Reportages

Cancer : les cliniques de la dernière chance

Le 27 septembre 2004, Martine Gardner, une femme de 39 ans, de Victoriaville, s’envolait pour le Mexique. Elle ne partait pas pour s’y faire bronzer, les pieds dans le sable : elle quittait le Québec dans l’espoir de vaincre sa leucémie.


 

Mère de quatre enfants et personnalité bien connue dans sa région (notamment pour avoir fondé le Salon des Arts des Bois-Francs), Martine Gardner n’acceptait pas le verdict des médecins, qui ne lui donnaient que quelques mois à vivre et ne lui proposaient que des traitements de chimiothérapie. Une amie lui avait parlé de l’Institut médical Sanoviv, près de Tijuana, à une heure de route San Diego (Californie). À Sanoviv, on prétend pouvoir guérir toutes les formes de cancer et ce, à tous les stades de la maladie. Bien sûr, le miracle n’est pas garanti. Mais cette clinique aux allures de spa luxueux, où sont prodigués des soins particuliers (méditation, vaccins sur mesure, jus de pousses de luzerne), ne lésine pas sur la promotion des nombreux cas de rémission d’ex-cancéreux qui ont fait le voyage.

D’ailleurs, depuis quelques années, les villes voisines de Rosarito et Tijuana sont devenues des « destinations soleil-santé » très prisées par ceux et celles qui ne croient pas (ou plus) à la médecine officielle, un courant de pensée actuellement très en vogue. Ainsi, à Tijuana, l’Hôpital Oasis of Hope a accueilli en 40 ans plus de 100 000 patients, pas tous très malades, mais tous prêts à débourser des sommes astronomiques. (Les deux séjours à Sanoviv de Martine Gardner ont coûté plus de 50 000 $, amassés en grande partie grâce à des soupers spaghetti et des soirées disco organisés par sa famille.) Ces centres de santé controversés œuvrent en toute légitimité dans un pays où corruption et lois laxistes font bon ménage. Ils ont récemment fait parler d’eux quand Coretta Scott King, veuve de Martin Luther King, est morte d’un cancer des ovaires dans un hôpital des environs, le Santa Monica, à Baja.

Martine Gardner n’est donc pas la seule à avoir cru à la « médecine mexicaine ». Elle y a gardé espoir jusqu’à son décès, en mars 2005, six mois après son premier voyage à Rosarito. Pour elle, le miracle n’a pas eu lieu.

Là où tout a commencé…

Un journaliste qui veut visiter Sanoviv doit s’armer de patience et surtout montrer patte blanche. Une fois accordée, la permission vient avec des restrictions : pas de photos, pas d’entrevues avec les patients ni avec le fondateur de Sanoviv, le docteur Myron Wentz (qui n’est pas médecin, rappelons-le), peu friand des médias qui posent trop de questions.

Le docteur Perez, un vrai médecin celui-là, né et formé à Tijuana, servira de guide. Trente ans tout juste et très sympathique, il ne cache pas sa fierté de travailler dans un cadre si somptueux et si avant-gardiste, aux antipodes de la médecine traditionnelle, celle qu’il a étudiée à l’université. « Notre approche est différente : nous prenons en considération les effets de l’environnement sur la santé d’une personne, son bagage génétique, sa spécificité d’individu… L’une des causes du cancer, c’est la toxicité très élevée dans laquelle nous vivons. »

Pour en savoir plus long et pour aller à la source de cette « industrie de la dernière chance », il faut se diriger vers Oasis of Hope, la clinique privée la plus célèbre de Tijuana, fondée par le docteur Ernesto Contreras, là où tout a commencé il y a plus de 40 ans.

Médecin pathologiste mexicain diplômé d’Harvard, Ernesto Contreras pratiquait la médecine officielle jusqu’en 1963. Cette année-là, une femme de San Diego atteinte du cancer lui a demandé de l’aider à se procurer un médicament baptisé Laetrile, connu aussi sous les noms de vitamine B17 et amygdaline. Ce produit alternatif à base de noix d’abricots, supposé miraculeux pour prévenir et guérir le cancer, avait été découvert 40 ans plus tôt aux États-Unis puis interdit par le FDA (l’équivalent de Santé Canada), notamment parce qu’il contenait du cyanure et que des études cliniques sur des rats avaient prouvé son inefficacité. Et c’est à Montréal, où le FDA avait envoyé les surplus de Laetrile pour qu’ils soient testés, qu’Ernesto Contreras trouva le remède en quantité suffisante pour l’importer. Il l’essaya sur la patiente sans trop y croire et les résultats l’ont emballé.

La rumeur s’est répandue et, bientôt, des centaines de cancéreux traversèrent la frontière pour que le docteur Contreras les guérisse. Le mythe du Laetrile – la petite pilule naturelle que la grosse industrie pharmaceutique ne voulait pas dans sa cour – était né et des laboratoires mexicains commencèrent à en fabriquer. La cote des noix d’abricots atteignit un sommet en 1980, quand l’acteur Steve McQueen, atteint d’un cancer incurable, cria sur tous les toits que le Laetrile l’avait sauvé (sa mort quelques semaines plus tard n’y changea rien). Aujourd’hui, le Laetrile est utilisé dans la majorité des cliniques de Tijuana et aussi à Sanoviv.

Pour répondre à la demande, Ernesto Contreras a vite fondé sa propre clinique, Oasis of Hope (oasis de l’espoir). Depuis la mort du fondateur, c’est son fils, l’oncologue Francisco Contreras, qui dirige l’établissement le plus célèbre de Tijuana et poursuit l’œuvre de son père, décrit comme un véritable saint dans sa biographie sur le site d’Oasis of Hope. Une bio qui oublie de mentionner que, en 1976, Ernesto a été impliqué dans le trafic illégal de Laetrile, qui rapportait des millions, et condamné à payer une forte amende.

Oasis of Hope n’a rien du chic de Sanoviv : c’est un hôpital comme tant d’autres, sans vue sur l’océan. Plus de 100 000 personnes ont été soignées ici. Oasis of Hope se targue d’avoir un taux de survie sur cinq ans bien supérieur à la médecine officielle (39 % chez les cancers du sein au lieu de 23 %). Nous avons rencontré le docteur Francisco Contreras dans son bureau de Tijuana il y a quelques mois.

Entrevue avec l’oncologue Francisco Contreras qui dirige Oasis of hope

Châtelaine : En quoi Sanoviv et Oasis of Hope sont-ils différents ?
Docteur Francisco Contreras : Nous sommes un hôpital, nous offrons tous les soins médicaux, mais aussi un soutien émotionnel et spirituel. Nos bases sont tout à fait scientifiques. Franchement, je n’ai qu’une vague idée de ce qui se fait à Sanoviv, mais je crois qu’il s’agit de choses très intéressantes.

Combien coûte un séjour ici ?
Difficile à dire, car notre programme thérapeutique est pensé sur mesure pour chaque personne. Disons entre 1 000 $ et 1 500 $ par jour. Je crois que c’est un prix honnête.

Vous mariez médecines officielle et alternative, chimiothérapie et thérapie au jus de légumes
Les médecins orthodoxes ne nous aiment pas parce que nous utilisons certains traitements alternatifs, et les tenants du mouvement alternatif ne nous aiment pas non plus car nous proposons aussi les traitements conventionnels (chimiothérapie, radiothérapie). On s’en fout. Nous sommes éclectiques. Tout ce que nous voulons, c’est donner à nos patients les meilleurs traitements possible.

Au sujet de ces traitements alternatifs : vous utilisez toujours le Laetrile (amygdaline) et du cartilage de requin, même si des études ont démontré que c’était inefficace –  voire dangereux dans le cas du Laetrile – selon la Société canadienne du cancer.
Il n’y a eu qu’une seule étude américaine sur des cancéreux en phase terminale soignés avec l’amygdaline. Elle a été commanditée par le National Cancer Institute, en 1982, et faite par des gens qui ne savaient pas comment s’en servir. Nos résultats avec l’amygdaline – qui n’est pas une cure miracle contre le cancer mais un outil comme plusieurs autres – nous commandent de continuer à l’offrir à nos patients. Même chose pour le cartilage de requin.


 

Comme à Sanoviv, Oasis of Hope met l’accent sur l’élimination des toxines. Vous suggérez à vos patients qu’ils fassent remplacer – sur place – toutes leurs obturations dentaires, qui ne seraient pas « biologiquement compatibles » et donc potentiellement toxiques, comme le mercure. Vous prescrivez aussi des lavements au café, une procédure controversée. Certaines cliniques à Tijuana en donnent jusqu’à cinq par jour !
Quand les toxines présentes dans le corps ont été éliminées et que l’environnement interne a été bien nettoyé, le corps est prêt à se battre. Plusieurs articles affirment que le café en petites doses est bon pour la santé, comme le vin rouge. Le lavement au café élimine les toxines du foie. Cinq lavements par jour ? C’est trop. On croit aux bienfaits de ce traitement, mais ce n’en est pas un de premier plan.

La dernière fois que vous êtes venu au Canada, c’était en 1999, à Toronto. Vous aviez été invité à parler lors d’un congrès sur le cancer du sein. Vous n’êtes pas passé inaperçu…
Je me suis retrouvé en première page des journaux parce que le thème était la prévention et que je suis contre les mammographies préventives. C’est la pire invention ! Chaque mammographie augmente de 2 % les risques de cancer, ce qui explique l’explosion de cas de cancers. Entendons-nous bien : je ne suis pas contre les mammographies faites dans le but de poser un diagnostic si le médecin soupçonne qu’il y a quelque chose qui cloche, je suis contre les mammographies pratiquées sur des seins en santé.

Vous dites qu’il y a de plus en plus de cancers ?
Oh oui ! Regardez le dernier recensement de la Société américaine du cancer. Pour la première fois en 70 ans, il y a une baisse de mortalité au cours de deux dernières années, des baisses attribuées non pas à la médecine, mais au fait que les gens fument moins. Je crois sincèrement que si nous pouvions sensibiliser les gens aux bienfaits d’une bonne nutrition et de l’exercice, on pourrait éliminer de 70 % à 80 % de tous les cancers.

Est-ce qu’il y a des charlatans à Tijuana ?
Bien sûr. Est-ce qu’il y en a aux États-Unis ? Bien sûr.

L’avis d’un radio-oncologue

Que comprendre de tout cela ? Faut-il rejeter complètement l’approche alternative pratiquée à Tijuana et à Rosarito ? Nous en avons discuté avec le docteur Jean-Paul Bahary, chef du service de radio-oncologie au Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM) et sommité québécoise dans le traitement du cancer.

Châtelaine : Vous avez regardé le site Internet de Sanoviv, les traitements offerts, les taux de guérison prétendument obtenus. Qu’en pensez-vous ?
Docteur Jean-Paul Bahary : Est-ce qu’il a des choses extraordinaires qui se passent là-bas ? Je n’en doute pas. Ça arrive aussi chez des malades qui n’ont pas de traitements expérimentaux. On en connaît tous des cas exceptionnels, des cancers qui disparaissent… Est-ce que le fait que les gens mangent mieux, qu’ils méditent, qu’ils soient dans un beau cadre a une influence sur leur système immunitaire ? Peut-être. Je ne suis pas contre, sauf qu’il ne faut pas arriver à des conclusions hâtives et dire que c’est un effet direct des traitements qu’ils reçoivent. Cela ne peut pas s’appliquer à la population en général, parce que Sanoviv traite un groupe sélect de patients sans doute moins grabataires que les autres, puisqu’ils ont pu faire le voyage. Ce sont aussi surtout des gens aisés. Et on sait que le statut économique influence les résultats dans certains types de cancer…

Quelle est la différence fondamentale entre ce qui se fait ici et dans ces cliniques ?
Je pense que du point de vue de l’éthique et des règles scientifiques, ces cliniques n’ont pas les mêmes standards que nous. C’est pour cela qu’elles ne sont pas situées au Canada ou aux États-Unis. Selon nos règles d’éthique, le patient ne paie pas pour un traitement expérimental. Au Mexique, c’est un business. Ça ne veut pas dire que tout ce qui se fait là-bas est mauvais. Ça veut dire que leur intérêt premier est pécuniaire. Peut-être que, dans certains cas, ils font du bon travail.

Que pensez-vous de la relation entre l’alimentation et le cancer ? À Sanoviv, la diète est stricte : ni sucre, ni café (sauf pour faire des lavements), de la nourriture crue…
Est-ce qu’il y a des données prospectives échantillonnées de façon aléatoire sur l’impact d’une telle diète par rapport à une diète normale, équilibrée ? Je n’en connais pas. C’est sûr que la question de la diète a été ramenée à l’avant-plan par le docteur Richard Béliveau, que je connais très bien, qui fait de la recherche extraordinaire et très poussée. Au CHUM, on a des diététistes que les gens peuvent consulter. Il faut toutefois être réaliste et dire aux patients : on pense que ce serait mieux si vous mangiez tel aliment, mais on ne sait pas encore s’il joue un véritable rôle dans la prévention du cancer ou sur la santé du système immunitaire. Peut-être qu’on le saura dans cinq ans.

Qu’avez-vous remarqué dans le comportement de vos patients depuis quelques années ?
Les gens sont de plus en plus informés, grâce à Internet et aux autres médias aussi. Ce que je vois souvent chez mes patients, et surtout chez les femmes de mes patients – je traite beaucoup de cancers de la prostate –, c’est qu’ils veulent participer à leurs soins, prendre leur santé en charge. Et c’est à encourager. On attend peut-être trop du système. Les gens devraient se prendre en main et on devrait leur donner des outils.

L’an dernier, un sondage mené par l’American Cancer Society révélait que 27 % des Américains croient que l’industrie pharmaceutique retarde la découverte d’une cure pour le cancer pour maximiser ses profits.
Il n’y a pas de complot. Je trouve que le cancer est une maladie épouvantable et je veux aider les gens à s’en sortir. On est prêt à explorer n’importe quoi qui pourrait aider les patients. Au CHUM, un de mes collègues fait présentement une étude sur les effets de la massothérapie sur la qualité de vie des malades. On a déjà des massothérapeutes bénévoles. C’est une question de coûts, aussi.

L’un de vos patients a-t-il déjà fait le voyage jusqu’au Mexique ?
Oui. Il avait 22 ans et une tumeur au cerveau. Ce qu’on lui offrait n’était pas à la hauteur de ses attentes. Il y est allé et est revenu mourir ici. J’en vois, des patients désespérés, excessivement fragiles. Il faut faire attention à ce qu’ils ne soient pas attirés par des gens dont l’intérêt principal n’est pas la santé. Je ne fais pas une chasse aux sorcières, un malade a le droit d’aller se faire soigner au Mexique, mais il faut que ce soit une décision éclairée. Mais c’est évident qu’à 10 000 $ par semaine, il y a quelqu’un qui fait de l’argent.

Autres cas vécus
Comme Martine Gardner, Danielle Dauvet, une jeune mère de trois enfants de Mont-Saint-Hilaire, en Montérégie, atteinte du cancer du sein, s’est rendue à Sanoviv à l’automne 2004 après une collecte de fonds organisée dans sa région. L’an dernier, Pierre Bercier, président de l’Union des cultivateurs franco-ontariens, a dépensé 100 000 de ses propres dollars pour tenter lui aussi la même aventure. « Son cancer du foie est pratiquement guéri et il a toujours aussi goût à la vie », pouvait-on lire dans le journal Le Droit à la suite de son séjour mexicain, en juillet. Martine, Danielle, Pierre : tous ont succombé à la maladie quelques mois après les traitements reçus à Sanoviv.

Puis il y a le cas Meghan Black. Cette Vancouvéroise de 30 ans a survécu à trois tumeurs cancéreuses primaires (donc trois cancers complètement différents et non métastasiques, ce qui est très rare). On lui a enlevé le tiers de la langue lors de son dernier cancer, ce qui a signé la fin de sa carrière d’actrice de télévision. « Les médecins – en 15 ans de traitements, j’en ai vu plusieurs – ne pensent qu’à régler le problème. Pas un seul ne s’est demandé : pourquoi tous ces cancers ? » Découragée, déprimée, souffrant de fatigue extrême, Meghan a essayé Sanoviv sans y croire en 2005… et elle en est revenue transformée. « Là-bas, on m’a dit que, à la suite des traitements de radiothérapie et de chimiothérapie, mon corps était tellement empoisonné qu’il ne pouvait pas se battre contre les infections. Ce qui est dommage avec Sanoviv, c’est que les gens y vont en phase terminale, souvent quand c’est trop tard… » Depuis, elle suit à la lettre un protocole diététique d’une extrême rigidité jumelé à des exercices physiques précis, avale beaucoup de suppléments USANA et jure qu’elle se sent en meilleure forme qu’elle ne l’a été depuis des années. « Pour la première fois, on m’a donné de l’espoir. Je ne veux plus être malade. Je sais que je suis sur la bonne voie… »