Lettre à ma grand-mère disparue

Je viens de perdre une femme que j’aimais profondément et que j’admirais. L’histoire de sa vie, c’est aussi celle du modeste Canada français devenu le Québec moderne. Où qu’elle soit, j’espère que ma grand-mère pourra lire ces lignes.

 

Photo: Rod Long / Unsplash

Papa m’a écrit tôt ce lundi matin là pour m’annoncer que tu étais partie durant la nuit. Je suis allée prendre une grande marche pour mieux penser à toi, à ta vivacité, à ton humour. Tu étais comme un one woman show à toi toute seule grand-maman et c’était beau de te voir aller. Les baguettes en l’air, la voix à la fois rauque et haut perchée, aux accents un peu nasillards. Maintenant que j’y songe, dans les moments de grande excitation, tu sonnais un peu comme Donald Duck, mais dans une version souriante, avec les yeux qui pétillent.

Ton rire résonne encore dans ma tête. Je l’entends parfaitement. Même pas besoin de fermer les yeux. C’est un rire de grande dame, un rire distingué. Comme quoi la classe ne s’achète pas. Petite, tes parents t’ont retirée de l’école en deuxième année du primaire. Dans les familles nombreuses comme la tienne, il fallait s’occuper des plus petits. Oh que tu en as a mangé de la vache enragée. La faute à pas de chance. La faute à être née six mois après le crash boursier de 1929. On peut dire que tu y as goûté à la grande noirceur.

À lire aussi: Familles: quand les mères tiennent le fort

Si j’ai bien compris, te marier à 16 ans, tout de suite après la guerre, c’était une évasion en règle de ta prison maternelle, froide et sévère, un passeport vers six décennies d’un mariage heureux, qui aurait continué encore et encore si le cancer ne nous avait pas volé ton Joseph – dit Jos – il y a douze ans. On ne m’enlèvera jamais de la tête que ses années à bûcher dans les cuves de l’Alcan y sont pour quelque chose.

Mais ce lundi matin glacial-là, alors que le rythme de la routine s’accélère pour la majorité des gens, moi, je pensais à toi grand-maman. À toi qui était tellement futée. Je garde dans mes archives mémorielles cette lueur d’intelligence dans ton regard, ta façon de tout comprendre et, l’air de rien, de ne jamais en rater une. La gamme des émotions n’avait pas de secret pour toi et tu la vivais sans honte: tristesse, joie, indignation… Tu ne semblais jamais embarrassée de verser une larme ou de nous dire haut et fort ton amour inconditionnel en nous étreignant très fort.

Bon sang, qu’est-ce que j’ai reçu de toi: savoir vivre, aimer, rire, prendre la parole et conserver l’attention des mes interlocuteurs. J’enviais ton accent chantant, toi qui as passé toute ta vie à Jonquière et Arvida. Contrairement à mes parents, qui se sont inventé une terre promise en Abitibi, moi, je l’enviais ta fierté saguenéenne, ta profonde identité saguenéenne. Je suis Abitienne, par la force des choses. Je n’ai jamais pu me réclamer de ton royaume, même pas comme membre honoraire. Aujourd’hui, je l’ose, sur mon coeur et mon honneur: je suis une Saguenéenne de très vieille souche. Une souche déracinée. Privée de toi presque toute sa vie.

Qu’est-ce qu’on s’est aimé à distance.

Je me souviens des plus beaux dix jours de mon enfance, pendant l’été de mes onze ans. On m’avait déposée chez vous. Te dire si on y était bien. Rien de compliqué, le bonheur aussi simple que total. Entendre grand-papa fredonner en faisant ses mots croisés. Sa façon de me faire la conversation à table, de me questionner avec intérêt, comme on traite son prochain, d’égal à égal. Ta façon de me couvrir de baisers, de me servir avec amour et dévotion, comme si j’étais une reine et toi mon sujet. Vous étiez tous deux émerveillés devant le petit bouddha volubile. Vous riiez souvent de bon coeur à mes élucubrations. Il n’y avait rien de trop beau pour moi à vos yeux. Vous m’avez laissé manger tout mon vouloir. Cette fois-là, je suis revenue chez mon père ronde comme un ballon.

À lire aussi:  Quand les mères tiennent le fort (deuxième partie)

Vous désiriez le meilleur pour nous. Comme l’instruction. J’ai fait comme vous le vouliez. Je suis allée à l’université. Je me rappelle de la fierté de grand-papa quand je lui ai dit que j’écrivais dans Le Devoir. Tu me demandais parfois pourquoi je n’étais pas à la télévision. Je l’ai fait grand-maman et je suis tellement contente que tu aies pu le voir. Je sais que tu en as tiré une grande fierté. Tu me l’as même dit sur Messenger, toi qui était si gênée de m’écrire parce tu faisais plein de fautes. Tu semblais toujours fière de moi.

Moi aussi je t’admirais. L’as-tu seulement su? Je ne te l’ai jamais dit. Ce lundi matin-là, en marchant, j’ai pensé à tout ce que je ne t’ai pas dit. Au moins, tu n’as jamais eu à douter de mon amour. Tu le savais. Je sais que tu le savais. Même si je suis prude avec les sentiments. Je ne sais pas pourquoi. Je t’ai aimée, je t’ai admirée et je t’ai enviée aussi. Oui, grand-maman, j’enviais tout de toi. Ton mari aimant, tes quatre beaux enfants, ta vie grégaire avec ta tribu de frères et soeurs. Je ne vous ai pas vu souvent ensemble en train de jouer aux cartes en écoutant du «beau country», mais, grandiloquents comme vous étiez, à la gagne, vous auriez pu faire exploser un sonomètre!

Le soleil scintillait sur la neige pendant ma marche. On l’aurait dite recouverte de milliards de micro diamants. Toute cette beauté m’a fait du bien. J’ai pensé que tes yeux ne verront plus jamais une telle splendeur. Et puis, je t’ai imaginée en train de me dire «écoute ma petite fille, j’en ai vu en masse d’affaires, c’est correct».

«Le coeur a lâché», m’a écrit papa. Comme Yoda sous sa couverture, tu es partie en douceur.

À lire aussi: Sexisme: ah, le bonheur d’être un homme!

Je pensais à toi dans le grand froid sans vent. Les gens que j’aime meurent en hiver. C’est un bon moment. Comme ça je peux aller marcher et il n’y a pas un chat à la ronde pour me voir verser des larmes grosses comme des billes.

Une fois dans les bois, près de la rive gelée, je n’ai pas été capable d’accueillir le silence qui régnait, qui m’a paru assourdissant. J’ai fait jouer de la musique sans paroles sur mon iPhone, l’album «Dans ma main» de Jean-Michel Blais, au complet. Te dire si c’était beau grand-maman. C’était beau, beau, beau.

Beau comme ton âme.

***

Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, chroniqueuse et conférencière. Elle est aussi l’animatrice à la barre du magazine culturel Nous sommes la ville à l’antenne de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme (Leméac éditeur), dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – vient d’être publiée.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

Impossible d'ajouter des commentaires.