Travailler 80 heures par semaine? Non merci!

En cette rentrée, pourquoi on ne lèverait pas un peu le pied sur nos heures de travail?

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Photo: Christin Hume/Unsplash

En lisant l’entrevue à la mi-août, j’ai tiqué. Elon Musk, grand patron de Tesla, aussi riche que controversé, racontait à quel point il allait mal, ne dormant que grâce aux somnifères, ne voyant presque plus famille et amis.

Jusque-là, pas de problème… enfin, sauf pour lui! Mais pour le lecteur, c’était intéressant que soit révélé le douloureux envers d’être une mégastar du monde des affaires.

Un détail toutefois m’a accrochée: Elon Musk disait travailler 120 heures par semaine. Ah non, pas un autre!

Je suis chaque fois étonnée quand des affirmations du genre pimentent les entrevues de gens qui se disent débordés ou très occupés – peut-être en avez-vous dans votre entourage. À eux les 80, 90, 100 heures de travail par semaine! Et ça nous est souvent présenté comme des modèles à applaudir.

J’ai pour ma part déjà occupé des postes où je travaillais très, très fort et très, très longuement – une moyenne de 60 heures par semaine, avais-je calculé. Et je rentrais assez tard le soir pour savoir que c’était énorme!

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Pourtant, il me manquait encore une trentaine d’heures pour «accoter» les bourreaux de travail («c’est pas tant comparé à moi», m’a-t-on déjà dit!). Je n’étais pas très fière de ne pouvoir les suivre (oui, j’ai une forte tendance «workaholic»), mais j’étais quand même un brin sceptique.

J’ai donc traduit en jour ce qui s’énonce toujours en semaine. Travailler 90 heures par semaine, ça signifie consacrer plus de 12 heures au travail sept jours sur sept. Voyez l’exploit!

Atteindre le 120 heures/semaine, comme le prétend Elon Musk, c’est sombrer (c’est le cas de le dire) dans le travail plus de 17 heures par jour, week-end inclus. Il reste donc moins de sept heures chaque jour pour dormir, manger, se déplacer, voir (est-ce ici le verbe approprié?) ses enfants, se délasser… Voyez la torture!

En fait, depuis que je pratique cette conversion mathématique, je n’arrive plus à croire ces affirmations. Personne ne peut tenir un tel rythme.

Je conçois que pour un projet précis ou une situation d’urgence – ou pendant une campagne électorale! – on puisse consacrer plus de 80 heures par semaine au travail. Mais ceux qui lancent de tels chiffres le font en général comme s’il s’agissait là de leur routine.

Ce qui ramène au sens du mot «travail». Pour certains emplois, c’est clair: tu arrives au boulot, tu sers les clients, tu fais la livraison, t’opères la machinerie, etc., et quand c’est fini, tu rentres à la maison. Pour d’autres, la frontière est plus floue: à la fin de la journée, les élèves quittent l’école, mais les enseignants doivent penser aux cours du lendemain, de la semaine suivante…

Il y a aussi les bureaux où la journée commence tranquillement autour de la machine à café avant qu’on se mette «vraiment» à travailler. Et ceux où la pile des dossiers urgents ne semble jamais descendre, avec patron sur le dos en prime!

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Il y a aussi les jobs où la partie «représentation» est particulièrement importante. J’ai en tête le souvenir d’une réception d’après-midi où, vu mes fonctions de l’époque, j’avais été invitée. J’étais entourée de gens, politiciens comme juristes, dont on dit souvent qu’ils font des semaines de 100 heures.

Nous avions nos coupes de vin, les conversations étaient légères, le moment agréable, et j’avais soudainement pensé: «Est-ce que ça rentre dans les heures de travail dont ces gens parlent tant?» Certes, nous n’étions pas chez-nous, à relaxer habillés en mou, mais ça nous faisait le «100 heures» (ou le 60 dans mon cas!) fort endurable.

Dans cette veine, je me dois de confesser que lorsque mes enfants étaient plus jeunes, j’étais bien contente quand des mondanités me coupaient de temps en temps de la corvée des devoirs et des bains. Le travail avait beau alors s’étirer en soirée, ça n’avait rien à voir avec le bagne!

Je me rappelle avoir lu, il y a quelques temps, un texte fort éclairant sur la question dans un magazine français. L’auteur était le genre à consacrer chaque semaine des dizaines et des dizaines d’heures au boulot et à divers engagements professionnels, racontant au tout venant combien il était toujours dé-bor-dé. Jusqu’à ce qu’il prenne la peine de vraiment observer comment se déroulaient ses journées.

Choc! Tout bien compté, il travaillait l’équivalent d’une grosse matinée par jour. Pour le reste, il y avait la jasette avec les collègues, les plongées ludiques dans Internet, les courriels qui auraient pu attendre, les midis qui se prolongent, les invitations de fin de journée, etc. Bref, il n’y avait pas que du travail dans son monde du travail: il y avait aussi des moments de détente et de sociabilité (et de la perte de temps qu’un peu d’organisation et quelques réunions en moins arriveraient à corriger). De le constater, ça l’a fait mieux souffler!

Mais il y a malaise autour de tant de transparence. Car notre époque exige que nous brandissions nos heures de travail comme des trophées. La productivité est la valeur suprême, notion économique dorénavant appliquée à nos vies personnelles. Il faut toujours servir à quelque chose; même ne rien faire est devenu un objectif à atteindre plutôt qu’un simple état à vivre.

Et si, en cette rentrée, on apprenait à lever le pied, à le faire en toute conscience et en le savourant – mieux encore, en s’en vantant!

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

 Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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