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Comment les femmes immigrantes se réinventent au Québec

Reconstruire sa vie dans un pays étranger est souvent un défi pour les immigrantes. Châtelaine a suivi trois femmes dans leur parcours d’intégration à la société québécoise. Récit, en six chapitres.
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Comment les femmes immigrantes se réinventent au Québec

Le café, ouvert au public, permet aux participantes de faire leurs premières armes en restauration. Photo: Gean Cartier

Dès qu'on franchit le seuil de l’ancienne manufacture qui abrite l’organisme Petites-Mains, sur le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, on sent la joie qui y règne. Derrière le comptoir du café, ouvert au public, des femmes de toutes origines préparent des sandwichs et des plats libanais en papotant et en riant. À l’étage, une cinquantaine d’aspirantes couturières s’initient à l’utilisation de machines industrielles qui ronronnent à l’unisson.

Toutes sont immigrantes. Elles viennent chercher dans ces locaux un point d’ancrage pour se construire une nouvelle vie. Depuis 30 ans, Petites-Mains leur offre un programme d’insertion professionnelle de six mois. Elles en ressortent avec une formation et une première expérience de travail, en couture industrielle ou en cuisine. Le débat entourant la capacité de la société québécoise à intégrer les personnes immigrantes m’a poussée à m’intéresser à ces femmes – pressées, rieuses, parfois soucieuses – que je croise chaque jour à la sortie de Petites-Mains, à 16h précises. Quelle est leur réalité? Que signifie exactement de s’intégrer à une nouvelle société?

L’organisme m’a ouvert ses portes. Toutes les deux semaines, pendant six mois, je m’y suis rendue pour échanger avec Radha*, Elena* et Karen, trois immigrantes en quête d’une vie meilleure.

Mai - Des femmes en deuil

Avec son tablier bleu de l’atelier de couture, sa longue tresse et son visage rond, Radha a l’air d’une écolière. Cette Indienne de 40 ans s’est réfugiée au Canada en 2019 avec son mari et leurs deux fils. Un troisième est né ici. La famille a choisi Montréal sans savoir qu’on y parlait français.

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Formé en sciences, son mari est aujourd’hui livreur. C’est lui qui a encouragé la jeune femme à s’inscrire à Petites-Mains. Informaticienne dans son pays, Radha trouve humiliant d’être dépendante de son mari. Une larme perle lorsqu’elle raconte ses démarches infructueuses pour trouver un emploi dans des magasins ou des épiceries. Elle est convaincue que l’obstacle est la langue. « C’est comme si je ne valais rien. Je veux travailler pour que mon mari et mes enfants me respectent, pour regagner mon estime de moi. » Résolue, elle fréquente Petites-Mains le jour et étudie le français en ligne le soir.

Devenir femme au foyer n’a pas été facile pour Elena non plus. Soignée, les cheveux retenus par un bandeau coloré, la Latino-Américaine un peu timide raconte son parcours. Il y a trois ans, craignant pour sa vie et celle de sa famille, elle a quitté en catastrophe son poste d’infirmière pour se réfugier ici avec son mari et leur adolescent. Le couple mise sur la reconnaissance de ses compétences à elle. Elena vient tout juste d’entamer les démarches auprès de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. Son mari, lui, travaille dans une manufacture de meubles.

Tour à tour, Radha et Elena craquent en évoquant leur famille, restée au pays. Elles craignent de ne jamais revoir leurs proches. « Je parle presque tous les jours à ma mère, confie Elena. J’essaie d’être souriante, pour ne pas l’inquiéter. »

Karen suit le programme de cuisine du café de Petites-Mains, ce qui lui permettra, si elle le souhaite, de travailler dans un restaurant ou une institution. À chacun de nos rendez-vous, elle libère sa longue chevelure de la résille obligatoire. La Salvadorienne de 26 ans, au sourire franc, est venue à Montréal en 2022 avec sa mère pour rejoindre son père, installé ici depuis plus longtemps. Mère et fille sont arrivées ensemble chez Petites-Mains. Puis, le drame : un cancer foudroyant a emporté la maman. Karen a passé des semaines cloîtrée à la maison, paralysée à l’idée de devoir désormais affronter l’inconnu seule. Jusqu’au jour où elle a décidé de reprendre ses cours de cuisine. « Petites-Mains a été ma lumière. »

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Dans nos premières conversations, le deuil revient constamment. Un constat qui n’étonne pas Marina Doucerain, professeure de psychologie à l’UQAM et spécialiste de l’intégration des immigrants. « Renoncer à un métier valorisé pour un autre moins prestigieux, c’est perdre une source d’estime de soi, de relations sociales. Les réfugiées, en plus, portent souvent des traumas. »

Malgré leurs difficultés, les trois femmes se plaisent bien ici. Elena aime la douceur des paysages d’hiver. Karen apprécie la liberté dont elles jouissent. Radha trouve les Québécois gentils. Peu après son arrivée, perdue dans la ville et incapable de lire les noms des rues, elle a paniqué. Une inconnue l’a raccompagnée jusque chez elle, en lui parlant dans cette langue dont elle ne comprenait pas un mot. « C’est pour ça que j’aime Montréal! »

Pendant la durée du stage, grâce à une subvention d’Emploi-Québec, elles reçoivent un revenu équivalant au salaire minimum, versé dans un compte bancaire à leur nom. La cofondatrice et directrice générale de Petites-Mains, Nahid Aboumansour, fait de leur autonomie financière une priorité.

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Des participantes emballent des repas préparés dans le cadre de la formation en cuisine. Photo: Gean Cartier

Juin - De nouveaux repères

Comme toutes les femmes qui suivent une formation chez Petites-Mains, Radha, Karen et Elena doivent participer à divers ateliers – sur les droits des femmes, l’alimentation, la sexualité. J’assiste avec elles à une discussion sur le choc culturel. Qu’est-ce qui les surprend au Québec? Les réponses fusent : « l’abondance de l’eau », « la cohabitation des couples non mariés », « l’absence de corruption ». Certaines évoquent aussi la sexualité explicite des jeunes ou la colère de certains Québécois lorsqu’on leur parle en anglais, une réaction qui les déconcerte.

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Ces détails, en apparence anodins, composent les schémas culturels du Québec, explique Marina Doucerain. Nous nous référons constamment à ceux-ci, souvent sans en être conscients. Or, le sentiment de compétence, l’autonomie et les relations avec les autres font partie de nos besoins psychologiques fondamentaux. Perdre ces repères nous rend particulièrement vulnérables.

Karen traverse une période avec des hauts et des bas. La relation avec son père est parfois tendue. « Je lui dis : change de mentalité; tu peux m’aider dans la maison! » Au café, elle se fait un devoir de pratiquer son français.

Radha, de son côté, observe avec étonnement l’indépendance des Québécoises. En Inde, m’explique-t-elle, on apprend aux femmes à obéir. Elle se considère chanceuse, cependant : le mari choisi par sa famille est ouvert d’esprit et soutient ses projets. Je lui parle des droits des femmes ici, notamment du partage des biens en cas de séparation. Elle n’en revient pas. « Tu devrais donner un atelier à ce sujet, me dit-elle. Il faut que les femmes sachent ça. »

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Karen, souriante derrière le comptoir du café de Petites-Mains. Photo: Catherine Pelchat

Juillet - Poser des bases

Les femmes en sont déjà à mi-parcours de leur formation. Radha commence à être nerveuse. Certaines participantes terminent le programme sans décrocher d’emploi. « Je ne veux pas retourner à la maison. Help me, God! » Pour apaiser son anxiété, elle se concentre sur son projet d’entreprise. Elle aimerait suivre des cours de comptabilité, mais il lui faut d’abord obtenir sa résidence permanente, demandée il y a maintenant trois ans.

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Karen, pour sa part, n’arrive pas à se fixer sur un projet. Ouvrir un restaurant? Devenir agente de sécurité? Travailler auprès des personnes âgées?

Elena, elle, s’ouvre peu à peu. Durant ses pauses, elle traverse la rue pour se rendre au parc Jarry où elle engage la conversation avec des inconnus. « Il y a beaucoup de gens seuls ici, comme nous, les immigrants. Au début, j’étais nerveuse de leur parler en français, mais ils sont très patients. » Ces échanges l’ont menée à la BAnQ, puis au Jardin botanique. Elle se montre plus sereine. « Je me sens utile. Ça me donne de l’espoir. Mon mari et moi sommes redevenus une équipe. » Celui-ci a toutefois arrêté ses cours de français à la fin du niveau 3. Elena et leur fils l’encouragent à reprendre : s’il veut une meilleure vie ici, il devra persévérer.

L’apprentissage du français demeure le plus grand défi pour l’intégration, constate Mélissa Coelho-Carpentier, cheffe d’équipe chez Petites-Mains. Pour étudier la langue à temps plein, il faut de la motivation, car on n’a droit qu’à une mince allocation de subsistance. « Souvent, ce sont les femmes qui s’y consacrent pendant que les maris travaillent. C’est bien, mais ça ajoute à leur charge mentale : elles deviennent responsables des communications pour toute la famille. »

À l’approche des vacances, les trois femmes sont plus joyeuses. Le mari de Radha lui a réservé une surprise : la famille séjournera dans un camp familial, dans Lanaudière. Elena rêve de découvrir le Québec. Karen, sur un coup de tête, a accepté de partir une semaine dans un tout-inclus à Cuba avec une collègue – son premier voyage sans ses parents.

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À l’atelier de couture de Petites-Mains, des participantes apprennent à manier des machines industrielles. Photo: Gean Cartier

Août - Élargir ses horizons

Mes voyageuses ont hâte de me raconter leurs vacances. Elles en reviennent enchantées. Pour Radha, c’était la première sortie hors de Montréal. Elle a fait la connaissance de gens de Québec, d’une grande gentillesse. Elle a découvert les feux de camp et les guimauves grillées. Un soir, lors d’une promenade avec son mari, un nouveau rêve a pris forme : s’établir en région, à leur retraite.

Elena, elle, est allée jusqu’en Gaspésie, dans un petit chalet. Au retour, son mari s’est réinscrit aux cours de français. « Il dépendait toujours de nous; il trouvait qu’il avait l’air idiot. »

Pour Karen, ces vacances ont été émancipatrices. Son père l’a appelée tous les jours, mais elle ne s’en est pas formalisée. Elle a désormais la piqûre du voyage.

Septembre - Prendre la mesure du réel

Marie-Thérèse Chicha, professeure de relations industrielles à l’Université de Montréal et spécialiste de l’intégration des immigrants au marché du travail, déplore le peu d’attention accordée par le gouvernement québécois à la reconnaissance des compétences des nouveaux arrivants. Ces années où des immigrantes mettent de côté leur véritable métier pour occuper des emplois précaires laissent un vide dans leur parcours professionnel. « C’est un piège dans lequel elles sont enfermées », résume la chercheuse.

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De son côté, Mélissa Coelho-Carpentier constate des lacunes dans l’accompagnement à l’intégration. « Il y a une méconnaissance des services existants. Même moi, j’en découvre encore. En plus, les sites Web sont uniquement en français et en anglais… même celui du ministère de l’immigration, de la Francisation et de l’intégration. Difficile de s’y retrouver pour les immigrantes. »

Elena fait figure d’exception : ses diplômes ont été en partie reconnus, et, grâce au salaire versé par Petites-Mains, elle a pu débourser les 500$ nécessaires à l’ouverture de son dossier à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec. En attendant d’être convoquée à l’examen de l’Ordre – qui pourrait lui donner accès à un stage, puis à un emploi d’infirmière auxiliaire –, elle peaufine son français.

Radha arbore de nouvelles lunettes, et elle est ravie lorsque je lui dis qu’elles lui donnent l’allure d’une femme d’affaires. Quand je vois cette informaticienne assise derrière une machine à coudre, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi elle ne tente pas de reprendre son ancien métier. « Si on me donnait la chance, bien sûr que je le ferais », répond-elle. Mais les démarches sont complexes. Petites-Mains, au moins, offre quelque chose de concret.

Karen ignore encore de quoi sera fait son avenir. Elle se montre toutefois de plus en plus réticente à l’idée de travailler avec le public. Quand elle ne comprend pas ce qu’on lui dit ou que son interlocuteur manifeste de l’impatience, elle panique. « Je manque de confiance. Avant, dans mon pays, je parlais à tout le monde, je chantais, je dansais. Ma mère disait qu’ici, elle ne me reconnaissait plus. »

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Elle me demande de lui réexpliquer mon projet de reportage. Elle approuve, songeuse. « C’est important. Les gens ne comprennent pas ce que nous vivons. Il faut leur dire qu’un petit geste, un sourire peuvent tout changer. » Je pense à Radha, qui évoque souvent la dame qui l’a aidée.

Selon Marina Doucerain, ces gestes en apparence anodins sont loin d’être insignifiants lorsqu’une personne tente de se trouver des repères. « Ils se cristallisent dans la mémoire comme un marqueur. Une main tendue peut faire une énorme différence. »

Comment les femmes immigrantes se réinventent au Québec
Dans l’ancienne manufacture du boulevard Saint-Laurent, une participante acquiert sa première expérience en couture. Photo: Gean Cartier

Octobre - Commencer une nouvelle vie

« Dieu m’a entendue! » Radha est folle de joie. Elle a trouvé un emploi dans une manufacture de complets pour hommes. Dans l’atelier, on parle surtout français, mais l’entreprise fonctionne en anglais. Elle a mis sur pause ses cours de français, donnés en présentiel, car elle est épuisée le soir. Son rêve d’entreprise demeure toutefois bien vivant : elle compte le réaliser un jour grâce à ses connaissances en programmation.

Contre toute attente, Karen a opté pour un emploi où elle est en contact avec le public. Elle fait le service dans le restaurant d’une résidence pour personnes âgées. Elle est enchantée. « Les gens sont tellement gentils; j’adore ça! » Elle rit quand je lui rappelle combien elle craignait que les Québécois jugent durement son français hésitant. Son soulagement est palpable.

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Dans les derniers jours du programme, lors d’une fête marquant les 30 ans de Petites-Mains, Elena présente un numéro de danse traditionnelle avec deux amies. Il me semble qu’en avril, elle n’aurait pas osé. À quoi était dû ce manque d’assurance? « Ne pas maîtriser la langue est frustrant. Chercher du travail est difficile. Les portes se ferment; tu perds espoir. » Entre-temps, Elena a décroché un emploi de couturière. Elle a aussi reçu un courriel de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec lui demandant des informations supplémentaires pour remplir son dossier, en vue de son inscription à l’examen. Les choses progressent.

Au moment de quitter Petites-Mains, Elena prend conscience de la valeur des amitiés nouées ici. « Ça fait du bien d’avoir des amies qui vivent la même chose que nous. Ensemble, on peut parler des douleurs que nous portons. » Elle cherche ses mots, puis ajoute : « Et se rappeler que nous ne sommes pas que des immigrantes. »

*Prénoms fictifs


Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ)

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Catherine Pelchat est journaliste indépendante. Elle est passionnée par les enjeux de société, et tout particulièrement par ceux qui touchent les femmes. Son travail de journaliste est nourri par une multitude d’expériences: diplômée d’histoire américaine, elle a aussi été, dans une vie parallèle, recherchiste pour des documentaires et des émissions de télévision. Elle aurait besoin d’au moins trois vies pour faire le tour de tout ce qu’elle veut apprendre.

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