Couple et sexualité

Couple : et si on s’amusait ?

Quand on ne sait plus s’amuser, on ne sait plus s’érotiser.


 

Travailler. Travailler sur soi, sur son corps, sur son look, sur son poids… Travailler ses relations familiales, amicales, professionnelles… Travailler son lien érotique, travailler son couple… À croire que toute la vie est une vaste industrie dans laquelle on circule d’un service à l’autre. Après s’être éreintée au boulot, avoir payé les comptes, récuré la maison, organisé ses horaires, tondu la pelouse, fait les repas, le lavage et les courses, il faut maintenant bosser dans les sphères de son existence en principe dévolues à la joie. On ne jouit plus de sa vie affective : on la travaille. Pfft !…

Ce ne sont pourtant pas les tâches à accomplir ni le mirage d’une ascension socioéconomique qui ont présidé à la formation du couple. La motivation première au rapprochement d’un homme et d’une femme, c’est le goût de l’autre, c’est le plaisir qu’on partage. La finalité du couple : être bien, être mieux ensemble que chacun de son côté, être solidaires face aux tiers, face à l’adversité.

Nos sociétés consuméristes et individualistes ont réussi à nous faire croire que salut et bien-être transitent par le travail. Travailler sur soi, gratter jusqu’au sang ses blessures, ça réglerait tout si on était seule sur sa planète, comme l’allumeur de réverbères du Petit prince. Mais le désarroi humain, cela est connu, découle largement du rapport à autrui (parents, personnes aimées, collègues…). Jamais n’a-t-on autant été entourée de guides, d’experts, de coachs de vie, de guérisseurs et de détenteurs de secrets du bonheur. Jamais l’humanité n’a autant souffert de carences affectives et relationnelles, d’inaptitude au bonheur. L’utilité d’un travail sur soi (ou d’une thérapie) n’est pas de le poursuivre à l’infini, c’est de rétablir, à l’issue du processus, l’aptitude à la joie et au partage.

L’air du temps est uniforme, chargé à bloc des ions de l’efficacité, de l’aboutissement et de la prouesse ; il ne prédispose pas à la fête. Je me souviens d’une époque panachée où jours et semaines avaient leur pigment singulier. Certaines journées étaient éclaboussées de couleurs festives, emballées comme des paquets-cadeaux. Que de délectation dans le blue jean du samedi, le slow cochon du vendredi soir, l’émission de télé du mercredi ! Que dire du privilège de manger au salon ou dans les marches de l’escalier ? de la chance d’avoir une amie à dormir ? du baiser que l’on pratiquait comme on s’adonne à un sport ou à la prière ? de la grande visite du temps des fêtes ? Nostalgie ? Mais non, souvenirs d’une heureuse sensualité.

Aujourd’hui, rien ne distingue le mardi du dimanche, les fringues du samedi et celles du mercredi. Le stationnement du centre commercial déborde autant en semaine que le week-end. La moitié du monde, travailleurs autonomes ou surchargés, besogne en pyjama, dans la baignoire, sur la cuvette des toilettes, à poil, le samedi, à Noël, sur la plage, la nuit, en mangeant, en vacances, dans l’avion, dans le bus, en baisant.

L’air du temps, donc, est à l’uniformité, à l’immédiateté et au tout permis tout le temps. De la même façon qu’aimer la planète entière équivaut à n’aimer personne, je crois que ça n’est plus jamais la fête quand c’est toujours la fête. N’est-ce pas le privilège, ou une certaine rareté, qui donne de la saveur ? Je me souviens du dimanche comme d’un « jour-guirlande » : on se faisait beau, on portait ses habits dominicaux juste pour le plaisir d’égrener le temps en beauté. On rallongeait la table de la salle à manger pour s’y agglutiner, nombreux, ouverts et disponibles au plaisir et à l’imprévu. Dans la manière qu’elle avait de servir la soupe, ma mère avait, me semblait-il, outre son tablier du dimanche, des bras du dimanche.

La spontanéité, l’imprévu, la fantaisie, la disponibilité sont les combustibles du sens de la fête. À trop vouloir et trop savoir s’instrumenter, contrôler, produire et performer pour un maximum d’efficacité, on ruine sa capacité d’imagination et de fantaisie. Une fois que le cerveau de la candeur et de la créativité s’est effondré, on aura beau lire tous les manuels de baisote en 69 positions et griller ses nuits dans des clavardoirs pornos, on ne sera plus que de lamentables amants, prévisibles, jamais troublés, qui prennent leur pied sans jamais le perdre. Faire l’amour c’est jouer, se laisser impressionner et déstabiliser.

Rire aux larmes, ne rien faire, flâner, s’égarer, faire des folies, s’étonner sont des activités nobles, propres aux êtres humains qui n’ont pas perdu le sens de la fête. Se pourrait-il que, malgré le règne du cul mur à mur, le plaisir et la joie soient encore perçus comme des émotions suspectes et sans valeur ? J’ai bien peu de certitudes. Parmi elles, celle-ci : quand on ne sait plus s’amuser, on ne sait plus s’érotiser. Ce n’est pas un hasard si les amoureux qui se sont éloignés l’un de l’autre se rapprochent en vacances. Parce qu’ils sont plus détendus certes, mais surtout parce qu’en vacances, déprogrammés et oisifs, on accède à une part d’imprévisible. Être déprogrammé permet de retrouver son potentiel d’émerveillement, de surprendre l’autre en lui offrant ce qu’il n’attend pas ; l’oisiveté donne l’allant de faire pirouettes, galipettes, bonshommes de neige et châteaux de sable…

Vous pensez que je suis tombée sur la tête ? Que la vie, c’est sérieux et qu’on n’a pas de temps à perdre avec des enfantillages ? Parlons-en du temps. Si on prenait conscience que le seul et unique bien qu’on possède vraiment est le temps qui nous est alloué, ne trouverait-on pas ridicules ses « Je n’ai pas le temps » ou ses « Ah ! si j’avais du temps… » Il n’y a que dans la mort que le temps manque réellement puisqu’il continue sans nous. À force d’être si affairée à travailler, à se conformer et à consommer, à regarder les autres simuler des vies rêvées à la télévision, on est aveuglée. On ne voit plus que le temps, son temps, s’écoule. Sans soi. Plus on avance dans sa propre histoire, plus on est autorisée à prendre des raccourcis vers le bonheur. La vie est trop courte pour ne pas être fêtée.