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Rwanda : aimer un enfant du viol

Près de 20 000 enfants sont nés des viols perpétrés contre les femmes de la minorité tutsie durant le génocide de 1994.

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Godeliève Mukasarasi

Vingt ans après le génocide, les Rwandaises pansent encore leurs blessures. Depuis, la travailleuse sociale Godeliève Mukasarasi leur vient en aide.

« Après l’assassinat de mes sept frères et sœurs, comment aurais-je pu tuer l’enfant que je ­portais ? » Annonciata, comme des milliers de Rwandaises, a ainsi choisi d’élever ce qu’elle appelle « un fruit de la haine ». Toute une génération d’enfants, près de 20 000 selon les estimations, est née des viols perpétrés contre les femmes de la minorité tutsie durant le génocide de 1994. « Pour ces femmes, il s’agit d’un terrible souvenir avec lequel elles doivent vivre tous les jours. Ça marque le corps, le moral et le cerveau, dit Godeliève Mukasarasi. Nous voulons apprendre aux centaines de femmes qui fréquentent SEVOTA, notre organisme, à gérer leur santé mentale et à faire ainsi un peu plus de place à leur enfant. »

Annonciata en est venue, lentement, à accepter sa fille, à se reconnaître en elle et à finalement l’aimer. Ce n’est cependant pas sans avoir senti tous les jours depuis 20 ans cette « mort lente » que lui ont souhaitée ses violeurs. Une mort psychologique et physique qui a longtemps pris la forme d’un enfant, mais aussi celle du VIH. « Les viols étaient perpétrés pour humilier les femmes tutsies, de façon répétée, et on leur transmettait délibérément le VIH », explique l’activiste. L’ONU estime que, des 250 000 Rwandaises violées pendant les trois mois du génocide, près des deux tiers sont devenues séropositives. Beaucoup en sont mortes ; les autres « traînent toujours la mort avec elles ».

Godeliève a mis sur pied des activités mère-enfant pour briser leur isolement et les amener à créer de nouveaux liens. La plupart des femmes qui ont eu un « bébé du génocide » sont ostracisées par leur propre famille et par celle de leur mari. L’enfant du viol est traité à part et considéré comme la responsabilité exclusive de la mère. Les femmes se retrouvent souvent démunies et, dans un pays où l’héritage se transmet encore largement par le père, elles doivent travailler très dur pour assurer seules un avenir à cet enfant. « Les mères désirent aussi trouver la force nécessaire pour expliquer à leur enfant d’où il vient », étape délicate que toutes ne choisissent pas de franchir, convient Godeliève. « Ça ne se passe pas toujours bien. Certains enfants ont battu leur mère. Mais, dans la plupart des cas, leurs liens se resserrent. »

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Les efforts de la militante et de son organisme portent leurs fruits. En 1997, des femmes de SEVOTA ont témoigné devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda et contribué à briser le silence sur les crimes sexuels en temps de guerre.« Elles ont prouvé que les viols avaient été commis dans l’intention d’humilier et de détruire avec la même force que le génocide et qu’ils devaient être punis en conséquence. » Il s’agit, selon Godeliève, de l’un des grands combats des Rwandaises. Encore maintenant, ajoute-t-elle, d’autres victimes de viol lors du massacre viennent raconter leur histoire à SEVOTA. Leurs enfants sont devenus grands : ils ont aujourd’hui 19 ans et sont au seuil de l’âge adulte, celui, crucial, de la définition de soi et de la recherche identitaire. Godeliève milite pour qu’on leur reconnaisse des droits. « Des défis de taille les attendent. Nous voulons qu’un fonds spécial pour l’éducation soit consacré à ces jeunes, dont la situation si particulière ne correspond à aucun des critères pour recevoir l’aide mise à la disposition des rescapés du génocide. Il est important de sécuriser leur avenir et leur indépendance financière, puisque leurs mamans sont souvent seules, malades ou pauvres. C’est désormais la plus grande préoccupation de ces dernières. »

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Le Rwanda en quelques chiffres

  • 12 millions d’habitants
  • 62 %  Population âgée de 24 ans et moins
  • 250 000  Nombre de femmes violées durant le génocide
  • Environ 60 % d’entre elles ont contracté le VIH
  • 70 % des survivants du génocide sont des femmes
  • 5 000  Enfants enregistrés comme étant nés du viol. Estimation du nombre réel : plus de 20 000

(Sources : CIA, ONU, Banque mondiale)