Psychologie

Mère narcissique

Inutile d’essayer de changer une mère qui ne pense qu’à elle et qui n’écoute pas ce qu’on dit. C’est même peine perdue.

mère narcissique


 
mère narcissique

Chantal a renoncé à avoir une conversation à cœur ouvert avec sa mère, trop absorbée par sa propre image. « Si je lui dis que je me trouve trop grosse, elle me répond : “Oh, mon Dieu, ne m’en parle pas, c’est l’histoire de ma vie !” » L’artiste de 44 ans poursuit en soupirant : « Toutes nos conversations tournent autour de sa personne. Si je lui confie que je suis au régime, elle va me répondre qu’ELLE veut perdre du poids, qu’elle en a vraiment besoin, qu’elle a presque coupé le sucre, etc. Quand elle n’est pas au centre de nos discussions, elle n’écoute pas un mot de ce que je lui raconte ! »

Lorsque la psychothérapeute Karyl McBride reçoit en consultation la fille d’une mère narcissique, elle commence par lui tendre un questionnaire. Questions nos 1 et 2 : « Quand vous parlez de votre propre vie avec votre mère, a-t-elle tendance à détourner la conversation pour la recentrer sur elle ? Quand vous discutez avec elle de vos sentiments, en profite-t-elle pour parler plutôt des siens ? »

D’après cette thérapeute, le narcissisme maternel est un problème beaucoup plus répandu et plus dévastateur qu’on ne le pense. Elle-même avoue s’être sentie privée de mère durant son enfance. Elle a longtemps cherché en vain un livre traitant des mères dépourvues de sentiments maternels et de la frustration, voire de la haine, qu’elles peuvent susciter chez leurs filles.

« C’est rare qu’une femme vient me consulter en disant : “Bonjour. Je suis la fille d’une mère narcissique.” Généralement, les clientes sont là pour soigner une dépression, parce que leur estime de soi est à zéro ou parce qu’elles sont fatiguées d’essayer d’être les meilleures, toujours les meilleures… Et puisque les bonnes filles ne sont pas censées haïr leur mère, elles n’abordent pas le sujet. »

Mais comme cette psychothérapeute a 17 ans d’expérience dans le traitement de filles aux prises avec une mère narcissique, elle n’a aucun mal à en repérer les symptômes. Quelles sont les séquelles habituelles ? « Hypersensibilité, timidité, indécision, échec dans les relations interpersonnelles. »

Elle insiste sur le fait que, pour ces patientes, « guérir, ce n’est pas changer sa mère, mais travailler sur soi ». Chantal a aussi été mise en garde par sa thérapeute : inutile de chercher la confrontation avec sa mère, de la traiter d’égocentrique. « À son avis, ce serait peine perdue, ma mère ne comprendrait pas. Alors je n’ai jamais essayé de lui en parler. » Karyl McBride approuve : « Si une mère est manifestement une femme narcissique, la confrontation ne peut qu’être néfaste. »

Selon elle, accepter que sa mère ne changera jamais constitue la première étape de la guérison – et la plus difficile. Elle cite le cas d’une cliente de 32 ans qui lui confiait : « J’aurais tant voulu avoir une mère normale. Une mère qui ne s’habille pas comme une prostituée, qui ne flirte pas avec mes petits copains, qui ne me perçoit pas comme une rivale ou une menace. Qui, au contraire, serait fière de moi. Dois-je faire une croix sur tout ça ? » Oui, c’est inévitable, répond la thérapeute. « Admettre que sa mère manque d’empathie et d’amour est la chose la plus éprouvante qui soit pour une fille. Souvent, elle continue à espérer que, malgré tout, les choses vont s’arranger. »

Certaines filles cherchent même à convaincre leur mère d’entamer une thérapie avec elles, mais « plus leur mère possède de caractéristiques narcissiques, moins elles sont susceptibles de suivre un traitement avec succès. Bref, ces filles ne peuvent pas changer leur mère. Essayer serait une perte de temps. Ce qui les mène fatalement à la question suivante : dois-je continuer à avoir des contacts avec ma mère ? » En général, la réponse est non, dit la thérapeute. Elles sont forcées de couper les liens.

La deuxième étape de la guérison consiste à faire le deuil de la mère qu’on n’a jamais eue, souligne Karyl McBride. « Enfermez-vous dans une pièce calme et pleurez jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus. » Durant le processus de deuil, il peut être utile que la thérapeute soit elle-même une mère ou une grand-mère. « La patiente perçoit parfois la thérapeute comme une mère aimante : ce type de transfert peut avoir un effet très positif sur la personne traitée. »

Un autre aspect de la guérison consiste à soigner ses propres tendances narcissiques pour éviter de transmettre cet héritage à ses enfants. « Le narcissisme est vraiment héréditaire », confirme Chantal, qui élève seule son fils de 14 ans. Quand son adolescent se fâche contre elle, il lui reproche spontanément de ne jamais faire attention à lui. « Tu n’as jamais joué avec moi quand j’étais petit. Tu m’emmenais au parc pour jouer, tu te plongeais dans un roman et tu ne t’occupais plus de moi. »

Elle a pris le parti d’être franche avec lui. « Je lui réponds : “Tu sais, moi-même, je n’ai jamais reçu beaucoup d’attention. Je suis désolée de répéter ce comportement. À partir de maintenant, tu peux être sûr que si tu as quelque chose d’important à me dire, je vais y faire plus attention.” » Elle ajoute que c’est son problème à elle, pas le sien. « C’est mon défaut. À moi de redoubler d’efforts pour le corriger. »