À bien y penser

La COVID-19 ou le changement d’heure en heure

Est-ce que le sujet du coronavirus nous hantera toujours quand on me lira? Jamais, en des décennies de journalisme, n’ai-je eu à me poser une question aussi embêtante à propos d’une chronique.

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Photo: Unsplash/CDC

Quel décalage entre cette minute où j’écris et celle où je serai publiée! Le délai n’est pourtant pas si long. Mais est-ce que le nombre de cas de COVID-19 aura beaucoup augmenté? De nouvelles restrictions auront-elles été mises en place? Est-ce que, saturées d’informations, le seul mot « coronavirus » vous fait maintenant soupirer d’exaspération? 

Oui, comment lire l’avenir quand le monde a basculé et que tout change d’heure en heure…

D’ailleurs, moi-même je change d’heure en heure! 

À chacune, à chacun sa personnalité, mais face à l’adversité je me qualifierais de « râleuse obéissante ».

Je suis en fait très agacée par les zélés, premiers à faire la morale à tout le monde pour qu’ils rentrent dans le rang et qui vous disent comment marcher au pas – qu’eux, évidemment, maîtrisent parfaitement. Le genre à souligner, comme j’y ai eu droit, que vous êtes bien irresponsable de ne pas avoir en tout temps votre réserve de Purell… 

En même temps, je résiste aussi aux chantres du pire, aux éternels optimistes et aux désinvoltes. Même les romantiques, qui voient dans la situation actuelle une occasion de réinventer la vie, ne me charment pas: je n’ai plus l’âge des illusions.

Moi, je suis plutôt du genre à me plier à mon devoir de citoyenne, mais en réclamant le temps de digérer les nouvelles consignes… et de les critiquer au besoin. Je revendique d’ailleurs haut ce droit à la critique puisqu’il est l’essence même de la démocratie. Plus encore : de ce qui nous fait humain.

Je me reconnais bien dans le personnage de Blutch dans Les tuniques bleues: prête à l’action quand ça se justifie, sinon je vais traîner les pieds et sérieusement tout remettre en question. (Les amateurs de bandes dessinées comprendront la référence; les autres vous irez voir – après tout on a présentement beaucoup de temps pour lire. En plus, c’est une série bonne pour le moral car des plus rigolotes!)

Reste que mon profil est en train de changer: je me transforme en «obéissante qui râle, mais de moins en moins».

D’abord à cause du premier ministre François Legault, qui s’est enfin décidé à intervenir.

Je veux insister sur cet «enfin» parce qu’il n’y a pas dix jours, M. Legault traitait la situation au Québec avec une confiance absolue. Comme le veut la tradition, le gouvernement a d’ailleurs enfermé des centaines de personnes dans une pièce confinée pendant toute la journée du mardi 10 mars afin de présenter son budget. Pourtant, c’était le retour de la semaine de relâche scolaire et bien des gens revenaient de pays où on s’affolait de plus en plus à cause de la COVID-19.

Pour moi qui venais justement de rentrer des États-Unis, où le coronavirus s’installait tout d’un coup, il y avait de quoi se pincer: mais quelle bulle que ce Québec qui se croit à l’abri de tout!

Quarante-huit heures plus tard, le premier ministre a toutefois eu la bonne idée de rectifier le tir. Mieux encore, il est passé à la vitesse supérieure, en s’inspirant de ce qui se passait à l’étranger pour agir sans tergiverser. Depuis jeudi dernier, on ne peut qu’applaudir.

Ce qui me plaît le plus, c’est qu’en présentant jour après jour les restrictions désormais appliquées, M. Legault reconnaît que ça n’a rien de simple à vivre. Qu’il y a de quoi être mécontent, ou déçu, ou préoccupé, ou embêté. Et qu’il a lui aussi des questionnements («Je le garde ouvert, le métro, ou pas?») et un entourage à convaincre, sa mère au premier chef.

Toute une approche collée au quotidien des gens plutôt que mathématique, moralisatrice ou désincarnée. Bravo!

À ses côtés, j’apprécie que le directeur national de la santé publique, le Dr Horacio Arruda, ait raffiné ses interventions. Lors des premiers points de presse quotidiens du gouvernement, il semblait agacé par les questions sur ce qui aurait pu être fait avant ou qui soulignaient l’imprécision de certaines mesures. Pourtant, ces questions sont justifiées: elles nous distinguent des régimes autoritaires où il faut tout croire sur parole.

Dimanche, le Dr Arruda a parlé plus longuement. Il a davantage expliqué, «ordonné» des mesures, «supplié» les gens de suivre les consignes.

Mais ce n’est pas là qu’il a gagné toute mon adhésion. C’est lorsqu’il a dit que, comme nous tous et toutes, les autorités font face à une situation inconnue. Donc que oui, il y a eu, et il y aura encore, des décisions à corriger ou à raffiner. Ou des annonces qu’on n’aurait même pas envisagé la veille. 

Car s’il y a d’un côté les modèles statistiques, il y a aussi des impacts concrets à considérer pour que la vie en société continue, et surtout pour qu’il n’y ait pas de rupture dans les soins donnés aux malades et les services à rendre aux citoyens. Tout un rapport coûts-bénéfices est à évaluer.

Aucune solution n’est sûre à 100%, répétait le Dr Arruda. Mais dans les circonstances, accepter la marge d’erreur est la meilleure gageure.

Moi, c’est cette transparence face à l’incertitude qui me donne confiance. 

J’aime surtout que ce tâtonnement soit aussi reconnu aux citoyens. Certains s’ajustent sur le champ, fort bien. Mais pour d’autres, le processus est plus long. Ne blâmons personne, a dit le Dr Arruda. L’important c’est qu’au final, chacun parvienne à intégrer à son propre quotidien la nouvelle réalité.

(D’ailleurs, je frémis quand je vois certains réclamer de nos gouvernements un encadrement implacable, à la chinoise, oubliant à quel point les dirigeants de la Chine ont caché de l’information, ce qui a alimenté la pandémie dans laquelle le monde entier est actuellement plongé! Ne comptez pas sur moi pour vanter la discipline des dictatures.)

Au Québec, on arrive donc à s’installer dans cette crise sans grand traumatisme ni trop de chaos (si ce n’est l’enlevante course au papier de toilette, qui n’a heureusement pas duré!), dans une véritable acceptation sociale. Il suffit de comparer avec ailleurs pour le constater. 

Quelqu’un d’autre, par contre, a grandement manqué son coup au jeu de la comparaison: le premier ministre Justin Trudeau. Non seulement celui-ci a l’air détaché de la situation, mais comment ne pas revenir sur sa gestion des douanes canadiennes.

Pendant des semaines et jusqu’au point de presse de Justin Trudeau en ce lundi après-midi, toute personne qui passait la frontière avait droit à la routine habituelle: «Raison du voyage? Durée du séjour? Rapportez-vous de la nourriture?»… Rien en lien avec le coronavirus alors qu’il se répandait partout, pas de prise de température, pas de recommandations particulières… Un dépliant aux vagues conseils avait fini par être remis aux voyageurs, mais l’isolement n’y était recommandé qu’en cas de symptômes.

Avant même d’annoncer la fermeture des frontières aux voyageurs étrangers, Ottawa aurait donc  pu imposer de véritables mesures de précaution, ce qu’il n’a pas fait. Tant de désinvolture de la part du gouvernement fédéral reste incompréhensible et inacceptable, même s’il a maintenant entrepris de redresser la barre. 

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Journaliste depuis quelque 35 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. En 2019, elle a publié J’ai refait le plus beau voyage (éd. Somme toute) et Ce jour-là, Parce qu’elles étaient des femmes (éd. La Presse) soulignant les 30 ans de la tuerie de Polytechnique.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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