Société

Avortement : c’est leur histoire

_MG_0147
Ça fait 25 ans cette année que l’avortement est décriminalisé au Canada. Pourtant, la question refait surface dans l’actualité. L’automne dernier, la ministre de la Condition féminine, Rona Ambrose, a appuyé une motion demandant la réouverture du débat sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Ce printemps, la Chambre des communes débattra d’une motion visant à condamner les avortements basés sur le sexe du fœtus.

D’un bout à l’autre du pays, des femmes s’inquiètent. Remettra-t-on en cause le droit à l’avortement? D’autres s’interrogent : devrait-on le baliser davantage?

Le sujet, explosif, est encore tabou dans notre société. C’est ce qu’ont constaté les blogueuses Geneviève Pettersen (Madame Chose) et Julie Artacho (Nous sommes les filles), qui ont voulu provoquer une discussion sur le sujet. Elles ont demandé à quatre personnalités ayant déjà subi une IVG de raconter leur histoire. Car la meilleure façon de briser un tabou, c’est encore d’en parler.

Droit à l’avortement : Sophie Durocher, Guy A. Lepage, Anne-France Goldwater et Patrick Sénécal se prononcent sur la question.

 

Marie Plourde
C’était à la fin des années 80. Dans ce temps-là, c’était la mode d’arrêter la pilule pour donner un répit à son corps. J’ai donc décidé d’arrêter de la prendre pour un petit moment. On ferait attention, j’ai pensé. Le premier mois, j’étais enceinte.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. C’est ma sœur qui m’a suggéré de passer un test de grossesse. J’avais engraissé, et mes seins avaient pris du volume. Le test était positif. Et je n’étais pas prête à être mère. J’en étais certaine. Pour toutes sortes de raisons. De toute façon, à ce moment-là, je ne voulais pas d’enfant. Alors, j’ai pris la décision de mettre fin à cette grossesse. Et ce fut une décision extrêmement pénible à prendre. Un jour, je me disais que c’était la chose à faire. Le lendemain, je changeais d’idée.

J’ai pris rendez-vous à l’Hôpital Saint-Luc. Mon chum ne pouvait pas entrer dans la salle avec moi. J’allais être toute seule. J’attendais avec une fille qui en était à son troisième avortement. C’est elle qui m’a expliqué à quoi servait la pilule – un calmant – que venait de me donner l’infirmière. L’infirmière, elle, n’a jamais voulu me le dire. « T’as pas voulu la prendre la pilule quand c’était le temps, ben prends celle-là et tais-toi », qu’elle m’a dit. Quand le médecin est rentré dans la petite salle, je pleurais sans pouvoir m’arrêter. Là, il m’a expliqué les étapes de la procédure et a pratiqué l’avortement. Il n’y a pas eu de paroles réconfortantes. Seulement un acte chirurgical distant. Quand ç’a été terminé, le médecin est sorti et a dit à l’infirmière que ç’avait été pénible, que j’avais pleuré tout le long. Il m’a trouvée fatigante, c’était une évidence.

J’ai toujours gardé un sentiment de culpabilité par rapport à ce geste. Pour moi, il est clair qu’on ne peut pas être contre l’avortement. Mais ce n’est pas un geste que l’on fait à la légère. Encore aujourd’hui, ce moment de ma vie m’habite. Et je n’ai pas pu m’empêcher de penser, lorsque j’avais de la difficulté à tomber enceinte, que c’était à cause de l’avortement que j’avais subi. Je sais que c’est absurde, mais j’ai eu de la difficulté à me débarrasser de cette culpabilité.

Je garde un souvenir très précis de mon avortement. Je me rappelle que, pendant la procédure, je me concentrais sur une bâtisse dehors. L’édifice Fides. Je m’en souviens très bien. Je l’ai tellement regardé. C’était pour ne pas me rendre compte de ce qui se passait dans mon bas-ventre. Je ne me rappelle plus s’il faisait soleil dehors. Mais dans ma tête, il faisait gris.

 

 

Paule Baillargeon
J’ai eu recours à l’avortement à la fin de ma vingtaine. J’avais pris la pilule pendant plusieurs années, et pour une raison dont je me souviens mal, on m’avait dit d’arrêter. J’étais comédienne et je préparais, avec la Troupe du Cirque Ordinaire, un show de filles qui s’appelait Un jour mon prince viendra. Une fille du groupe a reçu, de la part d’une troupe américaine très en vogue à l’époque (Manhattan Transfer), une invitation à participer à un workshop à Paris. Avec une amie, j’ai décidé d’y aller moi aussi.

Alors, je me retrouve à Paris dans cet atelier très intense auquel participent des acteurs formidables. Et, évidemment, je tombe amoureuse de l’un d’entre eux. Je suis tombée enceinte de lui très rapidement. Mais je ne l’ai appris qu’à mon retour au Québec, trois semaines plus tard. Lui, il était de retour aux États-Unis.

J’étais enceinte, donc, mais il n’en était pas question. J’étais ici et lui, il était aux États-Unis. Et je ne voulais pas faire ma vie avec cet homme. C’était un amour de vacances et de travail, une idylle sans importance. En plus, sur le plan émotif, c’était difficile pour moi dans ce temps-là. Je n’étais pas riche et j’étais seule. Je ne me sentais tout simplement pas capable d’avoir cet enfant. Je n’ai même pas hésité deux secondes. Je savais que l’avortement était la chose à faire.

Je suis allée chez le docteur Morgentaler. L’avortement, dans ce temps-là, était illégal, mais tout le monde savait que le docteur pratiquait des IVG dans sa maison privée. Je me suis fait avorter, et trois jours plus tard, je montais sur les planches pour la première d’Un jour mon prince viendra. Le docteur Morgentaler est venu assister à la pièce avec son adjointe. J’ai été très touchée par ce geste.

Je me suis bien remise de mon avortement. Sauf que l’intervention fait extrêmement mal. Je criais pendant que le docteur la pratiquait. Son adjointe me disait gentiment de cesser de hurler pour ne pas effaroucher les autres femmes qui attendaient dans la pièce à côté.

Je n’ai jamais regretté mon geste. Jamais. Par contre, on n’oublie jamais qu’on s’est fait avorter. La présence de cet enfant hypothétique demeure. On se demande quel âge il aurait, à quoi il ressemblerait, si c’était une fille ou un garçon.

Une fois, j’ai lu que les Japonais ont des cimetières destinés aux bébés non nés. C’est un lieu de recueillement, pour se souvenir. Dans ces endroits, l’enfant qui n’est jamais venu au monde a sa place. Cette pratique facilite le passage, le deuil. Ici, il n’y a pas de deuil. Il n’y a rien. On ne parle pas de ces choses-là, des enfants qui ne naissent jamais. J’aurais peut-être aimé que ce genre d’endroits existe ici. Parce qu’il y a comme toujours un sentiment d’une chose non résolue que l’on traine avec soi. Tu continues d’y penser. Souvent. Oui, j’aurais aimé pouvoir faciliter le passage à la manière japonaise.

* Paule Baillargeon est de la distribution de la pièce Empreintes, qui traite de l’avortement. Au théâtre La Chapelle, du 23 avril au 4 mai.

 

Claudia Larochelle
J’ai toujours voulu des enfants. Depuis toujours, je veux savoir ce que ça fait de porter un petit humain dans son ventre, de le mettre au monde. Je n’ai jamais eu de certitude, par contre, sur le moment où ça allait arriver. Je ne « crois » pas aux certitudes de toute façon. Et je n’aime pas prévoir.

Il y a quelques années, malgré les précautions prises pour éviter une grossesse, je suis tombée enceinte d’un homme qui, pour toutes sortes de raisons, ne pouvait pas assumer cette paternité. Pour moi, élever un enfant sans père était hors de question. Je suis une fille à papa et j’ai toujours voulu que mon enfant ait un père, un vrai. Oui, je savais qu’un jour, je deviendrais mère, mais pas comme ça.

J’ai pris rendez-vous pour un avortement. J’étais certaine de ma décision. Je n’ai jamais douté. Et jamais je n’ai senti de jugement à propos de l’acte que j’ai fait cet automne-là. Ironiquement, c’est quand, de façon imprévue, je suis tombée enceinte de l’enfant que je porte en ce moment et que j’ai décidé de mener cette grossesse à terme que j’ai senti que certains me jugeaient. Quelques personnes chuchotaient que je m’étais fait faire un enfant très rapidement par un homme que je venais de rencontrer, que je devais être un peu désespérée parce que j’étais dans la mi-trentaine. Oui, j’ai parlé souvent de mon désir d’avoir un enfant. Mais je n’ai jamais dit que je voulais un enfant à tout prix. La preuve : j’ai décidé de mettre un terme à une grossesse auparavant.

J’ai constaté à quel point les gens se permettent de commenter et d’émettre des opinions sur le corps des femmes et l’usage qu’elles en font. On dirait que quand il est question de grossesse, on appartient à tout le monde. Honnêtement, je ne pensais pas faire face à des commentaires négatifs à propos de ma grossesse actuelle. Ça m’a fait de la peine, mais je suis vite passée à autre chose. Les médisants aussi d’ailleurs. Et je profite pleinement de ma maternité à venir. Parce que depuis toujours, je veux être mère. Et je veux savoir ce que ça fait de porter un enfant, de se donner jusqu’à s’oublier soi-même et d’être habitée par la création avec un grand C. Je commence à peine à réaliser tout ça. Et ma fille aura un père extraordinaire. Comme le mien.

 

Louise Latraverse
Je n’avais pas 30 ans quand je suis tombée enceinte. Je fréquentais un garçon depuis peu. On venait de tourner un film ensemble. J’étais sous le choc et un peu fâchée puisque je portais un stérilet. Déçue aussi devant les promesses non tenues d’un moyen de contraception fiable. On était au tout début de notre relation, et il habitait à l’étranger. Très vite, nous avons décidé de ne pas garder cet enfant. Ce n’était tout simplement pas le bon moment. Et même si ce genre de décision n’est jamais prise à la légère, j’étais contente de vivre dans une société qui me permettait d’avoir recours à l’IVG même si, à l’époque, ce n’était pas encore légal. Ce n’était pas légal, mais les femmes savaient que le docteur Morgentaler pratiquait des avortements dans sa maison d’Hochelaga-Maisonneuve.

C’est un ami médecin qui m’a mise en contact avec le docteur Morgentaler. La journée de l’intervention, j’étais nerveuse. Tout ce qu’on entendait, à l’époque, sur l’avortement était terrible. On racontait un tas d’histoires à propos de broches à tricoter et d’avortements clandestins qui tournaient à la tragédie. Mais je me rappelle que le regard du docteur Morgentaler m’a immédiatement calmée. Il y avait une bonté indescriptible dans les yeux de cet homme-là. On sentait qu’il luttait pour une cause. Il ne pratiquait pas ce genre d’intervention pour l’argent. Il voulait vraiment que les femmes soient libres de faire ce qu’elles voulaient de leur vie et de leur corps. Et c’est pour cette raison que j’ai milité en sa faveur lorsqu’il a été arrêté, peu de temps après.

Je n’ai jamais gardé de sentiment de culpabilité par rapport au geste que j’ai fait même si, je le répète, on ne prend jamais ce genre de décision de gaieté de cœur. Mais c’était la meilleure chose à faire en ce qui me concernait, à cette époque de ma vie. C’est important de s’écouter. Les filles, écoutez-vous.