Les fées ont soif en 8 mots-clés

Les fées ont soif est montée pour la première fois en 1978 à Montréal. La pièce, qui clame la soif de liberté des femmes emprisonnée dans les carcans du patriarcat et de la religion, fait scandale et polémique. Quarante ans après sa création, elle n’a rien perdu de son actualité, estiment Denise Boucher, son autrice, et Bénédicte Décary, l’une des trois comédiennes de la nouvelle production qui ouvre la programmation 2018-2019 du Théâtre du Rideau Vert. Regards croisés sur le legs féministe des Fées… et leur extraordinaire résonance aujourd’hui.

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Photo: Julien Faugère

Abus

« Cette pièce est une prise de conscience des violences faites aux femmes, avance la comédienne Bénédicte Décary, qui interprète Madeleine. Une se fait battre, l’autre se fait violer, tandis que la Vierge ne doit pas déroger de son rôle de femme parfaite. On se rend compte que tout cela existe encore aujourd’hui, surtout dans la foulée du mouvement #MoiAussi. » Suffit de penser à l’excision des jeunes filles dans certains coins de la planète pour comprendre que la violence contre les femmes prend toujours de multi-ples et vicieuses formes, selon l’écrivaine Denise Boucher. « Ça arrive partout, tout le temps, même ici, au Québec », renchérit-elle.

Violence

La pièce aborde la question délicate de la violence conjugale. Tolérée et cachée à l’époque, elle demeure socialement inac-ceptable, mais est maintenant davantage dénoncée. « Quand les femmes -désobéissent, on les tue, ajoute Denise Boucher. Ça fait très longtemps que ça existe et c’est encore vrai. Il y en a plein les journaux. »

Égalité

Comme Marie, claquemurée au foyer dans son rôle d’épouse et de mère, les femmes de 2018 portent toujours une plus grande part du fardeau de la parentalité, croit Bénédicte Décary, elle-même deux fois maman. « La bataille de l’égalité est loin d’être gagnée, ne serait-ce que parce que c’est nous qui portons l’enfant. En ce moment, par exemple, j’allaite à la demande et mon bébé m’accompagne lorsque je travaille. La logistique de la conciliation travail-famille reste difficile pour les mères. »

Solidarité

« Qui me tiendra pour femme, à part les femmes ? » demande Madeleine dans Les fées ont soif. La genèse même de la pièce illustre la solidarité féminine, d’après la nouvelle interprète du personnage. « Le spectacle est né du désir de quelques femmes de s’unir pour parler de la cause féministe, de crier une vérité sur scène. Ça fait du bien de jouer avec une gang de filles. Il y a peu de pièces qui regroupent uniquement des femmes, à part Les belles-sœurs ou Albertine, en cinq temps (de Michel Tremblay). Je pense que le seul gars qui ait participé à cette version, c’est le photographe ! »

Aliénation

« Y disent tous que chus hystérique… Chus pas hystérique… » Dans la pièce, Marie et Madeleine dénoncent leur relation à la colère, qui leur est en fait déniée. Cette réalité perdure, croit Bénédicte Décary. « Les femmes au pouvoir, par exemple, ne peuvent pas être émotives. Un boss masculin a le droit de se mettre en colère, mais une patronne qui a une saute d’humeur est qualifiée d’hystérique ou d’être dans son SPM. »

Désir

En brisant leurs chaînes, Marie, Madeleine et la Statue renouent avec leur corps et avec l’orgasme. Un discours peu commun pour l’époque – même si la révolution sexuelle avait eu lieu –, et qui demeure tabou, estime l’écrivaine. « Je voulais dire : “Voici l’orgasme, quelque chose de beau et de réjouissant. C’est si bon. On veut avoir accès à ça tout le temps.” »

Joie

« Ce qui me frappe quand j’assiste à une lecture de la pièce, c’est de voir que la joie des Fées est toujours présente, dit Denise Boucher. Les spectateurs repar-tent pleins de joie, ils sont heureux. La pièce aborde plusieurs thèmes actuels, mais c’est dit autrement que dans les journaux. Je pense que ça les touche. »

Affranchissement

« Cette pièce, c’est comme un appel à la liberté, avance Bénédicte Décary. C’est un grand cri de ralliement des femmes pour sortir des rôles qui nous sont imposés, ou que parfois nous nous imposons nous-mêmes. Pour vivre sa vie pleinement, être libre de ses choix. » En 2018, les fées ont-elles encore soif… d’équité ? « Mais complètement », répond la comédienne. 

Qui sont les fées?

Selon la légende, ce sont des Gauloises qui ont refusé d’arrêter de danser lors de l’annonce de l’arrivée du Christ et de ses apôtres, alors que tous se prosternaient. « Dans la pièce, les fées représentent les 3 archétypes: la Statue, Marie et Madeleine, soit la Sainte Vierge, la mère de famille et la prostituée », explique Denise Boucher. Trois carcans féminins, trois femmes en quête de liberté.

Ce qui s’est passé il y a 40 ans

En juin 1978, cinq mois avant la première, le Conseil des arts de Montréal refuse de subventionner Les fées ont soif en raison de son langage jugé « ordurier, sacrilège et blasphématoire ». Le directeur du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) de Montréal, Jean-Louis Roux, dénonce la censure et décrète que la pièce prendra l’affiche comme prévu.

Elle est jouée à guichets fermés à partir du 10 novembre 1978. Deux semaines plus tard, les Jeunes Canadiens pour une civilisation chrétienne – un mouvement catholique fondamentaliste originaire du Brésil – manifestent chaque soir devant le théâtre, en priant pour le salut des comédiennes et en lançant des médailles de la Vierge comme des confettis. Le 4 décembre, leur requête d’injonction pour mettre fin aux représentations est rejetée. Le groupe poursuit sa croisade jusqu’en Cour supérieure, qui refuse la demande en janvier 1979.

C’est l’intervention d’une femme juge, Gabrielle Vallée, qui a eu raison des arguments du groupuscule, relate Denise Boucher. « Elle a posé une seule question à ses avocats : “Qui représentez-vous ?” Ils ont répondu : “Jésus-Christ et la Sainte Vierge.” La magistrate leur a alors demandé s’ils avaient un mandat. Devant leur réponse négative, elle a renvoyé tout le monde à la maison. Soit-elle bénie entre toutes les femmes ! »

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Les fées ont soif, version 2018, au théâtre du rideau vert

La mise en scène est signée Sophie Clément, qui incarnait Madeleine (la putain) lors de la présentation initiale de la pièce, en 1978.

Distribution : Caroline Lavigne (la Statue), Pascale Montreuil (Marie) et Bénédicte Décary (Madeleine). Du 25 septembre au 27 octobre 2018

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