Psychologie

Chialer : mode d’emploi

Je chiale, tu te lamentes, il se plaint, nous râlons, vous maugréez, ils bougonnent. Sur le coup, ça défoule. Mais après? On fait quoi?

Compassionate Eye Foundation/Matt Hind/Ojo Images LTD

« Où sont les célibataires sexy? / Le métro est tou­jours en retard! / Mes enfants ne m’appellent jamais! / Pourquoi les Maple Leafs perdent-ils tout le temps? »

Voilà ce que chantaient en chœur une cinquantaine de braves dans le quartier de La Distillerie, à Toronto, l’hiver dernier. On grelottait. Qu’importe. Les choristes participaient à une série de concerts humoristiques qui visaient à mettre en chanson les petits malheurs du quotidien.

La Complaints Choir de Toronto (c’est son nom) appartient à la famille internationale des chorales de chialage. Oui, ça existe! Grâce à deux artistes d’Helsinki, en Finlande, qui, en 2005, excédés par les rigueurs de la saison froide, ont décidé de musicaliser leur ras-le-bol. Ils ont donc fait circuler l’idée dans leur réseau européen. Emballé, un groupe de Birmingham, en Grande-Bretagne, a recruté des participants au moyen de dépliants et d’affiches. La première Complaints Choir était née. Aujourd’hui, de Buenos Aires à Hong-kong, une trentaine d’agglomérations expriment leurs doléances par le truchement d’un chœur de bougonneux.

Le Québec, lui, n’a pas de tels ensembles vocaux. Qu’est-ce qu’on attend? Nous aurions du talent. Nous ne manquons pas d’inspiration pour chigner. De vive voix, sur les réseaux sociaux, partout et tout le temps. « Après le hockey, le bougonnage est notre deuxième sport national! » remarque Pierre Côté, de l’observatoire en ligne Indice de bonheur. Dans un sondage mené par son site, 74 % des répondants ont estimé qu’être « chialeux » était le pire défaut des Québécois!

Ronchonner est un langage universel, semble-t-il. Une vraie thérapie, cet exercice, affirme Tina Rasmussen, directrice de la programmation des performances au Harbourfront Centre, l’organisme chargé des activités au port de Toronto qui a lancé la chorale dans la Ville Reine. « Partager nos frustrations nous unit. L’énergie nécessaire pour chanter transforme le mécontentement en joie. Ensemble, nos voix sont puissantes. »

Parmi les « artistes » présents, Danielle Hrapoonov, une souriante brunette de 37 ans, constatait avec bonheur qu’elle ne maugréait pas pour les mêmes raisons depuis son arrivée au pays. « En Russie, je me plaignais de la guerre et de la politique. Aujourd’hui, je râle contre le froid. C’est la preuve que je me suis bien intégrée! » rigole la choriste, un lutrin entre ses moufles.

Parmi les dignes représentantes de cette discipline pas encore olympique, le Québec peut compter sur Élisa Fortin, 28 ans, qui (c’est elle qui le dit) téléphone plusieurs fois par jour à sa maman pour se lamenter. « À l’école, je me plaignais de mes profs ; au travail, c’est de mes boss. Il y a mon ex, le ménage, la politique… J’ai toujours été comme ça! » Mais, nous rassure-t-elle, elle vit très bien avec son ronchonnage. « Ce sont les autres qui ont un problème! »

Une chose qui devrait lui faire plaisir : ce n’est pas complètement sa faute, selon la psychologue Julie Roussin. « La tendance à percevoir les événements de façon négative, à être plus anxieux ou à verbaliser ses émotions fait partie du tempérament, dit-elle. L’éducation aurait aussi un impact… »

Bien sûr, les lamentations libèrent sur le coup. Mais (quelle surprise!) elles n’apportent rien de bon à long terme. C’est du moins ce qu’affirme le psychiatre français Christophe André. « Nos émotions se nourrissent d’elles-mêmes. Me répéter que je suis triste entretient ma peine. Les jérémiades, à long terme, figent nos émotions », écrit-il dans son livre Les états d’âme : un apprentissage de la sérénité.

Et cela peut aussi épuiser l’entourage… Le grognon espère (parfois un peu trop!) la sympathie des autres. Et leur aide. À répétition!

Chialer, c’est dénoncer. C’est du moins ce qu’estime la Montréalaise de 31 ans Anne-Marie B., championne des retours au magasin et des plaintes à son proprio. « Ça implique de réfléchir, de ne pas se laisser manipuler comme une marionnette ou se contenter du minimum. » Quand on l’irrite, la tigresse peut bondir. « Je me sens comme un volcan qui gronde. Il faut que ça sorte. »

Ce qui lui cause à l’occasion des ennuis. À la maison, puisque vivre à ses côtés au quotidien est, paraît-il, « très pénible ». Et à l’école où elle enseigne, ses patrons doivent parfois calmer le jeu. Ils ont raison : il faut agir contre les « chialeux chroniques ».

Les comportements négatifs se propagent comme des virus dans le milieu de travail ; ils coûtent cher en temps et en énergie. « Râler crée des ambiances, du stress, de l’insécurité, du défaitisme », affirme Martine Petit, une coach personnelle qui donne des ateliers sur le « chialage » et le « bitchage » en entreprise – dans son dictionnaire, on chiale contre une situation et on bitche quelqu’un.

Que faire pour enrayer l’épidémie? Tolérance zéro, répond Stéphane Prévost, vice-président de l’agence de placement Girafe Santé. Un code de conduite, signé par l’équipe, stipule que le milieu de travail doit être « exempt de toute médisance » et « de colportage d’insignifiances verbales ». Pris en flagrant délit, le plaignard est invité à parler à la personne concernée. S’il recommence, il récolte une note à son dossier. S’il persiste, il risque la suspension, voire le congédiement (ce n’est jamais arrivé).

Le patron refuse d’y voir un lien de cause à effet, mais il constate que la majorité de ses employés sont des femmes. Le chialage se conjugue-t-il au féminin? Les experts consultés hésitent. Selon eux, contrairement aux hommes, les femmes auraient davantage tendance à accumuler qu’à régler un problème sur-le-champ. Cette attitude les rendrait plus sujettes aux lamentations.

D’où l’efficacité du fameux code de conduite : loin de museler la liberté d’expression, il favorise la communication immédiate. « Les gens ont appris à se parler. Le taux de roulement a diminué », se félicite Stéphane Prévost.

Éviter les jérémiades signifie tenter de transformer les monologues en discussions et se concentrer sur la solution plutôt que sur ce qui cause la contrariété. D’abord, on change de ton. Nos chialeuses s’entraînent. Élisa « admet ses torts, mais pas trop fort », fait la guerre aux « oui, mais » et termine ses exposés sur une note positive. De son côté, Anne-Marie nuance ses discours : « Mes propos ont plus de poids si je reste calme. »

Tant qu’à y être, pourquoi ne pas chanter ses tracas? Avouez que vous connaissez déjà les paroles : « Je suis fatiguée. Quel bordel! Je fais tout toute seule. Les enfants, plus capable! Mon chum ne m’écoute pas… »


Chialons… positivement

Pour réussir à chanter-chialer en harmonie, il faut savoir se remettre
en question. Introspection sous forme d’interrogation.

De quoi se plaint-on?

Mon emploi, ma voisine, la météo? Certaines situations peuvent être changées. D’autres doivent être acceptées.

Comment se sent-on?

Déterminer l’émotion négative (frustration, colère, peine, jalousie) qui se trouve à la source du mécontentement ainsi que le besoin insatisfait aide à y voir plus clair.

Quel objectif vise-t-on?

Que veut-on? Parler pour parler, exprimer un sentiment ou modifier un état de choses?

Que désire-t-on?

Souhaite-t-on obtenir de la sympathie, un appui, de l’écoute? Communiquer ses attentes favorise la réceptivité.

Que peut-on faire?
On passe de la parole aux actes. On élabore un plan d’action. Une fois le problème réglé, plus de raison de se plaindre!

Halte-là!

Ras-le-bol des complaintes des geignards de service? Voici cinq étapes pour s’en débarrasser gentiment.

  • Réciter un mantra pour s’encourager : « Je ne suis pas obligée d’endurer cela! » En effet… Et on a un devoir de réserve : ne rien ajouter pour ne pas jeter de l’huile sur le feu.
  • Fixer ses limites dès le début d’une conversation avec l’un d’eux. « Je peux t’écouter pendant cinq minutes. Pas plus. Désolée… ».
  • Bouger, déplacer ses objets, éviter  le contact visuel, regarder sa montre. Faire triompher la communication non verbale.
  • Contredire les propos du chialeux (sans être trop brutale). Un simple « Je vois les choses autrement » freinera la gradation négative.
  • Suggérer à la personne d’agir. « Que vas-tu faire pour régler ça? » Ça coupe le sifflet au plaignard. Et ça lui donne de réelles pistes de solution – trop accro à ses jérémiades, il a perdu de vue l’issue.