Les dames de l’autobus

Je fréquente beaucoup les autobus montréalais. Et j’avoue en tirer un certain plaisir, qui vient parfois de là où on ne l’attend pas!

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Photo: Société de transport de Montréal

Dans mon «cocktail de transports», comme on dit de nos jours, l’autobus municipal occupe une place de choix.

Enfin, ce n’est pas tant un choix que le résultat de toute une addition. Le métro de Montréal est rapide, mais souvent engorgé et – à chacune ses bibittes – je n’aime pas me sentir coincée dans un endroit clos; alors le plus souvent, j’évite. Prendre ma voiture, déjouer les cônes orange et chercher une place de stationnement? Mouan… Le taxi coûte cher, et je n’ai pas toujours quelqu’un (ok, disons franchement mon tendre époux!) qui peut me «déposer en passant». Quant au vélo, c’est dans mon cas une affaire de santé publique: accident garanti vu ma maladresse et les rues encombrées.

Tout ça mis ensemble explique mon recours fréquent au circuit de bus montréalais. Et ça ne manque pas d’attraits! À chaque trajet sa faune et ses caractéristiques.

Il y a le bus qui mène vers le centre-ville, plein à toutes heures de gens pressés; l’autre qui remonte lentement Saint-Laurent en prenant tous les accents. Les autobus bondés de la fin des classes, et ceux où se faufilent, en sortant du CPE, des bambins taquins accrochés à des parents fatigués. Il y a des trajets silencieux tant chacun est penché sur son cellulaire, et d’autres bien sonores à cause de personnages qui se mettent en scène.

Et il y a mon chouchou: un autobus qui prend sa source dans un coin de petits travailleurs de toutes les communautés, et qui nous finit ça dans un très beau quartier, des plus paisibles à parcourir. En plus, peu de gens empruntent ce trajet, donc, formidable!, il y a toujours une place assise. Calme, confort, beauté: que demander de plus?

Mais entre 8h et 9h, chaque matin de la semaine, «mon» bus se transforme soudainement et prend un air joyeux! Il se remplit de femmes qui s’interpellent à haute voix ou vont rejoindre une copine assise plus loin pour des échanges sur le ton de la confidence. Elles sont noires, asiatiques, latinos. Elles jasent dans un chatoiement de langues, et ça crée un sympathique brouhaha dont je ne me lasse pas.

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Elles se disperseront quand on sera rendues dans le coin des belles rues aux vastes maisons: à chacune son arrêt! Selon toute vraisemblance, elles sont femmes de ménage, domestiques ou bien gardiennes d’enfants pour des familles nanties. Mais pendant un moment, dans «leur» autobus, c’est elles qui offrent l’image de la richesse: celle d’une grande complicité. Et moi, je suis l’élément incongru qui ne veut surtout pas déranger!

J’avoue, je me suis d’abord méfiée du charme que je trouvais à la situation. Un vrai cliché: la Blanche intello, de surcroît privilégiée, qui s’attendrit devant des travailleuses immigrantes oeuvrant chez les riches pour un salaire sûrement modeste. N’appelle-t-on pas ça de la condescendance? Et l’idée que la pauvreté soit cute ou typique ou exotique m’a toujours horripilée.

N’empêche que chaque fois que l’occasion s’y prête, je monte avec le sourire dans cet autobus rempli de femmes qui papotent gaiement. Se racontent-elles les travers de leurs employeurs ou ceux de leurs familles, je ne saurais dire, mais leur présence réchauffe le bus habituellement vide. Et moi, je suis contente d’être leur spectatrice. Je me sens comme au cinéma, avec en tête le film Les femmes du 6e étage, dans lequel Fabrice Luchini découvrait l’univers des bonnes espagnoles résidant dans son immeuble parisien.

N’empêche aussi que femme de ménage, c’est un métier essentiel – foi de ma tante Jacqueline qui autrefois gagnait sa vie ainsi! Elle avait été bien fâchée d’ailleurs quand, dans les bureaux où elle travaillait, on lui avait demandé de tourner les coins ronds, histoire de sauver des sous, elle qui s’appliquait tant. Oui, il y a de la fierté à tirer d’un travail bien fait – et c’est à l’employeur de reconnaître la qualité du service offert et de traiter convenablement la personne qui le rend. Or si j’ignore tout de leurs employeurs, ce qui est sûr c’est que dans l’autobus, je vois des femmes fières.

Mais ce n’est pas vraiment ainsi que mon malaise de femme blanche privilégiée s’est envolé. Ça s’est plutôt passé par une banale fin d’après-midi, alors que dans mon bus favori, deux bandes se sont croisées: des adolescentes qui sortaient de l’école et «mes» dames, qui avaient fini leur journée de travail. J’étais assise au milieu du véhicule, mais cette fois, d’un arrêt à l’autre, ça ne cessait de s’entasser.

Soudain, une rumeur est venue de l’arrière: un ton de blague, et puis des rires étouffés, enfin de plus en plus nets – échos de voix féminines qui ne se préoccupent pas de qui les entoure. Décidément, ça s’amusait ferme! Au point où j’ai fini par discrètement me retourner. Et d’un coup d’œil j’ai vu. Les ados, silencieuses, l’air blasé. Et derrière, qui rigolait? «ma» gang, plus pétillante que toute cette jeunesse qui l’entourait!

Alors voilà, ça m’a mis le cœur en joie. À l’heure des petits et grands malheurs du monde, j’ai trouvé, sans condescendance, que ce fut là un précieux cadeau à recevoir, dans l’anonymat d’un autobus sans histoire.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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