Ma parole!

Pêche à la mouche: bienvenue aux dames

Tout ce que voulait Geneviève Pettersen, c’était moucher. Dans ce récit, notre chroniqueuse tente de devenir la pêcheuse qu’elle a toujours rêvé d’être.

Comme tout le monde, j’ai vu La rivière du sixième jour. Sauf que moi, je ne fantasmais pas sur Brad Pitt pantoute. Non. Je m’imaginais, gracieuse, en train de faire onduler la soie au-dessus de ma tête comme une ballerine des rivières, et j’exagère à peine.

J’ai toujours pêché. J’ai pris ma première truite mouchetée à l’âge de deux ans sur un lac du secteur La Blanche, sur les Monts-Valin. Évidemment, je ne m’en rappelle pas du tout. Mais la prise de ce premier poisson a été méticuleusement enregistrée dans la mythologie familiale. Paraît que j’adore pêcher depuis ce temps-là. Par contre, je n’avais jamais mouché avant cet été.

Mon obsession pour ma canne à moucher a pour origine un séjour en Gaspésie l’été dernier. Sur le grand terrain en avant de la maison bleue d’une amie, notre voisin s’entraînait à moucher sur la pelouse. Je me rappelle que je le regardais faire par la fenêtre, mon fils dans les bras, et que je pensais moi aussi je veux faire ça. Vu que j’allaitais mon bébé environ 128 fois par jour, il m’était alors impossible d’avoir un quelconque passe-temps. Je me suis donc promis que, dès qu’il boirait moins au sein, moi aussi je deviendrais une pêcheuse à la mouche.

Rivière Bonaventure, je reviendrai

Au début du mois de juillet, délivrée de l’allaitement, j’ai demandé à Marc Gauthier, guide et pêcheur à la mouche aguerri, de me montrer à lancer. Vous ne le savez peut-être pas, mais faire virevolter une soie dans les airs de façon à ce qu’elle retombe gracieusement dans l’eau n’est pas chose facile. Je ne l’avais pas dit à Marc, mais au printemps, moi et ma canne flambant neuve, on était allées s’exercer sur le gazon des parcs montréalais et dans le fleuve Saint-Laurent. Je me pensais bonne et j’étais certaine que je savais lancer au moins un minimum. Erreur. Je ne savais rien du tout. Même que j’étais sans doute la plus poche de la baie des Chaleurs.

Moi devant la fosse.

Moi devant la fosse.

Pour m’aider à améliorer ma «technique», Marc a enlevé la mouche attachée au bout de ma soie et a tenté de me faire comprendre comment effectuer des «stops» de manière à la charger d’énergie. Je réussirais si j’attendais assez longtemps lorsqu’elle part en arrière avant de la renvoyer en avant. Je ne vous en dis pas plus sur l’art des «stops».  Ce serait trop long, et de toute façon, Marc en parle dans son livre (que je vous recommande chaudement si l’idée vous prend de vouloir savoir moucher).

Pendant que j’essayais de faire une femme de moi, de sauver mon honneur et de réussir un lancer, j’ai demandé à mon professeur s’il se rappelait la première fois qu’il a sorti un saumon d’une rivière. Il a un peu ri de moi. C’est clair qu’il s’en rappelait. Il avait 16 ans et il était avec son père. «Ton premier saumon, c’est comme ta première blonde, tu oublies jamais ça.» Il m’a dit ça en effectuant le plus beau lancer de tous les temps. Ç’avait l’air tellement facile quand c’était lui qui maniait la canne…

J’ai profité de ce moment de grâce pour lui demander pourquoi la pêche au saumon semblait être un sport réservé aux hommes. Il m’a dit que j’étais dans les patates, que les femmes pêchaient à la mouche depuis toujours et que je devais absolument écouter des épisodes de Elles pêchent pour m’en convaincre. Après, il s’est éloigné, a sorti son cell de la poche avant de ses waders et a parlé à quelqu’un environ cinq minutes. Notons qu’à ce moment, je n’avais toujours pas réussi à effectuer un lancer respectable. Il est revenu vers moi, m’a enlevé la canne des mains et m’a dit : «Tu devrais te coucher de bonne heure, parce que demain tu t’en vas sur la Bonaventure avec une guide. Marie son nom. C’est l’une des meilleures pêcheuses que je connaisse.» J’apprendrais plus tard que Marc et Marie donnent au printemps des cours de pêche à la mouche à un auditoire exclusivement féminin. En ramassant mes affaires, je regrettais de n’avoir pas eu connaissance de cette école avant et, surtout, d’avoir imaginé que les amateurs de pêche à la mouche formaient un boy’s club hermétique.

À huit heures le lendemain, j’avais les deux pieds dans la première fosse à saumons que je voyais de ma vie. Marie était venue me chercher à la barrière de la ZEC Bonaventure. En remontant à la rivière dans sa jeep, elle m’a raconté qu’elle avait participé au défi Roses des Sables l’année d’avant et qu’elle pêchait à la mouche depuis qu’elle était adolescente. Je l’ai trouvée vraiment badass. En débarquant les affaires du camion, Marie m’a expliqué que je ne devais pas m’inquiéter. Je saurais lancer avant la fin de la journée. J’allais peut-être bien même prendre un saumon. Mais fallait pas trop que je me fasse d’idées. C’est pas moi qui déciderais si le saumon allait prendre ma mouche ou non. C’était lui. Pis ça arrivait souvent qu’il ne veuille rien savoir de nous autres.

À mon premier lancer, je me suis pogné la mouche dans les cheveux. Un grand classique, selon ma guide. On a ensuite passé l’essentiel de l’avant-midi à faire de moi une pêcheuse à la mouche capable d’envoyer sa soie à l’eau sans s’éborgner. Vers 11 heures, c’était officiel : j’étais capable de lancer de façon à peu près acceptable. Là, le fun a commencé pour vrai. J’ai pu véritablement pêcher dans les eaux turquoise de la Bonaventure. J’étais fébrile parce que l’eau de la rivière était tellement claire que je pouvais voir les saumons cordés au fond. C’est encourageant, mais c’est frustrant aussi de les savoir là. Tu te dis qu’ils vont forcément partir avec ta mouche à un moment donné. Et il ne se passe rien. Ils restent là, immobiles, pendant que tu te tues à essayer de leur présenter ta mouche de belle façon.

On a pêché jusqu’à ce que le soleil se couche et, malheureusement, aucun saumon ne m’a fait l’honneur de prendre ma mouche. Par contre, j’ai eu un plaisir fou et on a même rencontré deux autres femmes sur la rivière. Ironie du sort, c’étaient deux de ses élèves qui avaient décidé ce jour-là de venir mettre à l’épreuve ce qu’elles avaient appris à l’école de pêche de Marc et Marie.

Rivière Sainte-Marguerite, mon amour

En revenant au chalet après ma journée avec Marie, je me suis promis que je réitérerais l’expérience dans une rivière de ma région natale, le Saguenay. Ça faisait longtemps que je voulais lancer une ligne dans la rivière Sainte-Marguerite. Par chez nous, tout le monde connaît cette rivière mythique parce qu’elle est juste à côté de la route qu’on emprunte pour se rendre sur la Côte-Nord. Chaque fois que j’y allais avec mes parents, je regardais par la vitre de l’auto les pêcheurs essayer d’attraper des saumons ou des truites de mer le long des berges. C’était véritablement un rêve pour moi de me retrouver un jour à leur place, enfoncée jusqu’aux genoux dans l’eau couleur de thé noir.

Je suis pas mal fière de mon lancer.

Je suis pas mal fière de mon lancer.

J’ai réalisé mon rêve à la mi-août. Oui, c’est au bord de la Sainte-Marguerite que j’étais quand je suis partie trois jours avec mon chum sans les enfants. On s’était loué un magnifique petit chalet à Bardsville, c’est-à-dire le lieu le plus romantique de la planète. Je vous le jure, notre cabane vert et blanc était à flanc de montagne et, juste devant, il y avait la rivière. Même sans pêcher, j’aurais été contente de passer 72 heures dans ce paradis isolé de tout avec pas d’électricité, et surtout pas de WiFi. Mais j’y allais pour pêcher… et c’est ce que j’ai fait.

Première constatation : je ne me rappelais plus du tout comment lancer. Une chance que mon mari et Dany St-Gelais, chef gardien de la rivière, étaient là pour me rafraîchir un peu la mémoire. Grâce à leurs conseils et, aussi, à leur sens de l’humour, j’étais à nouveau prête pour un éventuel combat avec un saumon. Je souligne au passage la patience légendaire de Dany, qui ne me connaissait ni d’Ève ni d’Adam avant de m’entendre sacrer et de me voir quasiment pleurer parce que j’étais persuadée que je ne serais jamais une vraie pêcheuse à la mouche. Il m’a d’ailleurs dit une chose importante. Il m’a dit d’arrêter de m’en faire, que j’étais déjà une vraie pêcheuse parce que j’avais tout ce qu’il fallait pour en être une: une tête de cochon, pis un sale caractère.

Je m’en voudrais de passer sous silence la visite de Monsieur Yvon, l’ancien chef gardien et légende vivante de la Sainte-Marguerite, qui est venu faire son tour pendant qu’on pêchait à la fosse 44. Entre deux histoires sur la construction de la route, il a en vain tenté, avec l’aide de Dany, de me faire prendre un saumon ou une truite de mer. Mais le niveau de la rivière anormalement bas et la température de l’eau jouaient contre moi. Je suis revenue bredouille, mais ce n’est pas important.

On ne va pas à la pêche au saumon pour prendre un poisson. On y va pour vivre au rythme de la rivière. S’il y a bien une affaire qui me plaît dans ce sport, c’est que pendant qu’on est concentré sur ses lancers, pendant qu’on se demande quelle mouche utiliser et si on devrait pêcher à la sèche ou à la noyée, on ne pense à rien d’autre. RIEN. On oublie son travail, ses enfants, les factures à payer et les vies de fou qu’on mène. Il y a que nous, la rivière, et peut-être un saumon. Et puisqu’on n’a aucun contrôle là-dessus, c’est une grande leçon de patience et d’humilité. Devant le poisson et la rivière, le pêcheur n’est rien. J’essaie de repenser à ça quand je me pense bonne.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)