Nos secrets doivent-ils rester secrets ?

Raconter sa vie à la ronde, étaler son intimité au grand jour, c’est libérateur, affirment bien des psys. Mais toute vérité est-elle si bonne à dire ?

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« Quand j’étais petite, un voisin m’emmenait souvent faire des tours de moto, raconte Sarah (nom fictif), 47 ans. Il en profitait pour me caresser. Je savais que c’était mal, mais j’étais trop paralysée pour réagir. J’ai consulté, il y a quelques années, pour régler le sentiment de culpabilité qui m’a empêchée de le dénoncer jadis. Il est mort quand j’avais 16 ans. Je n’ai jamais raconté cela à personne. Et je ne le regrette pas. »

La mère d’Élise (nom fictif) non plus n’a pas touché mot à ses cinq enfants de cette petite fille née d’une histoire d’un soir et confiée à la crèche avant son mariage. « Mes tantes et mon père savaient, mais rien n’a transpiré. Durant plus de 40 ans ! s’étonne Élise, 49 ans. Maman nous a révélé son secret à la mort de mon père, en 2000. Entre autres parce que sa fille cherchait à la revoir. Elle voulait notre permission pour accepter la rencontre. Bien sûr, nous avons dit oui. Aurais-je voulu connaître cette histoire plus tôt ? Je ne sais pas. J’aurais été trop jeune pour comprendre sans juger… »

Étonnant ? Certes. En cette ère du « parler pour parler » triomphant, le secret est nimbé d’une aura négative. Hier, tout était tabou et c’était malsain, tout le monde en convient. Mais aujourd’hui, le balancier s’est déplacé vers l’extrême contraire. Une seule règle vaut : tout dire, tout de suite, tout le temps. Révéler, avouer ses secrets, incluant les plus obscurs, pour se libérer et vivre en santé.

La « maladie » du secret
Ne pourrait-on pas, parfois, vivre bien, sinon mieux, sans passer aux aveux ? Oui, commencent à répondre certains spécialistes de l’âme, dont le psychiatre et psychanalyste Pierre Lévy-Soussan (voir l’entrevue à la suite de cet article). Dans un ouvrage titré Éloge du secret (Hachette Littérature), il dénonce cette supposée « maladie » du secret qui nous rongera si l’on se tait, cette « tyrannie de la transparence ». Selon lui, il peut être aussi dangereux de parler que de se taire. En clair, êtes-vous sûre d’être assez solide pour absorber l’onde de choc que risque de provoquer votre révélation autour de vous ?

L’incitation à tout dire est insensée, mettent aussi en garde des psychologues comme Murielle Forest, de Montréal, forte d’une pratique privée de plus de 20 ans. « Je crois au pouvoir de la parole. Mais ce n’est pas magique. Les gens ont tendance à croire que le simple fait de révéler leur secret à tout vent réglera tout : angoisses, doutes, colère ou ressentiment. C’est naïf et, surtout, faux. Le secret est une affaire à manipuler avec soin. »

Ériger le « parler à tout prix » en norme universelle est mauvais non seulement à l’échelle individuelle, mais aussi à l’échelle collective. La tendance des médias à révéler le moindre faux pas des vedettes ou des politiciens au nom de la vérité est irresponsable, considère Jean Lacouture, ex-journaliste au Monde et coauteur d’un autre Éloge du secret (Labor). La vérité, dit-il, est une chose trop complexe, souvent trop volatile aussi, pour faire bon ménage avec l’instantanéité. « Une société pourrit d’un excès d’ombre, mais une société peut aussi pourrir d’une surexposition, avertit-il. La vérité et son usage sont de libres conquêtes de l’homme. Le secret, un de ses droits. »

Une société sans secret
C’est à Sigmund Freud qu’on doit d’avoir mis de l’avant la théorie de la catharsis, c’est-à-dire de la libération. Parler est thérapeutique. Parler délivre. « Freud n’émettait pourtant là qu’une hypothèse », indique Mimi Israel, chef du Service de psychiatrie de l’Hôpital Douglas, à Montréal.

Qu’importe. L’idée a fait son chemin. Avec la Révolution tranquille des années 1960, les tabous se sont mis à tomber. La mode des thérapies familiales et le raz-de-marée de la croissance personnelle ont accéléré le mouvement. Enfin, la commotion collective causée par la retentissante affaire du Watergate (en 1972, deux journalistes du Washington Post révélaient que le président américain Richard Nixon avait fait mettre sur écoute ses adversaires du Parti démocrate) a entraîné, avec la destitution de Nixon, une soif généralisée de transparence politique.

« Au final, ce tableau d’ensemble a contribué à rendre le secret suspect, observe la psychanalyste montréalaise Mary Harsany, qui s’intéresse au thème depuis un certain temps. Une bombe potentielle à désamorcer. Souvent, sans penser aux conséquences. » À preuve, ces hallucinantes émissions de télévision américaines comme The Jerry Springer Show, en ondes sur NBC depuis 1991, où des couples, voire des familles entières, viennent régler leurs comptes et se balancer au visage les plus inavouables secrets devant des millions de téléspectateurs, sous prétexte de faire un grand ménage intérieur.

Les barrières qui délimitaient les espaces intimes et publics ont sauté, estime Diane Pacom, sociologue à l’Université d’Ottawa. « Nous croyons être une société libre parce que nous parlons de tout. Mais ce n’est pas parce qu’on dévoile ses misères sexuelles ou ses drames intimes qu’on fonctionnera mieux socialement. »

Toxique, le secret ?
La science s’en est également mêlée. Des kyrielles d’études sont venues le démontrer : révéler à son entourage qu’on souffre d’une maladie grave ou sortir du placard pour déclarer son homosexualité est bénéfique pour la santé. Sauf qu’on a peut-être tiré des conclusions hâtives…

« On a trouvé des avantages au fait de parler. Mais cela ne signifie pas que se taire rend malade », observait dans une récente entrevue la psychologue Anita Kelly, de l’Université de Notre-Dame, en Indiana, l’une des rares chercheuses à avoir fait du secret son domaine de recherche.

Un feu rouge s’est allumé chez elle quand, au cours d’une étude, elle a constaté que plus de 40 % des gens cachaient des choses à leur thérapeute et que, ô surprise, ils ne s’en portaient pas plus mal ! Le secret n’était donc pas forcément toxique ?

Pour en avoir le cœur net, la chercheuse et son collègue, le psychologue Jonathan Yip, menèrent une autre recherche : mesurer sur une période donnée les malaises physiques (maux de tête…) ou psychologiques (stress…) chez une centaine de volontaires détenteurs de lourds secrets.

Les résultats furent étonnants, explique au bout du fil Jonathan Yip. « Les gens très fermés de nature – ceux qui ne confient rien aux autres, même pas leur handicap au golf – présentaient un plus haut taux de malaise que la moyenne. Par contre, chez les gens plus ouverts, le taux de malaise n’était pas significatif. Et cela, même si leur secret était parfois très grave.

« Autrement dit, poursuit-il, garder un secret n’est pas dangereux en soi. C’est la personnalité de celui qui détient le secret qui fait foi de tout. Une personne très fermée est, au départ, plus vulnérable à l’angoisse ou au stress. Elle a besoin d’aide pour s’ouvrir. Les autres, pas nécessairement. Bien des gens seront soulagés d’apprendre qu’ils ne risquent rien à garder leur secret s’ils ne ressentent pas le besoin de le partager. »

En effet, à y regarder de plus près, le secret n’est pas que mauvais. Il offre même des avantages certains…

À l’abri du secret
« Si j’avais raconté mon histoire, le village entier aurait fini par apprendre que le voisin m’avait tripotée, explique Sarah. Je n’avais aucune envie de devenir une pauvre petite victime, encore moins de faire pitié. Et il est mort. Me taire m’a évité l’humiliation. »

Nous protéger, tel est un des rôles clés du secret. De la honte, de la souffrance, de l’exclusion. Soyons francs, avouer son alcoolisme à ses collègues n’est pas sans risques : désapprobation, estime de soi mise à rude épreuve… « Les gens ne reçoivent pas toujours nos confessions comme on le souhaiterait, atteste Mimi Israel. Possible que nous en soyons réduits à n’être plus désormais que le-gars-qui-a-trahi-son-frère ou la-fille-qui-s’est-fait-avorter-deux fois… Comment nous sentirons-nous une fois le secret révélé ? C’est un pensez-y bien. »

Garder son secret « ne tient pas toujours d’un non-dit destructeur mais parfois d’un pas-dit destiné à protéger son intimité », évalue de son côté Pierre Lévy-Soussan. Le psychiatre donne en exemple une de ses clientes, violée par deux hommes. Elle n’a jamais parlé de cette agression, ni à la police, ni à sa famille, ni à ses amis. « Elle redoutait de subir une nouvelle intrusion dans son espace intime. “Deux suffisent”, disait-elle. »

Un secret pour se protéger. Et protéger les autres. « Ma mère était très amie avec la sœur de l’homme qui a abusé de moi, raconte Sarah. Parler aurait sonné le glas de leur amitié. Maman aurait eu de la peine… » En cachant toutes ces années l’existence d’une demi-sœur à ses enfants, la mère d’Élise cherchait, elle aussi, à épargner un choc à ceux qu’elle aimait.

« Dans ma pratique, certains patients ont relaté la béance d’une blessure jamais cicatrisée après la révélation brutale d’un secret », atteste la psychothérapeute française Michèle Freud – arrière-petite-fille du grand Freud –, dans un article intitulé « Névrose familiale et symptôme : lever la loi du silence », paru en 2005 dans Psychanalyse Magazine.

Gardien ou victime ?
Parfois, donc, il est préférable de se taire. Parfois aussi, il faut parler. Comment savoir ? « Il n’y pas de réponse unique, indique la psychanalyste Mary Harsany. Le secret englobe plusieurs composantes qu’il faut prendre le temps d’approfondir. » (voir page suivante « Tout déballer ou tout garder pour soi ? »)

« Nous seuls le savons, croit toujours Sarah. Plutôt que de nous fier au discours qui nous intime de parler à tout prix, il faut écouter notre voix intérieure. Tout le monde a des squelettes dans son placard. Parfois, mieux vaut pour tout le monde qu’ils y restent. »

Le psychiatre Serge Tisseron, auteur de Secrets de famille : mode d’emploi (Marabout), parle d’un signal d’alarme. « Quand nous cessons de nous percevoir comme gardien du secret pour nous percevoir comme victime du secret », alors il est temps de parler.

Mais avant de chuchoter notre secret à l’oreille d’autrui, rappelons-nous que le concept de victime est un état subjectif qui peut être modifié, fait valoir Mimi Israel. « Avec un bon travail psychologique, il est possible de changer sa perception des choses : “Quelque chose de terrible s’est produit, mais je choisis de ne plus ressentir mon secret comme une fatalité qui empoisonnera ma vie à jamais.” Autrement dit, si on parvient à faire la paix avec soi et son passé, on peut arriver à vivre heureux avec son secret. »

« Je n’ai jamais rencontré personne qui ait regretté d’avoir révélé un lourd secret. Mais j’ai connu beaucoup de gens qui ont souffert de ne pas être crus ou compris après la révélation. Tristement, leur isolement, leur solitude sont donc restés les mêmes qu’avant… »

« Si les vieux se parlent à eux-mêmes, ironise le dramaturge américain Eugene O’Neill dans sa pièce Lazarus Laughed, c’est qu’avec l’expérience ils ont fini par comprendre : personne au monde n’est plus digne de recevoir nos secrets que nous-mêmes. »

Tout déballer ou tout garder pour soi ?
Pour décider de révéler ou non un secret, une personne tiendra compte de cinq critères, estime la psychiatre Mimi Israel, de l’Hôpital Douglas, à Montréal.

Qui ?
« La culture pèse dans la balance. Par exemple, les Asiatiques sont moins portés que nous à dévoiler leurs secrets ; tout ce qui touche à la révélation de soi est chez eux inapproprié socialement. » Le sexe de la personne qui détient le secret compte aussi. « Un homme hésitera à partager un secret où il pourrait être perçu comme faible. Une femme aura moins ce genre de pudeur. »

Quoi ?
« Quelle valeur la personne accorde-t-elle à son secret ? La rend-il honteuse, coupable ou, au contraire, a-t-il à ses yeux des vertus ? Certains considèrent que leur secret fait d’eux des personnes spéciales, uniques. Perdront-ils quelque chose s’ils le dévoilent ? À eux de répondre. »

Quand ? « Une mère sur son lit de mort décide de révéler à son enfant que son père n’est pas son père biologique. N’est-il pas tard ? En matière de secret, le timing est très important. »

Pourquoi ? « Qu’est-ce qui vous motive à révéler ce secret ? Vous soulager, grandir, pardonner ? Ou bien vous venger et détruire ? Il existe d’excellentes raisons pour dévoiler un secret. Et d’excellentes raisons de ne rien dire. »

À qui ? « Il est parfois indiqué de se confier à des gens de son entourage. Mais parler à un thérapeute peut aussi suffire pour être en paix avec soi. »

Entrevue
Dans son livre Éloge du secret (Hachette Littérature), le docteur Pierre Lévy-Soussan affirme que tout dire n’est pas toujours libérateur.

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