Pauline Marois, Grand Prix Châtelaine 2025

Photo : Andréanne Gauthier
Pauline Marois me fait entrer dans son bureau de l’Université du Québec à Montréal, institution dont elle est la chancelière depuis la fin de 2024. Je ne vous dirai rien de sa tenue: trop d’attention a déjà été portée à ses foulards et à ses souliers!
Concentrons-nous sur ses paroles; elle a beaucoup à raconter et commence avant même que je ne lance mon enregistreuse. «C’est un des seuls personnages politiques qui a su faire une vraie jonction entre le social et l’économique», commente Claudette Carbonneau, ancienne présidente de la Confédération des syndicats nationaux, qui souligne aussi son écoute et sa proximité avec les acteurs de terrain. Pauline Marois a donné de multiples conférences pour encourager les femmes à devenir candidates, entre autres au Groupe Femmes, Politique et Démocratie, un organisme d’éducation populaire où ses interventions d’une grande franchise ont marqué les esprits. «Elle a été appréciée partout où elle est passée parce que c’est une femme de cœur et d’action», dit Esther Lapointe, directrice générale de l’organisme.
J’allume l’enregistreuse. Écoutons la grande dame.
LA LAURÉATE
Au cours de sa longue carrière politique, Pauline Marois a dirigé neuf ministères québécois – dont ceux de l’Éducation et de la Santé, ainsi que le Conseil du trésor –, avant d’être la première femme à remporter la chefferie du Parti québécois et à être élue première ministre du Québec. On lui doit notamment la politique familiale ayant instauré les congés parentaux et les Centres de la petite enfance, qui font l’envie des autres provinces canadiennes et de nombreux pays.
Vous êtes la fille d’un mécanicien et d’une institutrice reconvertie en femme de ménage. Quel type d’enfance avez-vous eue?
Quand je parle de cette époque, j’ai toujours un grand sourire. J’ai eu une belle enfance à la campagne, à Saint-Étienne-de-Lauzon. Avec mes cousins et ma cousine, on jouait dans la nature et on cueillait des fraises. J’adorais bricoler. Le dimanche, on allait parfois à la plage du lac Saint-Joseph. Maman faisait des sandwichs au hachis de jambon. C’était le paradis! Ma famille m’a donné beaucoup d’amour et m’a transmis de bonnes valeurs, dont la générosité. Elle a aussi bâti ma confiance en moi.
Quelle a été l’influence de vos origines modestes sur votre parcours?
J’ai été confrontée très jeune à l’existence des classes sociales. Dans mon village, il y avait bien un entrepreneur ou deux qui avaient plus d’argent, mais ça ne paraissait pas. À 12 ans, je suis entrée au Collège Jésus-Marie de Sillery. Ça coûtait cher, mais mon père travaillait en double. Nous sommes allés à l’université tous les cinq, mes frères, ma sœur et moi. C’est quelque chose!
Je me suis donc retrouvée pensionnaire. C’est là, au contact de filles d’ingénieurs, de médecins, de ministres, de juges, que j’ai réalisé d’où je venais. Quel choc! J’ai alors décidé que j’allais travailler pour l’égalité des chances.
Après votre baccalauréat en service social, vous avez fait un MBA. Comment réconciliez-vous les deux
J’ai étudié le service social pour faire de l’organisation communautaire, aider des groupes à se prendre en main. J’ai travaillé pour l’Association coopérative d’économie familiale (ACEF) de l’Outaouais, par exemple. Puis, je suis devenue directrice d’un CLSC à Hull. J’embauchais du personnel et je faisais de la planification et des budgets. J’avais une insécurité profonde parce que je ne connaissais pas beaucoup les chiffres. Je me suis alors dit qu’il fallait que je me forme avec un MBA.
Pensiez-vous déjà à gérer un État?
Non! Mais mon éveil à la politique date de cette époque, soit le début des années 1970. J’étais à l’ACEF et je travaillais avec les bénéficiaires de l’aide sociale. C’était juste après la commission Castonguay-Nepveu, dont les recommandations ont mené à la création du régime d’assurance maladie et à l’arrimage entre les institutions. Un réseau se constituait: les CLSC, les CHSLD, les centres de services sociaux...
Claude Castonguay est venu présenter sa réforme dans l’Outaouais. Nous, on trouvait que le gouvernement ne donnait pas assez d’argent aux bénéficiaires de l’aide sociale et qu’il n’y avait pas assez d’agents pour s’occuper des dossiers. Alors, on a accueilli M. Castonguay à l’aéroport pour lui dire qu’il n’en faisait pas assez pour lutter contre la pauvreté.
Le soir, on a fait une grosse manifestation. J’ai pris le micro, et il y a eu un déclencheur dans ma tête. J’ai compris que si je voulais changer le monde, je devais aller en politique.

Mais vous n’avez pas fait le saut tout de suite. Vous avez poursuivi le travail communautaire. Qu’avez-vous tiré de ces années?
À Hull, il y avait un fourmillement d’organismes de défense des droits. Souvenez-vous des expropriations menées par Ottawa pour bâtir des édifices fédéraux. Il y avait d’énormes pressions sur le logement. Comme directrice du CLSC, je soutenais les organismes communautaires et les comités citoyens contestataires. Tout ça a fini par cheminer dans ma tête.
Il faut dire que j’avais aussi eu un choc sur le plan identitaire en déménageant en Outaouais. Le français était amoché. Les francophones étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Pour travailler, dans certains cas, il fallait parler anglais. Pour couronner le tout, il y avait eu la crise d’Octobre. Je me suis donc engagée pour le Québec. Je suis devenue souverainiste, et j’ai décidé de militer au sein du Parti québécois (PQ), d’abord comme bénévole.
Vous avez travaillé pour des ministres du PQ à la fin des années 1970. Prépariez-vous votre entrée en politique?
J’ai travaillé comme attachée politique pour Jacques Parizeau, puis j’ai quitté mon poste pour avoir ma fille. Je ne pensais pas y retourner; je trouvais ça trop dur, la politique!
Lise Payette m’a invitée à travailler avec elle, mais elle allait partir. On cherchait donc des femmes pour se présenter à l’élection de 1981. Un de mes amis m’a demandé pourquoi je ne le faisais pas. J’étais enceinte de cinq mois! Je n’allais pas me lancer dans une campagne électorale!
René Lévesque m’a appelée pour me convaincre. J’ai accouché 11 jours après mon élection!
M. Lévesque m’a invitée à être ministre d’État à la Condition féminine. C’était de très grands souliers à chausser que ceux de Lise Payette. J’étais très peu sûre de moi. Mais je le camouflais bien! J’étais studieuse.
Dès le début, j’ai affronté la hiérarchie catholique. On voulait instaurer l’éducation sexuelle dans les écoles, et des gens s’y opposaient. J’ai dit: «Vous ne pouvez pas être à la fois contre l’avortement et contre les cours d’éducation sexuelle!»
Vous avez eu vos deux autres enfants au tout début de votre carrière politique. Comment cela s’est-il passé?
Ça n’a pas été simple, mais mon conjoint a partagé les tâches avec moi; il en a même fait beaucoup plus que moi. J’ai aussi accepté de l’aide: on a eu une nounou à la maison, Magalie. J’ai partagé l’amour de mes enfants avec elle. Parfois, j’ai vécu de la culpabilité. Toutes leurs aventures et leurs petites peines, mes enfants les ont racontées à mon mari et à Magalie. Moi, je n’étais pas là.
On cite souvent la mise en place des Centres de la petite enfance (CPE), en 1997, comme votre plus grand legs. Êtes-vous d’accord?
Ce dont je suis le plus fière, c’est de l’implantation de la politique familiale au complet: le congé parental, la maternelle à plein temps et les CPE. On a fait avancer l’égalité entre les hommes et les femmes.
Avant, les femmes n’allaient pas sur le marché du travail parce que le revenu obtenu serait complètement grugé par le coût des services de garde. Avec les places à 5$, on leur a permis d’atteindre une autonomie financière. Qui dit autonomie financière dit confiance en soi et égalité. Et ça a fait reculer la pauvreté dans les familles. Le PIB a augmenté au Québec.
Et les pères s’impliquent plus dans les soins aux enfants; ils ont un congé, eux aussi.
On a surtout envoyé un message formidable: les enfants devaient être la priorité de la société.
Il a fallu trois essais avant que vous deveniez cheffe du PQ. Vous avez ensuite été la première femme première ministre du Québec en 2012. Que retenez-vous de cette période?
De l’humilité. Avec toute l’expérience que j’avais, ça a été très dur pour l’ego de ne pas remporter la chefferie. Mais c’est la démocratie. Ça m’a renforcée parce que ça ne m’a pas détruite.
Quand j’ai été élue première ministre, j’ai ressenti une grande fierté. On allait pouvoir réaliser des choses! C’est ce qui fait que j’ai beaucoup minimisé l’attentat du Métropolis. Je n’avais pas le temps d’y penser; j’étais à la tête d’un gouvernement minoritaire!
La Charte des valeurs québécoises, qu’a proposée votre gouvernement en 2013, a profondément divisé le Québec. Avec le recul, quel regard posez-vous sur ce chapitre?
On aurait dû l’appeler «charte de la laïcité», car, avec elle, on continuait la laïcisation de l’État. Dans notre société, les gens pratiquent des religions différentes, et j’en suis très respectueuse. Mais l’État ne doit en choisir aucune et doit renvoyer une image de neutralité. Pour moi, c’est fondamental.
Vous avez quitté la vie politique, mais pas l’engagement social. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer?
Je veux continuer d’être utile et faire avancer des causes auxquelles je crois, comme l’équité et la justice sociale. Et, bien sûr, l’éducation. Plus on est éduqués, plus on prend soin de notre santé. Et plus les gens sont formés, plus il y a de scientifiques, de chances d’innover et de créer de la richesse.
Les grands moments
1949 - NAISSANCE: Pauline Marois naît à Québec. Elle grandira dans la municipalité de Saint-Étienne-de-Lauzon, aujourd’hui un arrondissement de Lévis.
1970 - DÉBUT DE CARRIÈRE: Quelques mois avant que l’Université Laval ne lui décerne un baccalauréat en travail social, Pauline Marois cofonde l’ACEF de l’Outaouais, où elle travaillera avant de devenir directrice du CLSC de l’Île-de-Hull.
1978 à 1979 - PREMIERS RÔLES À L’ASSEMBLÉE NATIONALE: D’abord attachée de presse de Jacques Parizeau, qui était ministre des Finances du Québec dans le gouvernement de René Lévesque, Pauline Marois devient ensuite directrice du cabinet de Lise Payette, alors ministre d’État à la Condition féminine.
1981 - ÉLUE POUR LA PREMIÈRE FOIS: René Lévesque choisit Pauline Marois, élue pour la première fois comme députée (dans La Peltrie, près de Québec), comme ministre d’État à la Condition féminine. Elle occupera ensuite les fonctions de vice-présidente du Conseil du trésor, ministre de la Main-d’œuvre et de la Sécurité du revenu et ministre responsable de la Condition féminine jusqu’à sa défaite, en 1985.
1989 - DE RETOUR PARMI LES DÉPUTÉS: Élue députée de Taillon en 1989, puis réélue en 1994, en 1998 et en 2003. Pauline Marois aura l’occasion de diriger le Conseil du trésor et de nombreux autres ministères, dont Sécurité du revenu, Finances, Revenu, Condition féminine, Éducation, Santé et Services sociaux, et Famille et Enfance.
2001 - VICE-PREMIÈRE MINISTRE: Bernard Landry nomme Pauline Marois vice-première ministre du Québec le 8 mars. Elle occupera ce poste pendant deux ans, tout en étant ministre.
2007 - CHEFFE DU PARTI QUÉBÉCOIS: À son troisième essai, Pauline Marois réussit à être élue à la tête de son parti politique.
2012 - PREMIÈRE MINISTRE DU QUÉBEC: Le 4 septembre, Pauline Marois devient la première femme élue à cette fonction. Les réjouissances des partisans du Parti québécois seront assombries, le soir même, par un attentat faisant un mort et un blessé sur les lieux de leur rassemblement électoral, au Métropolis de Montréal. Châtelaine publiera, deux semaines après cette élection, un numéro spécial consacré à la carrière politique de la nouvelle première ministre.
2014 - RETRAIT DE LA VIE POLITIQUE: Le gouvernement minoritaire de Pauline Marois doit s’incliner, ayant conservé 30 sièges (sur une possibilité de 125) lors de l’élection du 7 avril. La première ministre sortante, qui n’aura été au pouvoir que pendant 18 mois, annonce sa démission le soir même. La même année, elle sera présidente d’honneur des cérémonies commémorant le 25e anniversaire de l’attentat de Polytechnique.
2024 - CHANCELIÈRE DE L’UQAM: Nommée pour un mandat de cinq ans, Pauline Marois est la première femme à occuper cette fonction depuis la création de l’Université du Québec à Montréal, en 1969.
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