Cuisine

Mère nourricière


Mère nourricière

par Anne Marie Lecomte

Mes enfants mangeront du pain 22 grains ou rien !

Je m’apprête à frapper un grand coup : je vais bannir les cochonneries de mon garde-manger. C’est entre nous, ma tribu l’ignore encore… Au premier jour de ma révolution alimentaire, je préparerai à mes enfants un lunch composé de sandwichs au végé-pâté, de fruits frais et de muffins maison. À boire : du lait ou de l’eau, selon mon humeur. Je vais résister à la tentation de les sermonner. Je savourerai en silence le sentiment de les nourrir sainement. Enfin.

Je ferais mieux de prévenir la direction de l’école, car en faisant cette découverte, ma progéniture va s’étouffer. D’indignation. « Où sont mon jus et ma barre tendre ? J’ai rien fait, pourquoi suis-je privé de dessert ? Et qu’est-ce que ce pain, ni blanc ni carré ? » Le premier jour, ils croiront à un égarement passager de ma part et ne se méfieront pas. Le soir venu, pour faire bonne mesure, ils réclameront de la pizza surgelée et trois biscuits, plutôt que les deux que je leur accorde d’office lorsqu’ils mangent (au moins) la moitié du contenu de leur assiette…

Le deuxième jour, la vraie bataille va commencer. Au menu : de la quiche (aux oignons, pour renforcer leur système immunitaire à l’approche de l’hiver), un mélange de graines et du lait de soja. Cet après-midi-là, mes enfants seront certainement dépressifs, apathiques, voire suicidaires. Peut-être leur rendement scolaire en sera-t-il influencé ?

Dans l’adversité, je devrai rester forte. Je vais leur expliquer que j’en ai assez des collations à base de glucose, de colorant, d’amidon de maïs modifié et de propionate de sodium. Je leur ferai part de mon inquiétude de les voir s’empiffrer de machins concoctés dans des États où je n’ai jamais mis les pieds et emballés individuellement pour anéantir tout soupçon de manipulation suspecte. « Vous ne mangerez plus comme vos copains, leur dirai-je, mais ce sera pour le mieux, faites-moi confiance. Tenez, je vais vous lire ce passage admirable d’un livre de Louise Lambert-Lagacé… »

Contrôler le contenu et la provenance des aliments dont se sustente ma famille ne sera pas de tout repos. Je vais certainement y laisser ma santé physique, puisque je devrai transformer mon jardin en gigantesque potager. Plus question d’acheter de la laitue niçoise et des concombres perses cultivés aux États-Unis ou des aubergines italiennes de Hollande. On ne peut pas faire confiance à des gens en proie à une telle confusion. À l’ère où la folie guette même les vaches, ma santé mentale va y passer aussi. Le processus est déjà amorcé. Faire l’épicerie est devenu un cas de conscience. J’erre dans les allées en scrutant les étiquettes et en comparant les prix de la boustifaille biologique et de… l’autre, probablement génétiquement modifiée. J’ai l’air d’une paranoïaque ! Le pire est que je finis toujours par ressortir la tête vide et les sacs pleins… des mêmes produits que j’achète d’habitude.

Dans le fond, manger, c’est tout dans la tête. Prenez le boa constrictor qu’a vu mon fils lors d’un spectacle. L’animalier a expliqué aux enfants qu’on le nourrissait de souris déjà trépassées. Lorsque le pauvre serpent se lasse de ce buffet froid, on flanque les souris au four à micro-ondes. « Étant donné qu’elles sont chaudes, il a l’illusion de les avoir lui-même chassées », m’a expliqué mon fils, impressionné par cette astuce.

Ça m’a fait réfléchir. En réalité, il me suffit de paner mes sandwichs au végé-pâté et de les servir enrobés d’une sauce naturellement sucrée. Mes petits boas n’y verront alors que du feu !

Avez-vous une recette ?

VENEZ CLAVARDER en direct avec Anne Marie Lecomte, le 17 octobre, de midi à 13h, dans notre forum Invités spéciaux.

©Rogers Media 2003. Publié dans Châtelaine de novembre 2003.