L'édito

Où sont passées les bonnes manières?

Plus qu'une question de principe, le manque de civisme a des conséquences importantes, notamment au travail.

 

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Comment deux inconnus peuvent-ils s’envoyer promener dans un autobus après avoir échangé trois phrases ? Où est-il écrit qu’on ne tient plus la porte à la personne qui nous suit dans un lieu public ? Qui a décrété qu’on pouvait lire des textos et y répondre (!) en pleine discussion avec quelqu’un, sans même s’en excuser ?

J’ai souvent l’impression que le petit guide des bonnes manières ayant servi à mon éducation – il n’y a pourtant pas si longtemps, je vous assure – a été aspiré dans un trou noir quelque part entre « 1990, c’est l’heure des communications » et le bogue de l’an 2000.

Dans les faits, ce n’est pas faux. Les historiens et les sociologues qui se sont intéressés à cette question au Québec estiment que la bienséance s’érode depuis la Révolution tranquille. (Ça n’a rien d’extraordinaire ; toutes les sociétés ayant connu des périodes de grande rigidité se lâchent lousses pendant un temps.) Mais elle aurait encore perdu des plumes depuis l’avènement de la techno dans nos vies et la glorification du « moi ».

Commentaire inutile à m’envoyer : déplorer le manque de savoir-vivre sent le réchauffé… et les boules à mites. Je sais, j’ai l’air de sortir tout droit d’un épisode de Downton Abbey. Mais je l’assume. Car ce déclin a des conséquences importantes.

Au travail, notamment. La plupart d’entre nous passent plus de temps avec leurs collègues qu’avec leurs proches. Cette promiscuité imposée laisse penser à certains qu’ils n’ont pas besoin de se soucier de leur conduite.

Ainsi, ils se sentent à l’aise de ridiculiser l’idée d’un collègue pour faire valoir leur point de vue, de parler très fort dans un espace ouvert ou de faire subir leur mauvaise humeur au groupe. Comme s’ils étaient les premiers à avoir passé une mauvaise nuit, à avoir été coincés dans la circulation ou à vivre des problèmes à la maison… Ben oui, les règles du bureau 101 exigent qu’on fasse l’effort de demeurer courtois. Pas besoin de danser une gigue. L’esquisse d’un sourire et un ton poli feront l’affaire.

Photo: Kirill Kedrinski (Stocksy.com)

Photo: Kirill Kedrinski (Stocksy.com)

Bien des patrons ferment les yeux sur le comportement de ces empoisonneurs de climat, sous prétexte qu’ils sont performants. Le savoir-faire excuserait-il le manque de savoir-vivre ? Pas à long terme en tous cas. Car les employés victimes d’incivilités vivent un stress énorme et gaspillent un temps précieux à ressasser les incidents irritants. À long terme, ils perdent leur motivation et pourraient en venir à démissionner. C’est le cas d’une personne sur huit, selon une firme américaine spécialisée en relations de travail.

Difficile de dire pourquoi la bienséance varie autant d’un individu à l’autre. Il y a visiblement un problème dans la transmission, qui est désormais laissée aux parents et n’est plus assurée par les institutions ou la littérature (bonne chance pour trouver un guide québécois des bonnes manières). Comment, alors, établir des codes clairs qui font consensus ?

Le plus inquiétant, c’est qu’il n’est plus grave d’y faire entorse. Nous ne ressentons plus, ou très peu, la « p’tite gêne ». Vous savez, ce spectre de honte qui faisait dire à nos grands-mères : « Ça ne se fait pas. » Aujourd’hui, au nom de la liberté, tout se fait… tant que c’est légal. On peut crier sur son balcon s’il n’est pas encore 22 h. Attendre qu’une femme enceinte de huit mois défaille avant de lui céder son siège dans le métro. Engueuler le pauvre serveur qui a fait une erreur sur la facture. Il y a peu de risques qu’on nous réprimande publiquement. Et si une personne courageuse ose le faire, il suffira de l’envoyer paître. Eh bien, par courtoisie, je préfère vous prévenir : il y a des chances que cette
mousquetaire de la politesse, ce soit moi.

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