Blogue La course et la vie

«J’ai survécu à une course en sentier»

Quand on court en sentier, chaque foulée est une décision; dans l’adrénaline pure de la descente, notre sort dépend de nos réflexes. Notre chroniqueuse Geneviève Lefebvre a tenté le défi. Récit d’une course extrême.

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« Les sentiers sont très étroits, uniquement accessibles à pied, et il y a eu beaucoup de pluie, alors c’est boueux, c’est glissant, et si vous vous blessez, ça peut prendre plusieurs heures avant de vous sortir de là. Ah, et on a vu des ours hier ! Amusez-vous, mais soyez prudents ».

Des ours ?! Nah…

Ils disent ça pour dramatiser, pour augmenter le facteur adrénaline chez tous ces coureurs citadins en manque d’aventure.

Vite, vite, j’essaie quand même de me remémorer la procédure à suivre en cas de rencontre impromptue avec un ursus americanus. Faut-il faire le mort ? Grimper aux arbres ? Lui chanter une berceuse ? Je me rends compte que la psychologie de base de ce cher Winnie m’échappe totalement. Et moi qui traîne toujours un sifflet quand je cours en sentier, je me souviens que je l’ai laissé… sur la table de la cuisine. Bravo championne !

Bref, je suis arrivée à cette course en cultivant le déni. Comme d’habitude, quoi.

J’ai feint de prendre le X devant le mot « trail » pour un bisou (un bisou extrême, oui).

J’ai évité de consulter la carte du parcours et de vérifier le dénivelé, d’un coup que les chiffres m’affolent (j’ai bien fait).

J’ai haussé les épaules quand un ami « traileur » m’a prévenu que le parcours était le plus difficile du circuit des courses « XTrail ». Après tout, j’ai couru les sentiers du Mont Saint-Hilaire toute mon enfance et je suis toujours sur le Mont-Royal, ça ne peut pas être si dur que ça quand même (ah ah).

J’ai minimisé le temps que ça me prendrait pour le courir en me disant que franchement, je courais des marathons, et des 10 km sur route en 52 minutes, ça n’allait pas me prendre deux heures pour en parcourir 12, right ? Wrong. Ça m’en a pris trois…

La reine du déni, c’est moi !

C’est que, voyez-vous, dans la vie, j’ai peur de tout. C’est exaspérant, avoir peur de tout. Et ça vous place dans la délicate position de devoir choisir votre camp ; ou bien vous cédez devant la peur, et vous vous enfermez chez vous armé d’un pistolet vaporisateur de Purell, ou bien vous combattez vos peurs avec la férocité d’un moustique tout droit sorti de son marais.

J’ai choisi l’option moustique féroce, et je peux vous assurer que ce n’est pas de tout repos. D’où une certaine propension à cultiver le déni. Il y a des moments où il vaut mieux ne pas trop penser à ce qui pourrait arriver…

Le signal du départ est donné ! Je joins ma foulée à celle des autres, et tant pis pour Winnie !

Très vite, on quitte la route pour un sentier étroit, un « single track ».

Ça monte, ça monte, et puis ça monte encore. Abrupt. Deux kilomètres de brutalité. Moi qui me targue de ne presque pas transpirer, même pendant un marathon, je sue à grosses gouttes.

Roches, racines, escarpements, coulées de boue, branches qui cinglent visage, bras, jambes. Je suis contente d’avoir mis mes bas de compression, ils protègent mes mollets des égratignures. Et puisqu’on est dans la férocité du moustique, je découvre que mes compatriotes du Mont Sutton sont drogués à l’EPO et qu’ils s’en donnent à cœur joie sur ma peau tendre. Les salopards.

Dans le sentier, les coureurs marchent. Sans honte. En s’agrippant aux branches pour se donner des assises plus solides avant de gagner un mètre de plus. Et je n’ai pas besoin de regarder ma montre pour vérifier le temps, je sais que j’avance lentement. Trouver un rythme est difficile tant le terrain est changeant, escarpé. Chaque foulée est une décision ; où mettre le pied ? Roche, boue, rondin, broussaille ? Allons-y pour la boue, tiens, je m’enfonce jusqu’aux mollets, c’est moelleux, doux, ça fait changement des roches qui glissent et qui fuient sous le pied, t’obligeant à pédaler ta vie pour ne pas glisser.

Pendant quelque temps, on joue au jeu de « j’ai retrouvé un semblant de souffle, je vais courir et te dépasser, mais c’est pour mieux me faire doubler par toi dans trente secondes ».

Éventuellement, on se lasse, on cesse de combattre le rythme et on se consacre uniquement au terrain, qui demande une concentration constante. Une seule racine traître, et c’est une cheville foulée, une chute, une branche dans l’œil, alouette.

La montagne fait le tri dans les coureurs, et au bout d’un moment, nous sommes tous séparés.

Complètement seule, je n’entends plus que les sons de la forêt. Les oiseaux, les grenouilles, et les putains de moustiques qui me vrillent les oreilles et me défoncent la peau, en bons vampires qu’ils sont.

Un craquement de branche me fait penser à l’ours. Je suis tentée de regarder, mais je viens d’arriver dans une portion où il y a des descentes. À pic, les descentes. Si je tourne la tête, ne serait-ce qu’une fraction de seconde pour scruter la forêt à la recherche d’une fourrure noire, c’est le vol plané assuré. Et juste en bas de mes yeux, y’a tout à coup quarante pieds de chute.

J’arrête, histoire de réfléchir à comment je vais descendre ça. Où poser mon pied, ma main, mon poids ? Est-ce que je perds toute dignité si je descends sur le cul ? Oui. Mais on s’en fout, y’a personne (sauf peut-être Winnie qui se bidonne).

C’est comme un jeu de Tétris, dit mon ami Michel Cusson (loin, loin devant moi, il vole). On décide de notre sort à chacune de nos foulées, dans l’adrénaline pure de la descente, et de la possible chute si le réflexe n’est pas aiguisé, vif, parfait.

Je suis descendue sur le cul. En me disant « si ça se trouve, il y a des couguars aussi».

Enfant, mon histoire préférée, c’était celle de la chèvre de Monsieur Séguin. Elle cassait sa chaîne pour aller courir la montagne, enfin liiiibre !

Et à la fin, elle se faisait manger par le loup, me direz-vous. Certes.

Je vous ai dit que je cultivais très bien le déni ? Au milieu du Mont Sutton, flambant tu-seule, couverte de bouette, et avec encore 4 kilomètres à faire, j’ai évité de penser à la triste fin de Biquette.

Je me suis concentrée sur ce moment de l’histoire où « elle se bat, elle se bat, toute la nuit elle se bat ». Go, Biquette Libre ! Bats-toi ! Donne tout ce que tu as dans les sabots !

Et puis, qui nous dit que Monsieur Séguin n’avait pas des idées de méchoui à l’endroit de Biquette? Ou qu’il ne l’aurait pas bêtement écrasée en reculant dessus avec son John Deere ? Ou encore qu’elle ne serait pas morte de vieillesse, sénile et toute sclérosée d’avoir tourné en rond dans son petit enclos ? Et puis pourquoi est-ce que dans toutes les fables édifiantes, il faut toujours payer si cher sa liberté ?

Ah !

À ce degré profond ( !) de réflexion, il a fallu franchir un large ruisseau. L’eau glacée a rafraîchi mes jambes, calmé la brûlure de mes piqûres, lavé la boue. J’y serais restée toute la journée, tant c’était miraculeux comme sensation.

Ça doit être comme la dernière tentation du Christ avec Marie-Madeleine, un moment où il se dit « basta, la crucifixion, je reste dans l’eau du ruisseau et je fonde une famille ».

C’est là que j’ai vu une grenouille. Elle me regardait d’un air gourmand. Manifestement elle avait aussi très envie de fonder une famille (juré, y’avait pas de drogue dans ma gourde, juste du Perrier pamplemousse). Non chérie, je ne serai pas ton prince charmant.

Toute cette faune, ça m’a fait penser qu’il y avait aussi des ours dans la montagne. Et peut-être même des couguars.

C’est bien fait pareil, la vie, hein ? Juste au moment où tu veux te la couler douce, une petite voix te rappelle que t’as pas passé ton brevet en psychologie ursidé, et que tu sais toujours pas s’il faut agiter les bras, faire le mort, ou lui chanter une berceuse.

Et hop, j’étais sortie de l’eau, de retour dans le sentier, un trou de bouette après l’autre, de racine en dégringolade, en route pour le fil d’arrivée !

J’aimerais vous dire que j’ai « couru » toutes les descentes, telle une Kilian Jornet boostée au Perrier pamplemousse. Hélas, hélas, c’était (beaucoup) moins gracieux, et il faudra que je demande à Joan Roch de m’enseigner ses trucs d’ultra « traileur ».

Vous dire ma joie de voir le fil d’arrivée ! Ô terre promise, ô bercail, ô crème glacée Coaticook offerte par l’organisation ! J’avais vaincu la montagne !

Et j’étais vivante, comme jamais.

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Photo: Geneviève Lefebvre

***

Le refaire ? Jamais sans ma citronnelle !

Les courses X-Trail s’adressent à qui ? L’organisation annonce que cette course est accessible à tous, mais je nuancerais l’affirmation. Pour avoir du plaisir, il faut un bon cardio, des jambes fortes, un esprit d’aventure bien aiguisé et un minimum d’expérience en course de sentier.

Pas d’expérience en sentiers, mais envie d’essayer « l’extrême » quand même ? On peut opter pour la plus courte distance, histoire de ne pas être prisonniers d’un trop long trajet pour nos capacités.

En attendant, on se pratique en s’inscrivant à la plus belle des courses en sentier urbaines, le Tour du Mont-Royal Brébeuf (Winnie n’est pas inscrit, j’ai vérifié).

P.S. Pour l’ours, vous serez heureux d’apprendre que la berceuse rassurante fait partie des options. Fais, dodo, colas mon p’tit frère, fais dodo, t’auras du lolo.

 

Geneviève Lefebvre est l’auteur de deux romans noirs, Je compte les morts et La vie comme avec toi, tous deux salués par la critique. Son dernier roman, Va chercher, vient d’être acheté par la maison d’édition Robert Laffont, et sortira en France en avril 2015.

Pour réagir sur Twitter: @genevievelef