Couple et sexualité

La soif de nouveauté freine l’amour

Dans le monde actuel, on apprend à attirer, à séduire. Mais après, on fait quoi ?


 

Néophilie. Ce néologisme que j’ai créé désigne le penchant, l’attrait, la fascination, le besoin de la nouveauté. La boulimie d’objets de consommation, dont certains sont faits de chair et de sang. Le contraire du développement durable pour un couple.

Clarifions d’emblée la chose : aimer la nouveauté et l’inconnu est sain et tonique. Découvrir un pays, un film, une lecture, un mets, accueillir le nouveau-né, le nouvel amour, voilà des signes de vitalité et de santé. Mais on glisse dans le pathologique quand on ne carbure plus qu’au plus neuf que neuf. La plupart du temps, cette dépendance s’est développée en douce. Voici deux scénarios évoqués dans des groupes que j’animais :

Stéphanie déballe un irrésistible bustier noir qu’elle vient d’acheter en solde. « J’en avais besoin et il est unique », pense-t-elle en le suspendant au milieu d’une dizaine d’autres corsages noirs, dont certains n’ont jamais été portés.

Simon est sous le choc. Son amoureuse l’a largué et, cette fois-ci, c’est pour de bon. « Parce qu’un soir de pleine lune j’ai eu un écart de langage corporel avec une inconnue. J’ai été aspiré par ce continent inexploré. »

Les symptômes de la néophilie se présentent comme une fièvre durable, une fringale insatiable, plus ou moins consciente, de nouveauté. Le néophile carbure aux odeurs inédites, à l’épiderme inconnu, au regard non conquis, à la nudité inexplorée. A contrario, ce qui est familier, connu et apprivoisé l’anesthésie.

En fabriquant des objets jetables et des produits conçus pour être vite remplacés, notre système de consommation favorise la transformation d’un aspect humain sain – le goût de la découverte – en névrose compulsive. Il crée de toutes pièces des besoins qu’on croit être les siens. Ainsi, ceux et celles qui ne bavent pas d’envie pour le plus récent ordi ou téléphone mobile, la dernière voiture à la mode, le grain de peau étranger ou le corps bien fringué à dénuder deviennent louches. Au regard du néophile, la maladie apparaît comme étant la santé et la santé la maladie.

Nous vivons au cœur d’une culture d’exaltation des débuts et des échafaudages (fragiles, les échafaudages…). On passe au moins autant de temps à ébaucher, à effleurer, à renifler, à frôler, à tâter un peu qu’à développer, à poursuivre, à approfondir, à construire et à consolider. Combien de personnes n’en finissent plus de commencer, d’entreprendre, d’amorcer, d’initier ? Une formation, une démarche, une liaison. Puis, elles filent vers un autre commencement. Comme si le but était le début et le commencement une fin.

Le monde actuel nous enseigne à entreprendre. Il nous apprend à entrer en contact, à attirer, à séduire, à faire une bonne première impression. C’est bien mais, après qu’on a posé une brique, on fait quoi ?

« Une aventure ou une liaison, c’est facile, dit Marie-Claude, 35 ans, notaire et mère d’un garçon de 10 ans. Je n’ai aucun problème à séduire et à faire des rencontres. Mais je ne sais pas comment faire pour que ça devienne une histoire. J’ai eu des dizaines d’amants et ma vie est une ribambelle d’historiettes. Les commerces offrent des services après-vente. Moi, j’aurais besoin d’un service après-conquête. »

Des hommes et des femmes se croisent et s’entrelacent, le temps de surfer sur la vague de l’immédiateté, de consommer, côte à côte, un loisir, quelques repas, leurs corps. Ils tricotent ensemble quelques boucles lâches et gardent bien en main le fil au bout ouvert du tricot. Il suffira de tirer sur le brin de laine pour que tout se démaille. Certains se rendent compte qu’ils ne peuvent pas ou ne savent pas comment passer de la rencontre à la relation. Ils s’immobilisent dans l’antichambre relationnelle, sur le seuil de la porte, prêts à déguerpir vers un ailleurs plus attrayant. Plusieurs aspirent à autre chose, sans savoir que cette « autre chose », cette relation plus dense et plus texturée, ne peut venir que de l’intérieur.

L’air du temps, en proposant liaisons furtives, froissements d’épidermes et culbutes génitales, gonfle la névrose néophilique. « J’aime tellement les femmes que je voudrais les séduire toutes ! » lanceront certains. Voyons donc ! La personne néophile n’aime personne. C’est justement parce que l’autre lui est parfaitement indifférent qu’elle collectionne les aventures. Seul le scénario l’intéresse et la pousse à se refaire son cinéma.

« C’est plus fort que moi, confie Éric, un Montréalais de 42 ans. J’ai eu plus d’une centaine d’amantes ; j’en voudrais des milliers. Je suis incapable de rencontrer une femme qui m’attire sans vouloir la posséder », avoue ce tombeur invétéré, qui rêve pourtant d’être en couple. « Le problème, c’est que toutes les femmes m’attirent… ou presque. Il m’arrive de me maîtriser. Alors, je joue le jeu de la séduction jusqu’à ce que je sois certain que je peux, si je le veux, amener cette femme au lit. »

Hypersexualité, fragilité d’identité ou dépendance sexuelle, diraient certains spécialistes. Et pourquoi pas simple boulimie de cul tout neuf ? De rondeurs inconnues à palper, de vagins inoccupés à visiter, de femmes à prendre momentanément à leur mari, ou de maris à divertir ?

Je sais, et tout le monde sait, que la nouveauté exerce un effet stimulant magique sur le désir, que l’envoûtement est amplifié par l’inédit. Mais savoir nager en surface ne devrait pas nous empêcher de partir à la découverte de la beauté et de la densité des profondeurs. Le néophile est un artiste, mais amateur. Il se contente d’une succession de petits tableaux sans lien entre eux parce qu’il est incapable de construire une œuvre érotique. Avoir besoin de chair fraîche pour être capable de désirer, de bander allégrement, de mouiller abondamment et de baiser énergiquement me semble d’une infinie tristesse.

Jocelyne Robert est sexologue et auteure de nombreux ouvrages.