Reportages

À la recherche de Karla F.

Des milliers de Québécois parrainent un enfant d’un pays en développement par l’intermédiaire de Vision Mondiale. Beaucoup se demandent ce qu’il advient de leur argent. Un « parrain » a décidé d’aller voir sur place, au Nicaragua.


 

Le passeport type de l’enfant parrainé.

Dans ses publicités, Vision Mondiale ne lésine pas sur les formules-chocs. Pour un peu plus d’un dollar par jour, VOUS pouvez « sauver » Metussela, un Tchadien de 10 ans, peau d’ébène et crâne rasé, Sanata, 5 ans, une Malienne au visage triste, sans oublier Fatoumata, Kadiatou, Roky… Sur le site Web de Vision Mondiale, ils sont des milliers à vous regarder droit dans les yeux, jouant leur avenir, leur vie, dans le cyberespace.

Avant de sauver un enfant, il faut choisir lequel. Une décision difficile, presque cruelle : pourquoi aider Metussela plutôt que Roky ou Kadiatou ? Diverses options s’offrent au parrain potentiel. Fille ou garçon ? Marmot ou préado ? Afrique ou Asie ? On peut aussi être très précis, choisir en fonction d’une date de naissance (la même que la sienne, par exemple), question de créer un lien astrologique. Grâce à la case « peu importe », on peut aussi s’en remettre au hasard ou à Dieu. À l’été 2006, c’est ce que j’ai fait. Sur l’écran de mon ordinateur est apparue Karla F., une Nicaraguayenne de moins de deux ans aux cheveux noirs retenus par un élastique blanc. En deux temps, trois clics, j’ai rempli le formulaire, donné mon numéro de carte de crédit pour que Vision Mondiale (VM) y prélève 35 $ chaque mois. Voilà. Karla pouvait désormais compter sur moi pour assurer son avenir.


 

Pourquoi ai-je fait cela ? Pour accomplir un geste concret, bien sûr, même si ce n’est qu’une goutte d’eau comparée au raz-de-marée de misère qui déferle tous les soirs au Téléjournal. Mais autre chose aussi me poussait à agir. Comme tout le monde, j’avais vu et revu ces publicités télévisées de VM montrant des bambins du tiers-monde dans un nuage de mouches et vantant le travail de la plus importante organisation mondiale de parrainage, comme n’importe quel produit de consommation. Comment oublier les torrents de larmes versées dans une hutte africaine par la comédienne Sylvie Legault, ex-porte-parole québécoise de VM ? Ce marketing très efficace reposant sur la détresse d’un enfant, celle qui va droit au cœur et le broie, me rendait mal à l’aise. La mise en marché est d’un goût discutable : dans le site Web de VM USA, sous la photo d’un petit Sénégalais ou d’un bébé haïtien à parrainer, on précise : « cet enfant est réservé pour vous pendant cinq minutes »…

J’étais aussi partagé entre le cynisme et le scepticisme. Où s’arrête la mise en scène, où commence la réalité ? Que se passe-t-il quand il n’y a pas de caméra dans le village ?


 

32e édition des Prix du magazine canadien
En juin 2009, Jean-Yves Girard a remporté la Médaille d’Or dans la catégorie Journalisme d’enquête pour son article À la recherche de Karla F.
Toute l’équipe de Châtelaine tient à le féliciter.

 

« Votre parrainage, affirme VM dans le “passeport” de ma filleule nicaraguayenne, est une aide importante pour cette fillette et sa famille afin qu’elles atteignent un niveau de vie décent. Son père et sa mère travaillent, mais leur revenu est à peine suffisant pour subvenir aux besoins des leurs. » Soit. Mais quelle proportion des 420 $ que je leur verse chaque année sert vraiment à cela ? Mon argent fait-il une réelle différence dans la vie de l’enfant ?

C’était là mon autre motivation. Car maintenant que j’étais devenu parrain, j’estimais avoir le droit de tout savoir. Pas seulement la version officielle présentée à la télé et dans l’avalanche de documents, magazines illustrés ou brochures estampillés VM glissés dans ma boîte aux lettres. Ni celle de journalistes invités par l’organisation humanitaire. La meilleure façon d’en apprendre plus était de me rendre là-bas, au Nicaragua. Et de trouver Karla moi-même.

Les réunions parrain-parrainé ne sont pas interdites, au contraire. Chaque année, environ 300 Canadiens rencontrent « leur » enfant. Sauf que VM demande un préavis de trois mois « pour organiser votre visite ». Cela veut dire que VM orchestre et supervise tout de A à Z. Pour avoir l’heure juste, je devais donc me débrouiller tout seul. Encore fallait-il que je sache où vit ma filleule.


 

Au Nicaragua, 52 000 enfants sont parrainés par Vision Mondiale.

Dans ses rares et courtes lettres, écrites en espagnol et traduites en anglais par les employés de VM au Nicaragua, Claudia, la mère de Karla, restait vague. À une missive dans laquelle je lui demandais le nom de son village, elle avait répondu « nous habitons à 10 minutes du lac Nicaragua, près de la route nationale ».Ce flou géographique n’est pas un hasard. Toute la correspondance aller et retour est filtrée par VM. Partager numéros de téléphone, adresses postales ou électroniques ? Interdit. Communiquer directement ? Impossible. Au centre de ces précautions : la protection des filleuls, des familles et de leur vie privée, explique VM.

Pour cette raison, peut-être pour d’autres aussi, VM entoure d’un grand secret ses opérations sur le terrain. Son histoire, par contre, est plus connue. À la fin des années 1940, Robert Pierce, un missionnaire américain, parcourt la Chine et la Corée pour le compte de Youth for Christ, une organisation vouée à l’évangélisation de la jeunesse. Il filme les orphelins et les enfants sans abri, puis montre ces images dans les églises de son pays pour encourager les dons. Un jour lui vient l’idée de jumeler sur une longue période un Américain et un jeune Asiatique, question de donner un « visage » à la misère. Vision Mondiale était née. Avec les années, VM en est venue à secourir les populations touchées par des désastres naturels sur tous les continents. Présente dans 100 pays, cette ONG compte 15 millions d’enfants parrainés. La branche américaine est dirigée par Richard E. Stearns (salaire annuel : plus de 400 000 $). Un Montréalais, Denis St-Amour, occupe un poste élevé dans la hiérarchie de VM Internationale : il est président du conseil d’administration.

Les Canadiens parrainent 450 000 enfants dans le monde ; de ce nombre, 31 000 sont « filleuls » de Québécois. En 2007, VM Canada disposait d’un budget de 350 millions $, dont 10 millions venaient du gouvernement fédéral. Elle a dépensé près de 45 millions $ (12,5 % de son budget) en publicité et en collecte de fonds.

Par contre, ce que VM Canada ne met pas évidence, notamment dans les publicités destinées au public québécois, c’est son volet religieux. En effet, VM se définit comme « un partenariat international de chrétiens dont la mission est de suivre les enseignements de Jésus-Christ notre Seigneur et notre Sauveur. Nous travaillons avec les pauvres et les opprimés pour favoriser l’élévation du genre humain (promote human transformation), promouvoir la justice et témoigner de la bonne nouvelle du Royaume de Dieu. » La religion est à la base des activités de VM. Et pourtant, dans ses infopubs, animées par Colette Provencher, la Miss Météo de TVA, à aucun moment cet élément important n’est mentionné. Dès la première phrase de sa première lettre, Karla précisait : « …mes parents m’emmènent à la messe le dimanche. » Une activité jugée primordiale par le personnel de VM pour une enfant de deux ans.

Le mot « chrétien » est la traduction du mot anglais christian mais, dans la définition de VM, ces deux termes n’ont pas la même signification. Par christians, il faut comprendre « évangélistes » (des protestants conservateurs) et pas nécessairement « catholiques », même si, selon le discours officiel, VM représente autant les évangélistes, les protestants que les catholiques. On ne naît pas christian, on le devient seulement quand on se repent de ses péchés et accepte Jésus-Christ dans son cœur. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les athées ne peuvent pas travailler pour VM et au Canada, avoir un pasteur dans ses références est un argument de poids…

VM déclare venir en aide à tous les miséreux « sans égard à la religion, à la race, au caractère ethnique ou au sexe ». L’organisation religieuse se défend de faire du recrutement par la bande. Néanmoins, certains osent prétendre le contraire. Une vaste enquête publiée en 2004 dans un grand magazine indien (Tehelka, comparable à L’actualité) fait état de prosélytisme déguisé de la part de VM auprès de la jeunesse de ce pays, où 80 % de la population pratique l’hindouisme : retraites spirituelles, écoles d’été bibliques, célébrations de Noël…

Qu’elle sème ou non sa foi en douce pendant qu’elle creuse des puits, VM agit en accord avec son credo, en faisant « la promotion de la fidélité dans le mariage et de l’abstinence avant le mariage, le seul comportement sexuel approuvé par Dieu ». Pour cette organisation, l’abstinence reste le meilleur outil de protection contre le sida. Une approche applaudie par George W. Bush, un born-again Christian, qui a majoré la participation financière de son gouvernement aux activités africaines des ONG chrétiennes, dont VM.


 

Granada vue du clocher d’une église, avec volcans en toile de fond.

Karla F. fait partie des 52 000 Nicaraguayens que parrainent des Américains, des Allemands, des Australiens et des Canadiens. Chaque pays travaille dans des régions englobant plusieurs communautés, appelées PDZ (Projet de zone). Un PDZ a une vie limitée : après 10 ou 15 ans, le temps estimé pour « que la communauté de l’enfant ait atteint les objectifs du projet, c’est-à-dire qu’elle devienne autonome », VM déménage… ce qui met fin aux parrainages. Des liens tissés au fil des années sont alors rompus.

Le PDZ de Karla, comme il est indiqué sur son « passeport », a pour nom Teltpetlapan. Grâce à ce mot imprononçable et à un puissant moteur de recherche, je mets la main dans le Web sur une série d’articles publiés en mars 2006 dans le London Free Press de London, en Ontario. Invité par VM Canada, le journaliste Patrick Maloney y raconte ce qu’il a vu là-bas : le triste quotidien d’une poignée de jeunes Nicaraguayens (ou Nicas) et les bienfaits de VM sur leur existence. Une initiative efficace : six semaines après la publication, 2 290 enfants avaient trouvé parrain. Patrick Maloney mentionne au passage quelques villages aux noms exotiques : Tepalon, Malacatoya, El Papayal. Et un projet : Teltpetlapan. Bingo. J’ai enfin quelques pistes. C’est peu, mais suffisant pour partir au Nicaragua à la recherche de Karla.

Ma filleule vit dans un endroit du globe dont on parle rarement, sauf quand une catastrophe naturelle y fait des ravages. Mais le Nicaragua a déjà eu son heure de gloire : dans les années 1980, la révolution sanglante de Daniel Ortega causa la chute du gouvernement, une dynastie dictatoriale proche des Américains. S’ensuivit un embargo économique imposé par Washington et un scandale politico-militaire qui éclaboussa la présidence de Ronald Reagan. Le Nicaragua devint une star des médias. Célèbre, oui, mais ruiné.


 

Plage sur le Pacifique, à San Juan del Sur.

Ce pays détient aujourd’hui la palme de la pauvreté en Amérique centrale. Le taux de chômage donne le vertige. La moitié des cinq millions et demi de Nicas vit avec environ un dollar par jour. Ceux qui ont la chance de travailler triment dur et longtemps, en moyenne 72 heures par semaine, pour des multinationales étrangères et pour des salaires de famine (Wal-Mart payait 23 ¢ l’heure en 2005). Ce triste constat échappe aux étrangers qui peaufinent leur bronzage dans la poignée de luxueux tout compris sur le Pacifique.

Ici, la misère humaine n’a pas d’âge, mais des milliers de visages. Prenez Granada : une cité coloniale riche de cinq siècles d’histoire sur laquelle veille un énorme volcan éteint. Une ville prisée des touristes, figée dans le temps, baignée d’un lac immense. À ce décor de carte postale il faut ajouter des vieilles édentées affalées sur le trottoir dans l’indifférence totale, des prostituées grivoises, jeunes mais déjà usées, qui se vendent ouvertement près d’un grand hôtel. Dans le parc pittoresque et toujours animé à l’ombre de la cathédrale, des enfants sans toit ni loi mendient, glandent et tentent d’échapper à leur dure réalité en sniffant de la colle. Vous prenez le frais à la terrasse d’un café ? Un gamin chétif, 10 ans au maximum, s’approche et vous fait comprendre, les doigts près de la bouche : « J’ai faim. » Dans sa menotte, il tient un sac de plastique d’une propreté douteuse, où il glissera le bout de sandwich qu’attendri, vous lui tendrez, puis déguerpira avant que le serveur ne le chasse comme une bestiole nuisible. Une scène que vous ne verrez jamais au Mexique ou en République dominicaine. Ici, elle se répète constamment.


 

Vue de la Laguna de Apoyo, 48 km carrés d’eau cristalline dans le cratère d’un volcan endormi, près de Granada.

C’est à partir de Granada que je chercherai Karla, les villages du projet Teltpetlapan se situant tous dans la région limitrophe de la ville. Premier défi : trouver un guide. Une démarche délicate. VM est au Nicaragua depuis 20 ans, le pays survit en bonne partie grâce à l’aide internationale : Oxfam, Unicef, ACDI, ils y sont tous, même One Drop, la nouvelle fondation pour l’accès à l’eau potable de Guy Laliberté, fondateur du Cirque du Soleil. Je crains qu’on ne me voie comme un fauteur de troubles.

J’entre chez un voyagiste : devant le préposé, je reste vague, prétends vouloir « voir le vrai Nicaragua », énumère quelques noms de villages. Bien qu’il soit guide professionnel, il ne connaît pas certains de ces endroits et me considère d’un air soupçonneux. Je lui dis que je reviendrai mañana (demain). Il ne me reverra pas. Car je déniche finalement à mon hôtel la perle rare, qui travaille à la réception. Natif de Granada, Carlos a vécu une bonne partie de sa vie en Floride – ce qui explique son excellent anglais –, où s’est réfugiée sa famille pendant la guerre civile, il y a 20 ans. Quand il apprend la vraie raison de mon voyage, il se dit ému que j’aide une fillette de son pays grâce à VM, une organisation « formidable » dont il a souvent entendu parler. Il comprend aussi qu’en tant que parrain-journaliste je souhaite voir le travail de VM sans intermédiaire. Il accepte avec plaisir de me servir à la fois de guide, de chauffeur et d’interprète.


 

La religion, au cœur du pays, à la base de Vision Mondiale.

Le premier matin, avant notre départ à bord du camion tout-terrain de location, Carlos fait une prière pour que ma mission réussisse. Au Nicaragua, on ne badine pas avec la religion. Plus de 80 % des Nicas sont catholiques et les autres, protestants. Tous sont très pratiquants. Religion et politique partagent souvent le même lit. Daniel Ortega, révolutionnaire marxiste et président du pays dans les années 1980, a compris que, pour reprendre le pouvoir, il devait s’associer à la puissante Église catholique. C’est ce qu’a fait cet ex-athée : aux élections de 2006, nouvellement converti, il évoquait Dieu à chaque discours avec la même ferveur que 25 ans plus tôt quand il parlait de tuer les ennemis du peuple. Il a été réélu. En guise de remerciements, Ortega a fait adopter une des lois antiavortement les plus sévères du monde, de concert avec l’Église catholique, associée pour l’occasion à l’Église protestante. Depuis, dans ce pays où le taux de grossesses chez les adolescentes est l’un des plus élevés d’Amérique latine, l’avortement est illégal, même quand la future mère a été violée ou que sa vie est en danger.

Inspiré par Carlos, je fais aussi une petite prière. La plupart des villages dont j’ai le nom ne figurent pas sur la carte la plus détaillée et la plus chère (8 $, une fortune ici) que j’ai pu trouver. Dénicher une gamine aux cheveux noirs retenus par un élastique blanc ne sera pas de la tarte…

Dès ce premier jour, nous parcourons plusieurs dizaines de kilomètres sur des routes poussiéreuses, cahoteuses et parfois coupées par une rivière que nous traversons sur un bac qu’activent à la seule force de leurs bras des hommes aux muscles noueux. Nous visitons des villages plantés au milieu de nulle part, où nombre d’enfants sont parrainés par des Canadiens, des bleds où les étrangers ne posent jamais les pieds.


 

Une arrière-grand-mère et son arrière-petite-fille, cette dernière abandonnée par sa mère.

Dans la plupart de ces hameaux sans charme, les gens survivent dans un dénuement total, abject, entassés dans des cabanes insalubres construites sur un plancher de terre battue, aux murs composés d’un mariage de tôle ondulée, de planches de bois et de toile de plastique noir. J’ai l’impression d’atterrir à l’âge de pierre.

Partout, on nous reçoit avec chaleur et générosité. Carlos explique que je suis un touriste canadien qui profite de son voyage au Nicaragua pour faire la connaissance de sa filleule. La photo de Karla ne me quitte jamais. Mais personne ne reconnaît la fillette ni sa famille : par contre, tout le monde connaît VM. Le sigle Visión Mundial (un triangle orange avec une croix stylisée au centre) côtoyant le drapeau du Canada est visible ici et là : sur le mur d’une école pour souligner un don d’ordinateurs, près d’un puits qu’il faut actionner à la main et, surtout, sur la porte des toilettes extérieures, les fameuses latrinas, un cauchemar pour tout Nord-Américain. Celles-ci, flambant neuves, sont néanmoins une bénédiction pour les locaux : fabriquées en métal et en ciment, elles remplacent les anciennes en bois, moins salubres. Un jour, j’ai à me servir d’une latrina de VM Canada. J’ouvre la porte. Un lézard prend ses pattes à son cou et deux coquerelles bien grasses sortent du trou où il faut poser les fesses. Je referme la porte d’un coup. « Les cucarachas sont nécessaires au bon fonctionnement de la fosse septique », m’explique plus tard Carlos en riant. Car il m’a vu sortir rapidement de la latrina.

Oui, tout le monde connaît VM et je n’ai à prier personne pour qu’on m’en parle. Par contre, ce que les gens ont à dire… « Ils ne nous aident pas du tout », résume Clara Elena, la mère de Milagro, 11 ans, au ventre gonflé par la malnutrition. Toutes deux partagent une chambre avec deux poules et deux canards. Milagro est parrainée par une famille canadienne. Une couverture et deux taies d’oreillers : voilà le bilan de ce qu’elle a reçu en 10 ans. « Nous ne demandons pas à VM de nous donner de la nourriture, mais qu’on nous aide à payer les fournitures scolaires de Milagro, ajoute Clara Elena. Tout ça coûte cher. » Combien ? À peine quelques dollars par année, notamment pour acheter l’uniforme réglementaire, mais c’est encore trop pour eux qui n’ont rien.


 

Depuis deux ans, Maria garde ses uniques jouets emballés.

Dans la bourgade de Tepalon, nous retrouvons Maria Meneses, une magnifique gamine de sept ans qu’avait rencontrée Patrick Maloney du London Free Press, invité par VM Canada, lors de son séjour ici en 2006. Le journaliste mentionnait les deux poupées que l’organisation humanitaire lui avait offertes, en précisant que Maria n’avait pas ouvert les présents, trop précieux à ses yeux pour risquer de les salir. Deux ans plus tard, la petite n’a toujours pas déballé ses poupées : elles sont encore et toujours ses uniques jouets. Maria les a eues tout juste avant la visite du reporter, et n’a rien reçu d’autre depuis, précise Carmen, sa mère.

Il y a tant d’histoires à raconter. À Casada, village isolé accroché aux flancs d’une montagne, un ado efflanqué nous montre ce que VM lui a envoyé, au nom de Jason, son parrain canadien : des dessins cartonnés avec des animaux à coller. Rien d’autre ? Rien. Livres d’école ? Nada. C’est son père qui, en s’échinant dans les champs, trouve les quelques cordobas nécessaires. Pourtant, VM affirme que l’éducation est sa priorité et l’écrit noir sur blanc : « L’enfant que vous parrainez bénéficie directement de votre aide. »


 

Latrina (toilette) construite par
Vision Mondiale Canada.

Et comment oublier Moises, un garçonnet de quatre ans craintif, croisé à la sortie de l’école avec sa sœur aînée et sa grand-mère ? Au Nicaragua, les grands-mères jouent un rôle crucial : ce sont souvent elles qui élèvent les enfants pendant que les mères passent la presque totalité de leurs heures éveillées au travail – quand elles n’ont pas quitté le nid familial, direction Costa Rica, pays voisin, pour gagner un meilleur salaire ou simplement pour fuir la misère en abandonnant leur progéniture. Un de ses yeux était malade, explique la grand-mère de Moises en prenant entre ses mains la tête de son petit-fils parrainé par un Canadien. La mère de Moises, qui travaille à l’usine, a demandé à quelques reprises aux gens de VM de l’aide pour le soigner. Elle n’a jamais eu de réponse. Combien coûtait le médicament ? Quelque 50 cordobas (2,80 $).

Comme plusieurs de ses compatriotes, la grand-mère de Moises est déçue de VM. Elle dit avoir plus confiance en une petite organisation humanitaire locale nommée Fundavi, installée à Tepalon depuis 2000. Si ce village a aujourd’hui l’eau courante et un tout nouveau centre de soins, c’est grâce à Fundavi, dont les fonds viennent d’une ONG espagnole apolitique, laïque et sans but lucratif. D’ailleurs, dans cette communauté miséreuse, tout le monde n’a que de bons mots pour Auxiliadora Talavera, dite Chilo, qui dirige Fundavi. Et Chilo est très critique envers VM. « Il n’y a que 20 % de l’argent du parrainage qui se rend à Tepalon, déclare-t-elle. Le reste ? Le personnel de VM travaille dans des endroits confortables, il possède des autos, des motos… C’est pour cela que les enfants ne reçoivent rien, ou si peu. VM ment aux gens. »

Et nulle part le moindre signe de Karla.


 

Moises, enfant parrainé : pas d’argent pour soigner son œil malade.

Le troisième jour de nos recherches, quelqu’un nous indique un hameau où vivraient des Urbina, le nom de famille de ma filleule. Une fausse piste, mais une escale riche en renseignements. Nous rencontrons un couple sympathique dans la quarantaine : il s’agit de représentants locaux, comme en choisit VM dans chaque village, qu’on appelle les community leaders. Ce sont eux qui disent à VM quelles familles devraient être aidées et quels sont les besoins de la communauté. Je resterai vague sur les détails, car ce que ces gens m’ont confié pourrait leur faire perdre ce maigre revenu supplémentaire.

Poussé par une impulsion, je décide de leur avouer que je suis un parrain et de leur montrer le passeport de Karla, sans préciser toutefois que je suis journaliste. Non, elle ne vit pas ici. Mais si ça avait été le cas, ils nous auraient menés à elle et à sa famille, affirment-ils, et sans avertir VM, comme c’est pourtant la règle. Car les rencontres officielles parrain-filleul, très contrôlées, ont lieu au bureau régional de VM, dans ce cas-ci à Tipitapa, une petite ville située à plusieurs kilomètres. D’ailleurs, ils l’ont déjà fait à quelques reprises pour d’autres parrains. Mais pourquoi aller contre le règlement ? « Les gens envoient de l’argent, ils ont le droit de voir la réalité. VM veut nous faire peur en nous disant que ces étrangers sont peut-être des pédophiles, des kidnappeurs ou des voleurs d’organes. Mais nous, on n’y croit pas. » Je leur parle de ces enfants abandonnés vus au centre de Granada, sans compter les milliers d’autres dans le pays, qui sont sûrement des proies bien plus faciles pour un pédophile. Les community leaders ajoutent que lorsqu’un parrain s’annonce trois mois à l’avance, des employés de VM viennent visiter la famille pour préparer la rencontre, question de s’assurer que ce qu’elle dira sera conforme au discours officiel.

Carlos, au départ si ému que je sois parrain, tombe des nues. Ce qu’il entend, ce qu’il voit depuis le début de notre aventure le chagrine et le choque. « Que fait VM avec l’argent ? » me demande-t-il ce même jour, alors que nous sommes attablés dans un restaurant nica typique avec au menu tatou grillé et soupe à l’iguane. Optant pour des frites et un Coca (les deux spécialités sont en rupture de stock, à la déception de Carlos et à mon soulagement…), je lui montre le rapport annuel de VM que j’avais reçu par la poste quelques semaines avant mon voyage, à titre de parrain. On y décrit le travail accompli en 2007 dans le cadre du projet Teltpetlapan : construction de 82 latrines, traitement vermifuge pour 2 500 enfants, quatre systèmes d’irrigation pour l’agriculture, réparation de toitures et eau potable pour 165 familles, cours pour apprivoiser l’ordinateur et pour améliorer les pratiques agricoles, ateliers sur l’hygiène, la santé et la prévention de maladies comme le VIH, campagnes d’estime de soi et contre la violence envers les femmes…

Avec 3 000 enfants parrainés, à raison de 420 $ chacun (35 $ x 12 mois), Teltpetlapan devrait compter sur un budget annuel d’au moins un million et demi de dollars. Sans oublier les dons d’entreprises canadiennes et étrangères, dont des pharmaceutiques, qui offrent gratuitement des médicaments contre les vers, entre autres. Carlos n’est pas impressionné. « C’est tout ce qu’ils ont fait avec un million et demi de dollars ? Pourtant, ici, c’est beaucoup d’argent. »


 

Centre domiciliaire financé par diverses institutions (mais non par VM). 133 maisons sont prévues.

Il veut alors me montrer ce qu’on peut faire avec un peu d’argent dans son pays. En revenant à Granada, en bordure de la ville, il arrête le camion devant un important et tout récent développement domiciliaire financé par le gouvernement, la municipalité et un organisme humanitaire (American Nicaraguan Foundation). Au total, 133 maisonnettes dont le coût de construction s’est élevé à environ 4 600 $ chacune et pour lesquelles les habitants n’ont eu que quelques centaines de dollars à débourser. Règle générale : VM ne construit pas de logement, sauf en cas de catastrophe naturelle. C’est ce qui s’est passé en 2000, après le passage de l’ouragan Mitch. Près de la région dévastée, VM Canada, en collaboration avec la Fondation québécoise Jacques-Francoeur, a fait ériger 12 maisons préfabriquées, à 5 000 $ l’unité. Un prix très élevé, note Carlos, car tout coûtait bien moins cher il y a huit ans, sans compter que ce type de construction est de qualité inférieure à ce qui a été fait à Granada et que ces logis sont loin de tout. De plus, l’un des propriétaires nous a dit avoir payé sa maison 2 000 $.

(À mon retour à Montréal, j’ai téléphoné aux bureaux de la Fondation pour en savoir plus long. La porte-parole, Élise Lévesque, se souvenait vaguement du projet – le seul réalisé en collaboration avec VM. « Nous venons de déménager, le dossier est quelque part dans les boîtes», dira-t-elle sur un ton qui laissait entendre « Je n’ai pas envie de fouiller. »)


 

Volcan Mumbacho

Fin observateur, mon guide remarque souvent des détails qui échappent à mon œil d’étranger. Ainsi, un jour, nous entrons dans le petit bureau d’une antenne de VM à Molacatoya, village situé près de Tepalon (la raison officielle : je suis un Canadien errant dans les parages et je suis intrigué par le drapeau de mon pays sur l’édifice). L’endroit est le seul dans tout le bled à être climatisé. Écrasé par la chaleur, j’apprécie. Sauf que c’est du gaspillage, me dira ensuite Carlos : l’électricité, aux mains d’une entreprise privée espagnole, coûte les yeux de la tête (en fait, beaucoup plus cher qu’au Québec). Les pannes de courant sont monnaie courante, même dans les grandes villes comme Granada. Seuls les gens aisés, les grosses firmes, les hôteliers… et VM, apparemment, ont les moyens de travailler au frais.

Au terme de quatre jours, et avant de déclarer forfait, nous nous arrêtons dans un dernier village, Las Brasilas. Pour aller plus vite, nous cherchons la community leader, une femme avenante dans la trentaine. Je lui montre mon passeport VM. « Prohibito, prohibito » (interdit, interdit), lance-t-elle, un peu affolée, quand Carlos lui explique ma démarche. Pour essayer de la convaincre de nous aider, mon guide lui dit que j’ai fait beaucoup de route pour trouver ma filleule, que je repars dans les prochains jours… Finalement, elle sort une liste de 300 noms de bambins parrainés à Las Brasilas et dans les patelins environnants. Non, Karla n’y figure pas.


 

Sur la rive de la Laguna de Apoyo. Les Nicaraguayens viennent s’y baigner et se relaxer dans un cadre sauvage et magnifique. D’étranges espèces de poissons y vivent.

Je mets fin aux recherches et décide de passer par la voie officielle pour rencontrer Karla. En fait, c’est mieux ainsi : j’ai vu la réalité, j’ai entendu les gens témoigner librement, je veux maintenant la réalité version Vision Mondiale.

Carlos et moi, nous nous présentons au local de VM Canada à Tipitapa, située à mi-chemin entre Granada et la capitale, Managua. À l’extérieur, des motos rutilantes. À l’intérieur, dans un bureau si climatisé qu’on y grelotte, notre de­mande est accueillie froidement. Sylvia, notre interlocutrice et l’une des responsables locales de l’organisation, sait déjà que je cherche Karla. Car la community leader de Las Brasilas a communiqué avec ses supérieurs dès notre départ pour les avertir qu’un étranger cherchait sa filleule. Sylvia n’a pas l’air contente et me regarde d’un œil suspicieux.

Pendant que son adjoint téléphone au siège social de VM Nicaragua, à Managua, pour évaluer ce qui peut être fait, je demande à Sylvia si VM, dans ses programmes de prévention de maladies comme le sida, distribue des condoms aux jeunes. Du coup, l’organisation pourrait s’attaquer à une véritable épidémie dans les villages : le nombre effarant de gamines enceintes. « Non. Si on le faisait, ça voudrait dire : allez-y, ayez du sexe. » On me passe le téléphone : en ligne, un certain Christopher, qui s’occupe de coordonner les visites de parrains, me demande de venir le rencontrer tout de suite à Managua. Nous partons aussitôt, direction la capitale.


 


Karla, enfin retrouvée !

Managua a mauvaise réputation : polluée, sans âme, dangereuse. D’ailleurs, les touristes l’évitent, avec raison, car il n’y a rien à voir. Le siège social de VM, vaste, très élégant avec ses belles boiseries et ses poignées de portes dorées, s’élève dans un quartier chic. Christopher nous reçoit dans le corridor. J’aurais dû avertir trois mois à l’avance, me dit-il dans un anglais impeccable. Il fait une photocopie de mon passeport canadien. « Nous prenons très au sérieux la sécurité des enfants et des familles. » Mais puisque je suis là, n’est-il pas possible de… ? Bon, on va voir. Il va s’arranger pour que je rencontre Karla dans 48 heures à Tipitapa.

J’en profite pour poser une question : quel pourcentage de « mes » 35 $ par mois va à la famille ? « Nous ne donnons pas d’argent directement à l’enfant ou à sa famille parce que nous croyons que ce serait de “l’assistancialisme”. Notre approche est la suivante : si vous donnez un poisson à un homme, il aura à manger pour un jour, mais si vous lui apprenez à pêcher, il aura à manger pour toujours. Ils n’auront pas toujours un parrain… Demain, je vais vous montrer des programmes que nous finançons. Nous n’avons rien à cacher. »

Deux jours plus tard, à 9 heures du matin, nous revoilà à Tipitapa. Karla est déjà là avec sa mère, Claudia, et sa tante, Fatima. Toutes les trois nous attendent dans une pièce tristounette, en compagnie de Sylvia, l’employée de VM rencontrée l’avant-veille. La petite ne ressemble pas beaucoup aux deux photos reçues. C’est vrai qu’à cet âge, on change vite. Peut-être aussi suis-je simplement ému.

En fait, à part Sylvia, tout le monde est dans ses petits souliers. Claudia a pris congé de son employeur, une usine de vêtements où elle gagne 40 $ par semaine pour 72 heures de labeur. Je la sens nerveuse, fragile, fatiguée. J’aurais aimé lui parler sans témoin pour qu’elle me raconte sa vie, que je devine difficile, ses espoirs d’un meilleur avenir pour sa fille. Bref, établir un véritable contact « Nord-Sud ». Mais ça, c’est « prohibit ». Plus tard, je repenserai à ce moment, à des détails, à des regards, à une façon de se comporter entre le personnel de VM et la mère de Karla. Et quelque chose deviendra alors évident : l’ascendance de ceux qui ont un certain pouvoir, une certaine autorité, sur des gens qui, non seulement n’ont rien, mais manquent aussi d’outils intellectuels.


 

Karla et Claudia

Malgré la présence de Sylvia, je pose quand même mes questions à la maman de Karla. Reçoit-elle une partie de l’argent que je lui envoie ? Non. VM fournit-elle des vêtements à sa fille et au reste de sa famille ? Non. De la nourriture ? Non. Des jouets pour la petite ? Oui. Des fournitures scolaires quand elle ira à l’école ? Oui. Collée sur sa mère, Karla ne dit pas un mot ; d’ailleurs, elle ne parlera pas une seule fois pendant les deux heures que nous passerons ensemble. Dans une rencontre entre parrain et parrainé, il y a un certain protocole à suivre : éviter les marques d’effusion dans les rapports. Faire la bise ou prendre l’enfant dans ses bras, par exemple. Je me contente de lui serrer timidement la main.

Christopher arrive de Managua en 4 x 4, avec deux collègues. Non, on ne verra pas la maison de Karla, question de confidentialité, toujours. Nous partons tous pour une petite tournée de travaux commandités par VM Canada.


 

Salle d’informatique et bibliothèque, don de Vision Mondiale Canada et du gouvernement du Nicaragua.

Premier arrêt : une école, dans le village où vit Karla. Nous sommes attendus. Le directeur vient me saluer, nous entrons dans une classe d’informatique aux murs orange – exactement la même couleur que le logo de VM –, avec les ordis donnés par l’organisation. Tous les enfants se lèvent d’un bloc : le professeur me présente et me remercie d’aider son école avec mes dollars. Je demande à Chris si les ordis sont branchés à Internet. Non, répond-il ; les élèves pourraient surfer sur des sites « inappropriés » (comprendre « sexuels » ; pourtant, des logiciels bloquent facilement l’accès à ces sites). Je sors dans la cour d’école : tous les élèves, qui sont en récréation, m’entourent comme si j’étais une rock star.


 

Autre réalisation de VM Canada : une fabrique de miel. Un travailleur montre fièrement le produit final.

Nous reprenons la route, direction le four à pain que VM Canada a construit dans ce même village pour 400 $. Une fois encore, notre visite n’est pas improvisée : six femmes, sur leur trente et un, nous attendent. Elles s’occuperont du four quand il sera terminé (Fatima, la tante de Karla, fera partie de l’équipe). Chris m’explique que le four servira à toute la communauté. Il demande aux femmes de me remercier pour mon aide financière. Elles s’exécutent. Cela devient gênant.

Dernière station : une fabrique de miel. Une fois en activité – ce qui ne devrait pas tarder –, elle fournira du travail à 38 villageois. Peut-être un jour pourra-t-on exporter ce miel, ajoute Christopher, en m’offrant deux pots du produit doré (j’en refilerai un en douce à Claudia, qui n’y a pas eu droit et qui en a sûrement besoin plus que moi).

De retour au bureau de VM Canada à Tipitapa, Chris me dit que je peux donner de l’argent à la mère de Karla en précisant ce qu’elle devra en faire. Je lui laisse 500 cordobas (28 $) et lui suggère d’acheter de la nourriture et aussi un jouet pour Karla. Chris m’explique qu’on m’enverra une photo de la famille avec les trucs achetés. Voilà, la visite est terminée.


 

Réalisation de VM Canada : une fabrique de miel.

Trois mois plus tard… Je reçois une lettre succincte du Nicaragua décorée d’oursons roses. « Cher commanditaire. J’aimerais vous remercier d’être venu visiter notre fils [une faute du traducteur, car sur la lettre originale en espagnol, c’est bien écrit hija (fille) et non pas hijo (fils)]. Nous vous remercions aussi pour le magnifique cadeau. Que Dieu vous bénisse abondamment. Avec amour, Karla. »

Pas de photos ni de détail sur ce qui a été acheté avec les 500 cordobas. Puis, au moment de mettre sous presse, une deuxième lettre. Accompagnée cette fois d’une photo couleur de Karla avec de nouveaux vêtements, souliers, chaussettes.

Quant à moi, vais-je continuer à verser mes 35 $ par mois ? Oui. Comment pourrais-je faire autrement, maintenant que j’ai serré la menotte de Karla et vu les yeux cernés de Claudia, sa mère ? Bien sûr, je suis déçu de VM. Faut-il faire le voyage au pays de sa filleule et lui donner 28 $ pour s’assurer qu’elle reçoive vraiment quelque chose, comme l’affirme la publicité ? Cette organisation milliardaire nous fait une offre qui ne se refuse pas : transformer une vie, aider à sauver un enfant. Mais la façon dont VM s’y prend est-elle la plus efficace ?


 

Emmanuel Isch, vice-président des programmes internationaux et canadiens chez Vision Mondiale, répond à nos questions.

J.-Y.G. : D’après les chiffres officiels que vous m’avez fournis, des Canadiens parrainent 8 000 enfants au Nicaragua et le budget pour 2008 est de 1 727 700 $. Mais si on fait le calcul (8 000 enfants x 420 $ versés annuellement par chaque parrain), on arrive à 3 360 000 $. Et ce montant est un minimum, puisque les parrains sont souvent sollicités pour donner un peu plus. Et même si on enlève de ce montant 20 % de frais indirects (salaires, marketing, etc.), il manque encore plus d’un million de dollars au budget. Où est-il ?
E.I : C’est une bonne question. Ce montant (1 727 700 $), c’est une partie de l’argent qui vient du parrainage, c’est le montant direct attribué aux activités pendant l’année fiscale. Ça ne représente pas le montant total.

Pourquoi alors ne pas mettre le montant total ? Parce qu’on se dit qu’il manque beaucoup d’argent, alors que VM assure aux parrains que tous les dollars qu’ils donnent vont directement à l’enfant, à sa famille et à sa communauté.
Il faut comprendre qu’une partie des fonds n’est pas utilisée pendant une année fiscale. Des activités se déroulent sur plus d’une année. Ce n’est pas simplement le chiffre de 8 000 enfants multiplié par le montant mensuel égale tant de dollars. Mais c’est une bonne question, j’en prends note.

J’ai passé deux semaines au Nicaragua à visiter les villages où travaille VM Canada. J’ai retrouvé une fillette que des Canadiens parrainent et qu’avait rencontrée le journaliste Patrick Maloney, invité dans ce pays en 2006 par VM. Elle a reçu deux poupées, juste avant la visite du journaliste. J’ai rencontré plusieurs enfants parrainés et la majorité ne reçoivent pas de jouets.
Quand des parrains ou des marraines rendent visite à un enfant, ils apportent certaines choses.

Mais c’était un journaliste, pas un parrain.
Je comprends. C’est vrai que, dans certains cas, des décisions prises localement ne sont pas toujours en accord avec les règlements généraux. Quand on parle de bénéfices directs, il y a toujours certains bénéfices octroyés aux enfants parrainés. Mais c’était beaucoup plus visible il y a 20 ou 30 ans. Cela était source de tensions parce que les enfants parrainés avaient des choses que les autres n’avaient pas. Maintenant, c’est une approche qui est plus « égalitaire », tout en tenant compte que l’enfant parrainé va obtenir des béné­fices liés au parrainage. Mais c’est mieux d’éviter de donner des cadeaux, car cela crée des tensions qui ne sont pas nécessaires.

Vous ne trouvez pas bizarre que cette fillette ait reçu les poupées juste avant que le journaliste ne la rencontre ?
Ce que vous dites, c’est que le personnel local a donné ces poupées à l’enfant au moment où le journaliste est venu l’interviewer ?

C’est ce que j’ai pu comprendre.
On ne peut pas tout contrôler. Quand un journaliste arrive, ça peut susciter certaines réactions chez le personnel local. Mais ce qui s’est passé là ne reflète pas l’ensemble du travail que l’on fait. Règle générale, ça ne sert à rien de donner une poupée dans le cas de la visite d’un journaliste car ce n’est pas une pratique courante ni quelque chose qu’on encourage. En même temps, je ne veux pas dire qu’on est contre l’idée de donner certaines choses aux enfants…

Plusieurs parents d’enfants parrainés m’ont dit : « On ne reçoit rien de VM. Mon fils va à l’école et il n’a pas de livres parce qu’on n’a pas d’argent pour en acheter. »
Il faut comprendre le contexte. Les parents s’attendent à certains bénéfices directs du parrainage. Et quand un visiteur arrive, peu importe qui, ils vont « se plaindre », pensant que ça va changer quelque chose. Cela m’arrive à moi aussi quand je fais une tournée. Je reçois de longues listes des besoins de la communauté. Je ne veux pas dire que ces besoins ne sont pas valables. À mon avis, c’est une combinaison de facteurs qui expliquerait ce que vous avez vu sur le terrain.

J’ai lu sur le site Internet de VM Nicaragua qu’une partie de l’argent du parrainage sert à « organiser des programmes bibliques pour aider garçons et filles à en apprendre davantage sur l’amour de Dieu ».
Oui, une partie des fonds est récoltée de façon spécifique pour ce genre d’activités qui sont faites peut-être en collaboration avec une Église locale, des clubs de jeunes, d’enfants.

Dans la pub télé faite au Québec par VM, contrairement à celle des États-Unis, vous escamotez le côté religieux…
C’est vrai qu’aux États-Unis, la population cible n’est pas déterminée de la même façon qu’au Québec ou qu’au Canada. Mais nos documents de base communiquent clairement notre caractère chrétien. On adapte un peu notre message par rapport au marché, on sait qu’au Québec, comme dans d’autres régions du monde, l’intérêt est davantage tourné vers d’autres activités…  


 


32e édition des Prix du magazine canadien
En juin 2009, Jean-Yves Girard a remporté la Médaille d’Or dans la catégorie Journalisme d’enquête pour son article À la recherche de Karla F.
Toute l’équipe de Châtelaine tient à le féliciter.