Voyage à Lisbonne, hors des sentiers battus

Photo: ISTOCK/MICHAL KRAKOWIAK
Sous le regard attentif du chef pâtissier José et du reste de ma brigade, je m’exécute avec fébrilité: dans un cul de poule, je verse d’abord 100 g de farine additionnés d’une pincée de sel, puis 50 g d’eau. Pas un gramme de plus; sinon, tout risque de foirer, me prévient l’expert. Où sont les compte-gouttes quand on en a besoin? Je mélange le tout jusqu’à l’obtention d’une pâte, que je pétris ensuite sans ménagement pendant 10 min, avant de l’abaisser et d’y ajouter 90 g de beurre, puis de l’abaisser encore et encore en la repliant dans tous les sens. Et hop! au frigo, le temps de préparer la crème pâtissière au citron et à la cannelle, avec sa chaudière de jaunes d’œufs et ses 500 g de sucre.
Qu’on se le dise, les pasteis de nata, tartelettes emblématiques du Portugal, ne sont pas «minceur». Séduit par leur délicate pâte feuilletée et par leur garniture qui se prête à toutes les variantes, je profite d’un séjour à Lisbonne pour apprendre à les confectionner à la pastelaria Nat’elier, une pâtisserie située au cœur de Baixa, quartier central de la capitale. Le résultat? Un régal!

Au cours de ce mois passé dans la ville aux sept collines, je céderai plus souvent qu’à mon tour à l’appel de ces petits délices qu’on déguste en s’en mettant partout.
Destination prisée – au moins 410 000 Canadiens s’y sont rendus en 2024, selon les calculs de Statistique Canada –, Lisbonne et ses environs n’en finissent plus d’impressionner. Il y a les incontournables, bien sûr: la tour de Belém, la Praça do Comércio (place du commerce), les trois palais de Sintra, la station balnéaire Cascais… Mais une fois qu’on a vu tout ça, qu’on s’est bien musclé le mollet à arpenter les quartiers Alfama, Baixa et Chiado, et qu’on s’est extasié sur les façades couvertes d’azulejos, ces carreaux de faïence ornés de motifs, le moment est venu de sortir des sentiers battus. Et de découvrir d’autres facettes de cette splendide capitale.
PLACE À L’ARCHITECTURE
Les deux bâtiments du siège social d’Energias de Portugal (EDP), l’Hydro-Québec local, sont à couper le souffle. Sis de part et d’autre de la rue Dom Luís I, ils s’opposent en tous points. L’un est couvert de longues lattes métalliques blanches et aériennes; l’autre est un spectaculaire mastodonte de béton, dans la pure tradition brutaliste, d’où émerge une longue passerelle en porte à faux à laquelle le public a accès. On est loin de la faïence!
Quelques kilomètres plus à l’ouest, c’est le LX Factory qui nous attend. Ce haut lieu de la culture locale du quartier Alcântara est établi dans d’anciennes usines de textile que des designers ont réaménagées. Fréquenté par une foule jeune et bigarrée, LX Factory abrite cafés-terrasses, galeries d’art contemporain, restos branchés et ateliers de designers de mode lisboètes. On peut y courir les boutiques ou s’installer, tranquille, sur une terrasse pour observer les flâneurs.

Ce type d’ambiance bobo-chic vous plaît? Alors, mettez le cap sur les quartiers Santos et Estrela, à quelques kilomètres de là.
L’AUDACE… COMME MARQUE DE COMMERCE
Santos et Estrela, deux secteurs contigus du sud de la capitale, sont en plein embourgeoisement. Dans ces anciens quartiers ouvriers, les bars, les cafés, les restos pullulent et rivalisent d’imagination pour attirer la clientèle. Au café-fleuriste The Folks, par exemple, murs et plafond sont couverts d’oreillers de plumes, ce qui confère à l’endroit une ambiance feutrée, quasi duveteuse.
Trois portes plus loin, le Holy Wine représente sans doute ce qu’il y a de plus intime en fait de bar à vin: il compte… deux places. Pas étonnant que la clientèle s’installe sur le trottoir, verre de vinho verde bien frais en main!
Et tant qu’à flâner dans le coin, pourquoi ne pas réserver une table au Senhor Uva pour le souper? Installé à un jet de pavé de l’imposant palais de São Bento, qui abrite le parlement portugais et la résidence officielle du premier ministre, ce restaurant sert de la (très) haute gastronomie végétarienne, signée Stéphanie Audet, cheffe montréalaise établie à Lisbonne avec son mari sommelier, Marc Davidson. Une fois passées entre les mains de Stéphanie, asperges, carottes et courgettes prennent une tout autre dimension et propulsent les papilles des convives vers des sommets rarement atteints.
La basilique d’Estrela, située non loin, fait un peu le même effet, mais sur l’âme… Cette église de style baroque, construite dans les années 1780, force l’admiration. Le plancher et les murs couverts de marbre bleu plongent les lieux dans une pénombre qui invite au recueillement. Vous êtes peu sensible à la religion? La démesure de l’endroit, associée aux nombreuses fresques de grands maîtres portugais et italiens, pourraient tout de même éveiller en vous un désir de communion avec le divin.

LA TOURNÉE DES MIRADOUROS
La douzaine de belvédères disséminés çà et là dans la capitale offrent tous des vues imprenables sur la ville et sur le Tage, qui coule paisiblement en contrebas. Ils sont, il va sans dire, très courus. Mais une fois que vous aurez vu les belvédères Saõ Jorge et San Pedro de Alcántara – celui-ci étant de loin le plus populaire –, tournez-vous vers le miradouro de Santa Catarina, dans le quartier historique de Bica.
Situé au pied de la jolie terrasse du restaurant Pharmacia, lui-même logé dans une ancienne résidence bourgeoise du 19e siècle, ce belvédère animé attire la faune locale. On s’y rassemble pour refaire le monde autour d’une bouteille de rouge ou de bières fraîches. Certains soirs, un chansonnier accompagne le soleil qui glisse doucement derrière l’horizon. Pas d’alcool dans votre sac? Qu’importe, le Quiosque do Adamastor vous en vendra.

L’HISTOIRE SOUS NOS PIEDS
Pourquoi courir galeries et musées quand l’art se déploie partout à Lisbonne? Même à nos pieds. Tous les trottoirs sont constitués de petits pavés noirs et blancs que des artisans – les calceteiros – ont agencés selon des motifs variés. Vagues, étoiles, bateaux à voiles ou fleurs sont apparus au fil des siècles grâce à un savoir-faire qui a traversé le temps.
On peut reculer encore plus loin dans le passé, en plongeant littéralement sous la ville. Deux fois par année, en avril et en septembre, la mairie de Lisbonne organise des visites des galeries romaines qui se trouvent sous la chaussée et qui témoignent de la longue histoire lisboète. L’accès à ce labyrinthe souterrain se fait par une trappe au milieu de la rue da Conceição, dans le quartier Baixa. Construites il y a 2000 ans, ces galeries sont des vestiges de la ville d’Olisipo, le nom que portait Lisbonne sous l’Empire romain.
De retour à la surface – et au 21e siècle –, laissez-vous tenter par une énième pastel de nata que vous trouverez chez Benedita, à quelques pas de là. Vous l’aurez bien méritée.
Parlant de pastel de nata, dès mon retour au Québec, je me suis mis aux fourneaux, histoire d’épater la galerie. Résultat? Une crème pâtissière parfaite, mais une pâte lourde et massive, à mille lieues de celle, légère et feuilletée, que j’avais réussi à confectionner à Lisbonne, sous la supervision du chef José. Il va sans doute falloir que j’y retourne…
BON À SAVOIR
- Langue d’usage: le portugais, mais la plupart des gens parlent anglais et certains parlent français.
- Devise acceptée: l’euro.
- Liaisons aériennes: Air Canada et Air Transat desservent l’aéroport Humberto Delgado (LIS), à Lisbonne.
- Exigence d’entrée: avoir un passeport valide au moins trois mois après la fin du séjour.
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Journaliste depuis plus de 30 ans, Daniel Chrétien se passionne pour les magazines. Il a notamment mis sa plume au service de Québec Science, de L'actualité et de Châtelaine, où il a travaillé comme rédacteur en chef adjoint pendant cinq ans. Au cours de sa carrière, il a remporté une dizaine de prix de journalisme, dont le prix Jean-Paré, remis au journaliste magazine de l'année au Québec. Aujourd'hui journaliste indépendant, il continue à collaborer avec Châtelaine sur une base régulière, en signant des reportages culturels ou traitant de sujets sociaux qui touchent les femmes.

