Société

Stérilisation forcée : des femmes autochtones témoignent

Une ligature des trompes imposée est un acte inimaginable pour la plupart des Québécoises. Et pourtant, de nombreuses femmes autochtones d’ici ont révélé en avoir subi une. Entrevue avec la chercheuse Suzy Basile, qui a recueilli leurs témoignages.

Son arrière-grand-mère a vu son territoire, au nord de La Tuque, inondé lorsque des barrages y ont été construits au tournant du 20e siècle. Sa grand-mère a passé quatre ans dans un sanatorium. Et sa propre mère a été internée dans deux pensionnats différents. Née d’une lignée de survivantes, Suzy Basile, professeure en études autochtones à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et mère d’une adolescente, a voulu faire entendre la voix des femmes des Premières Nations et des Inuites en rendant public, il y a un peu plus d’un an, un rapport de recherche sur les stérilisations imposées.

C’est d’abord en menant des entrevues pour son doctorat en sciences de l’environnement sur le rôle des femmes autochtones dans la gouvernance du territoire que la chercheuse d’origine atikamekw a récolté des témoignages intimes sur les expériences difficiles vécues par ces femmes dans le système de santé, lors de grossesses et d’accouchements. Une subvention de recherche a ensuite permis à Suzy Basile de creuser ce sujet sensible en collaboration avec la doctorante Patricia Bouchard. Résultat ? Une trentaine de femmes de partout au Québec ont confié avoir subi une ligature des trompes sans consentement libre et éclairé, et parfois à leur insu. Le dernier cas serait même survenu en 2019 ! L’étude a également mis en lumière les préjugés tenaces envers les Autochtones et la perte de confiance de ceux-ci dans le personnel médical. Pour faire le point sur la situation, Châtelaine s’est entretenu avec Suzy Basile, qui prépare la phase 2 de son étude.

Comment ces abus ont-ils pu être commis envers des femmes des Premières Nations ?

Dans de nombreux établissements de santé, elles sont trop souvent infantilisées. Certaines n’ont même pas su que leurs trompes avaient été ligaturées. Elles l’ont appris des années plus tard, en allant consulter pour comprendre pourquoi elles n’arrivaient pas à avoir d’autres enfants. D’autres ont abdiqué dans l’urgence, souvent lorsqu’elles étaient sur le point d’accoucher par césarienne. On leur disait que ce serait bien de procéder à la ligature en même temps, pour profiter de la présence du chirurgien et de l’anesthésiste.

Le stéréotype de la femme irresponsable, qui a trop d’enfants et qui n’est pas capable de prendre ses décisions, est tenace, tout comme le préjugé voulant que les femmes autochtones soient « faciles » et « sur le party ». De plus, la langue d’usage dans les hôpitaux, souvent le français, est pour elles une langue seconde, voire une troisième langue. Il y a là déjà un décalage entre le soignant et son patient, qui devraient se comprendre mutuellement.

Vous avez recueilli des témoignages difficiles à entendre. Y en a-t-il un qui vous a particulièrement marquée ?

Il y en a un que je n’arrive jamais à lire sans avoir une boule dans la gorge. Une personne qui a vécu beaucoup de violence dans sa vie, y compris dans le réseau de la santé, s’est fait dire par des  membres du personnel médical des choses comme : « Tu as eu assez d’enfants comme ça, tu devrais te faire ligaturer les trompes. De toute façon, ceux que tu vas mettre au monde vont vivre dans la misère. » Se faire dire ça en pleine face l’avait fortement ébranlée.

Vous avez constaté que les femmes qui ont été stérilisées contre leur gré avaient pour la plupart entre 25 et 35 ans, l’âge idéal pour procréer. Quelles conséquences cela a-t-il pu avoir dans leur vie ?

Ça change tout. De nombreuses femmes se sont retrouvées dans des situations conjugales et familiales désespérées. C’est venu ébranler leur confiance en elles, leur estime de soi. C’est venu jouer dans leur intimité, jusque « dans le bedon », comme on dit entre nous. Et puis, un sentiment de honte les a envahies parce qu’elles n’ont pas su refuser au bon moment ou parce qu’elles ont peut-être mal compris ce qu’on leur avait expliqué.

Ces expériences minent la confiance des femmes autochtones envers le système de santé. Pourquoi cela vous inquiète-t-il ?

Parce qu’elles omettent de se faire examiner quand elles en ont besoin. Étant donné qu’elles ont peur, elles ne vont pas à l’hôpital pour un suivi de grossesse ou tout autre suivi de santé nécessaire. Certaines femmes arrêtent carrément de consulter ou ne le font que si leur cas s’aggrave, alors qu’on aurait pu prévenir les problèmes.

Quel accueil a-t-on réservé à votre rapport à sa sortie en novembre 2022 ?

Nous avons tenu à présenter nos résultats aux chefs de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL) d’abord. J’ai vu leurs visages s’allonger, ils étaient secoués. Il s’en est suivi une vague médiatique inattendue, très intense. Plus de 70 articles et documentaires ont été produits sur le sujet, ainsi qu’une vingtaine de reportages web, radio, télévision, ici au Canada, mais aussi à l’international, aux États-Unis, en France, en Angleterre, au Danemark… On a reçu une attention à laquelle on ne s’attendait pas du tout.

Sur les 31 recommandations de la phase 1 de l’étude, laquelle est la plus importante à vos yeux ?

Elles le sont toutes. Mais c’est sûr qu’en tête de liste, j’ai tenu à ce qu’on rappelle l’importance d’écouter, d’entendre et de croire les femmes des Premières Nations et les Inuites qui dénoncent les stérilisations imposées, les violences obstétricales et les avortements forcés. On aurait dû le faire il y a bien longtemps.

Plus d’un an après la sortie du rapport, quelles retombées positives avez-vous constatées ?

Des recommandations ont bel et bien été formulées. Le Collège des médecins a mis sur pied un groupe de réflexion, un peu à l’image de ce qui avait été fait concernant l’aide médicale à mourir, pour parler de ces questions-là et élaborer un plan d’action. Les discussions pourraient notamment mener à la révision du code de déontologie. Ensuite, il y a la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations qui a profité de l’élan donné pour ajouter, dans la phase 4 de son Enquête régionale sur la santé, un volet sur la question des violences obstétricales.

Je sais aussi que des professeurs d’université et de cégep ont intégré le rapport de recherche à leur plan de cours, et que des organisations autochtones vont lancer des campagnes d’information et de sensibilisation.

Vous avez démarré une phase 2 du rapport, la première n’ayant pas permis de tout couvrir en raison de la pandémie. Sur quoi portera cette deuxième phase ?

C’est un questionnaire élargi, qui inclut des questions particulières sur l’avortement et qu’on va soumettre à un plus grand nombre de femmes. On leur demande aussi si elles ont fait l’objet d’une « alerte bébé », c’est-à-dire d’un signalement aux services sociaux avant ou au moment de la naissance d’un enfant. Nous avons ajouté d’autres questions sur les analyses de sang qui seraient effectuées sur les bébés autochtones sans le consentement des parents, par exemple pour vérifier si la mère a consommé de l’alcool ou des drogues pendant sa grossesse.

Qu’est-ce que ça prendrait selon vous pour faire bouger les choses davantage ?

Il faudrait bien présenter et expliquer le formulaire de consentement aux femmes autochtones avant de le leur faire signer. Et la moindre des choses serait de leur offrir un service d’interprète. Enfin, il faudrait surtout arrêter de faire l’autruche au sujet du racisme systémique. De nombreuses femmes qui ne se connaissent pas ont vécu des expériences semblables, d’un bout à l’autre du Québec et à différentes époques. Qu’est-ce qui peut être plus systémique que ça ? J’aime bien reprendre les mots du Dr Stanley Vollant qui disait que l’éléphant est dans la pièce et qu’il faudra bien le nommer. Moi, je dis qu’il faudra aussi le faire sortir de là !

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