La rupture, une affaire de femmes

Deux fois sur trois, c’est madame qui part.

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Photo: Elisa Lazo de Valdez/Corbis
Photo: Elisa Lazo de Valdez/Corbis

Monsieur s’en va refaire sa vie. Avec une femme plus jeune, évidemment. Ça, c’est le cliché. La réalité, c’est que, deux fois sur trois, c’est elle qui part. Et ne le regrette pas. Même si souvent elle en paie le prix.

C’est vrai depuis plus de 100 ans, paraît-il. Au Canada, aux États-Unis, en France, en Grande-Bretagne et un peu partout en Occident, ce sont les femmes qui, en grande majorité, décident de rompre.

Des études américaines parlent de 7 fois sur 10. Et même de 9 sur 10 chez les couples qui ont fréquenté l’université.

Ici ? Très difficile d’avoir des statistiques. Entre autres parce que les Québécois sont les champions mondiaux de l’union de fait. Ce qui permet d’économiser une fortune en cadeaux de mariage. Mais ne facilite pas la cartographie de nos vies amoureuses. Vous auriez pu vous mettre en ménage ou vous séparer trois fois au cours des dernières années sans que Statistique Canada en entende jamais parler.

D’après une étude effectuée à la fin des années 1990 dans les régions de Montréal et des Basses-Laurentides, dans 7 cas sur 10, la femme avait recours au tribunal, soit pour une demande en divorce ou pour régler un cas de garde ou de pension alimentaire. C’est ce que rapporte Céline Le Bourdais, démographe à l’Université McGill. Évaluation confirmée par Me Anne-France Goldwater, qui plaide des causes de divorce et de séparation depuis plus de 30 ans.

Et pourquoi partent-elles ? Le sociologue français François de Singly s’est longuement penché sur la question. « Les femmes attendent davantage d’une relation », écrit-il dans Séparée – Vivre l’expérience de la rupture (Armand Colin). Alors que monsieur, une fois installé dans une relation stable, peut souvent se contenter du confort de la routine. Peut-être parce que sa relation de couple s’ajoute aux autres facettes de sa vie sociale et professionnelle. Alors que, pour une femme, le couple devient souvent l’essence de son existence, en colore tous les aspects.

« Les femmes veulent se sentir reconnues, poursuit de Singly, avoir l’espace pour se réaliser en tant que personnes. Et se sentir en équipe avec un partenaire qui les apprécie pour elles-mêmes. »

Bref, pour elles, il y a le « je » et le « nous ». Et les deux sont aussi importants.

Mais pas au même titre pour tout le monde. Le sociologue distingue trois formes de couples. Une où le « nous » prédomine. Une qui privilégie le « je ». Et une autre où les deux perspectives sont également importantes.

Celles qui ont privilégié le « nous » partent le jour où elles comprennent qu’elles ont davantage investi que leur conjoint, qui, lui, a conservé son identité et son individualité. C’est le cas de Véronique (tous les noms mentionnés dans ce reportage sont fictifs), qui avait énormément misé sur le couple qu’elle formait avec Tristan depuis l’âge de 16 ans (il l’avait accompagnée à son bal de finissants !). Belle maison, niveau de vie confortable, tout semblait idéal.

Elle travaillait dans l’entreprise de son mari, jusqu’à ce que la naissance d’un enfant handicapé l’oblige à rester à la maison. Malgré les rendez-vous chez le médecin, l’ergothérapeute et les séances de physiothérapie, elle restait l’épouse parfaite qui attend son mari chaque soir avec un repas au four et une bouteille de vin sur la table. Qui donne des réceptions raffinées (un vin différent pour chaque service, dans un verre différent, lavé à la main s’il vous plaît).

« Il ne s’intéressait pas aux enfants, dit-elle. Il vidait une bouteille de rouge tous les soirs en parlant de son travail et de sa vie. J’écoutais. Il contrôlait tout, jusqu’au contenu du panier à lessive ! J’avais l’estime de moi à 1 000 degrés sous zéro. »

Au bout de 20 ans, elle en a eu assez. Ils ont divorcé. C’était il y a huit ans. Depuis, Véronique a changé de région, est retournée aux études, a repris le contrôle de sa vie. Le bonheur ? « Mon deuil est fait, dit-elle. Et je n’ai aucun regret. Je ne suis pas complètement heureuse parce que je n’ai pas d’amoureux. Mais je ne me mettrai pas en couple pour éviter la solitude. »

Selon l’Institut Vanier de la famille, 84 % des femmes (contre 73 % des hommes) affirment que le divorce ou la séparation a été émotionnellement difficile. Et 72 % d’entre elles (comparativement à 52 % des hommes) parlent de l’impact financier négatif de la rupture. Bref, la séparation est plus douloureuse pour elles. Pourtant, elles sont plus nombreuses qu’eux (90 % comparativement à 80 %) à se dire plus heureuses après la rupture.

« J’aurais dû partir bien avant. » Mélanie a quitté son conjoint après 17 ans de vie commune. « Il était un père responsable pour nos deux enfants, raconte-t-elle. Mais pour le reste, il vivait comme un célibataire. Pas de projets, pas de complicité, pas d’intimité. On se chicanait tout le temps. »

Ils ont entrepris une thérapie de couple, puis une deuxième. En vain. « Il souhaitait qu’on reste ensemble, mais il ne voulait rien changer dans la relation… »

Mélanie a longtemps hésité à imposer une séparation à ses enfants. « Pourtant, je n’étais bien ni dans mon boulot, ni dans ma vie, dit-elle. Ça ne pouvait pas continuer. »

Trois ans plus tard, les enfants sont en garde partagée, elle a vendu son commerce, a l’impression de s’être retrouvée, d’être en paix dans sa nouvelle vie. Et elle ne regrette rien. « Au moins, nous avons réussi notre séparation. »

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