Le cannabis pour soulager les douleurs menstruelles?

Des produits à base de cannabis – huiles, produits comestibles, suppositoires vaginaux, atomiseurs – seraient efficaces pour soulager les douleurs menstruelles. Mais qu’en pensent les médecins?

 
Photo: Getty Images

Depuis la récente légalisation du cannabis au Canada, on s’intéresse plus que jamais aux bienfaits potentiels de cette plante pour les problèmes de santé.

Par exemple, il ne manque pas de produits dérivés du cannabis – huiles, produits comestibles, suppositoires vaginaux, atomiseurs – soi-disant efficaces pour soulager les douleurs menstruelles. (Ils ne sont pas encore commercialisés au pays, mais leur vente sera autorisée à la fin de l’année.) Pour les 80 % des femmes en âge d’avoir des règles qui souffrent de diverses douleurs qui leur sont associées, le cannabis pourrait-il apporter le soulagement rêvé?

En fait, à l’heure actuelle, nous ne savons pas vraiment. Bien que des études de plus en plus nombreuses tendent à démontrer l’efficacité du cannabis pour soulager la «douleur chronique non cancéreuse», la dysménorrhée (les règles douloureuses) doit faire l’objet d’études plus poussées.

Qu’est-ce qui cause les crampes?

Pendant les menstruations, des substances chimiques appelées prostaglandines (associées à la propagation de la douleur et à l’inflammation) agissent avec les hormones pour déclencher des contractions utérines, lesquelles peuvent causer des sensations de crampe douloureuses.

Toutefois, les prostaglandines ne sont pas le seul facteur responsable de la dysménorrhée. La Dre Michelle Jacobson, obstétricienne-gynécologue au Women’s College Hospital et au Mount Sinai Hospital, à Toronto, mentionne comme autres causes possibles l’endométriose ou certaines dysfonctions qui causent des pertes de sang importantes. Un polype ou un autre problème anatomique pourrait également être en cause.

«La douleur est multifactorielle, et les douleurs menstruelles, en particulier, dépendent de différents mécanismes ainsi que des antécédents médicaux de la patiente», explique la Dre Jacobson.

C’est pourquoi il est difficile de traiter les douleurs menstruelles. Les approches traditionnelles – le traitement hormonal (comme la pilule contraceptive), les médicaments anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), comme l’ibuprofène, ou même l’intervention chirurgicale – peuvent ne pas être efficaces dans tous les cas.

Comment le cannabis soulagerait-il les crampes?

Les fabricants de produits de cannabis prétendent que le cannabidiol (ou CBD), un composé actif ne produisant pas d’effets psychotropes (par opposition au tétrahydrocannabinol, ou THC, qui est fortement psychoactif) peut aider à soulager la douleur et avoir un effet relaxant.

Le Dr James MacKillop, directeur du Centre Michael G. DeGroote à l’Université McMaster, qui effectue de la recherche sur le cannabis médicinal, estime que les douleurs menstruelles correspondent «assez bien» à la définition traditionnelle de «douleur chronique non cancéreuse». Des essais préliminaires sur des rongeurs indiquent que les femelles seraient plus sensibles à l’effet analgésique du cannabis, rapporte le Dr MacKillop, mais sans que l’on comprenne pourquoi. Et en général, les résultats des expérimentations sur les animaux ne s’appliquent pas nécessairement aux humains.

Des récepteurs cannabinoïdes ont été découverts dans l’appareil génital féminin, avance le Dr John Thiel, chef provincial du Département d’obstétrique-gynécologie de l’Université de la Saskatchewan à Regina. Ce qui voudrait dire, en théorie, que les cannabinoïdes pourraient être efficaces pour soulager les douleurs pelviennes. Dans une étude préliminaire qu’il a effectuée récemment auprès de 134 patientes souffrant de douleurs pelviennes chroniques et qui ont utilisé du cannabis médicinal, 60 % des participantes ont rapporté un effet positif. «Près du tiers d’entre elles ont pu réduire leur utilisation d’opiacés comme analgésiques pour combattre la douleur, ce qui est énorme», dit-il.

Le Dr Thiel s’empresse toutefois de préciser que l’étude était limitée, et n’a pas examiné la relation dose-effet ni la phase pharmacocinétique. Plus de recherche est nécessaire, d’après lui.

Quels sont les risques?

Le Dr Sony Singh, professeur agrégé au Département de gynécologie de l’Université d’Ottawa, remarque que les douleurs pelviennes sont extrêmement courantes. «Un très grand nombre de patientes souffrent et cherchent des réponses», observe-t-il. Le problème, c’est que «beaucoup de gens essaient de profiter des personnes qui souffrent».

Alors que certains médicaments autorisés, tel le nabilone – du THC synthétique sous forme de capsules –, sont prescrits depuis des années pour le soulagement de la douleur, d’autres produits de cannabis maintenant offerts sur le marché n’ont pas fait l’objet d’études. Sans essais cliniques, explique le Dr Singh, il est difficile de comprendre la façon dont un médicament est absorbé, ses effets secondaires et même ses bienfaits potentiels.

Il pense que le cannabis pourrait éventuellement faire partie d’une approche holistique pour les femmes n’ayant pas trouvé de soulagement à l’aide des moyens traditionnels. Cependant, il s’inquiète de la capacité des patientes à travailler, à se concentrer ou à élever des enfants sans recevoir de suivi approprié durant le traitement.

Le Dr Singh déconseille l’utilisation du cannabis aux femmes enceintes, voire à toutes les femmes en âge de procréer. «Ces thérapies naturelles pour les problèmes d’ordre gynécologique n’ont pas fait l’objet de suffisamment d’études et nous nous inquiétons des effets à long terme sur le fœtus et sur les organes reproducteurs des femmes en âge de procréer.»

De la même manière, les huiles et les suppositoires vaginaux, qui ne sont pas encore ou pas suffisamment testés, inquiètent le Dr MacKillop. «La voie d’administration revêt une grande importance dans l’effet d’un médicament, souligne-t-il. Les gens doivent savoir qu’ils sont en terrain inconnu lorsqu’il est question de ces produits.»

Que doit-on retenir?

Pour l’instant, l’Association médicale canadienne (AMC) «demeure préoccupée du manque de recherche clinique, de directives et de surveillance réglementaire concernant le cannabis en tant qu’intervention médicale potentielle», dit sa présidente, la Dre Gigi Osler. Elle ajoute que le gouvernement doit investir des ressources dans la recherche afin d’évaluer le rôle du cannabis en lien avec le domaine des soins de la santé.

La Dre Jacobson croit également qu’il est essentiel de poursuivre la recherche sur la douleur. «Il existe de nombreuses façons de traiter la douleur et je crois vraiment que plus nous avons de possibilités, plus nous serons en mesure d’offrir des traitements personnalisés.»

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