Société

Égalité des sexes : l'Islande, un modèle à suivre, selon Eliza Reid

Connue pour ses volcans, ses glaciers et ses polars, l’Islande est aussi considérée comme le meilleur endroit où vivre pour une femme. La journaliste canadienne Eliza Reid, devenue première dame de ce pays à la suite de l’accès de son mari à la présidence, explique pourquoi.

Eliza reid

Photo : Kristin Bogadottir

Depuis 2010, l’Islande trône au sommet du palmarès du Forum économique mondial sur les inégalités hommes-femmes. Comment cet État insulaire de 370 000 habitants, au milieu de l’Atlantique Nord, y est-il parvenu ? En adoptant des initiatives novatrices, il y a près de 50 ans.

Originaire de la région d’Ottawa, vous avez émigré en Islande en 2003, avec votre conjoint, Guðni Jóhannesson, rencontré lors de vos études à l’Université d’Oxford. À quel moment avez-vous réalisé que votre pays d’adoption se trouvait à l’avant-garde sur le plan de l’égalité ?

En Islande, j’ai d’abord travaillé dans une entreprise de logiciels informatiques, un milieu très masculin. La présidente du conseil d’administration rentrait de son congé de maternité, et je l’ai vue diriger une réunion en allaitant son bébé. Même dans cet environnement chargé de testostérone, ça semblait tout à fait banal. J’ai beau avoir grandi dans un pays aussi progressiste que le Canada, je m’étais dit : wow !

Comment l’Islande est-elle devenue ce leader de l’égalité ?

Je crois que la grande différence tient au fait qu’ici, les gens perçoivent l’égalité comme profitable pour tous. Personne ne perd quand les femmes obtiennent des gains. Au contraire, les entreprises où elles occupent des postes clés engrangent des profits. Et les sociétés égalitaires sont plus pacifiques, et on y vit plus vieux.

Nous avons aussi la chance de bénéficier de plusieurs modèles féminins : l’évêque de l’Église d’Islande est une femme, tout comme la commissaire de la police nationale… Et en raison de la petite taille de notre pays, on peut tomber nez à nez avec elles à tout moment ! Cette proximité fait avancer les mentalités.

Les racines de l’égalité hommes-femmes sont profondes. Par exemple, l’Année internationale de la femme, en 1975, a été marquante en Islande. Pourquoi ?

À l’époque, les Islandaises ne gagnaient que 60 % du salaire des hommes et ne formaient que 5 % des élus au Parlement. Lors de l’Année internationale de la femme, elles ont fait la grève pendant une journée, refusant d’aller travailler et d’accomplir les tâches domestiques. On estime que 90 % des Islandaises ont participé au mouvement. Cela a même causé une pénurie de pains et de saucisses à hotdogs dans les épiceries, car les pères ont dû préparer eux-mêmes les repas des enfants ! Moins d’un an plus tard, le gouvernement a adopté une loi sur l’égalité, et en 1980, la population élisait la première présidente de l’Islande – ce qui représentait aussi une première dans le monde démocratique. Aujourd’hui, notre Parlement se compose à 47,5 % de femmes.

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Photo : iStock.com

Pensez-vous que cette égalité à l’islandaise a influencé vos choix de vie ?

Tout à fait. Je n’aurais pas eu quatre enfants en six ans au Canada. J’ai pu avoir une famille nombreuse ici tout en continuant de travailler grâce à l’extraordinaire réseau de soutien que nous avons, aux services de garde abordables et au long congé parental, que mon mari et moi avons partagé à chaque naissance.

Comment votre rôle de première dame, officieux et bénévole, s’inscrit-il dans cette réalité ?

Je n’allais pas abandonner mes projets simplement parce que mon mari venait de décrocher un nouveau boulot ! Même si être sa conjointe me rend très fière, il reste que je suis beaucoup plus que « l’épouse de quelqu’un ». Voilà pourquoi il m’importe d’utiliser ma voix. En 2019, j’ai écrit dans une lettre publiée dans le New York Times que je ne faisais pas partie des accessoires de mon mari, une chose qu’il traîne partout et qu’il dépose à ses côtés pendant ses discours. Je craignais qu’on m’accuse de chercher l’attention, mais la réaction a été très enthousiaste. Même si peu d’entre nous sommes mariées à des chefs d’État, beaucoup de gens ont un partenaire plus connu qu’eux. J’ai compris à ce moment-là que je devais cesser de douter.

Vous avez décidé d’écrire sur les Islandaises qui ont contribué à l’évolution de leur pays. Votre livre s’intitule Les secrets des Sprakkar. Qui sont les Sprakkar ?

Il s’agit d’un mot islandais très ancien qui signifie « femmes extraordinaires ». Il était tombé dans l’oubli, et je me réjouis de l’avoir redécouvert. Il ne m’en vient aucun en anglais ou en français qui désigne les femmes uniquement de façon élogieuse ! Je pense que ça en dit beaucoup sur la société islandaise. Cependant, mon message dit qu’il y a des Sprakkar partout, à Trois-Rivières comme à Val-d’Or. Qui que nous soyons, nous pouvons toutes avoir un effet positif sur notre environnement.

Bien qu’enviable, la situation en Islande ne semble pas parfaite pour autant. Quelles batailles restent à mener ?

On retrouve en Islande ce qu’on appelle le paradoxe nordique : le taux de violence basé sur le genre est plus élevé ici que dans d’autres pays moins favorables aux femmes. Faut-il en conclure que les victimes ont confiance en notre police, ce qui les encourage à porter plainte ? Je l’espère.

Malgré tout, ces violences se produisent et le nombre de condamnations demeure trop faible.

Et comme partout ailleurs, les immigrants se butent à davantage d’obstacles. Je peux en témoigner, même si je fais partie de la catégorie des plus privilégiés. Travailler dans son domaine se révèle plus ardu, il y a des préjugés… Cela tient notamment au fait que l’immigration constitue un phénomène récent en Islande. Et personne ne débarque ici en maîtrisant la langue !

Nous avons donc du chemin à faire pour favoriser toutes les diversités. La marche vers l’égalité doit aussi inclure les femmes de différentes origines, queer, trans ou vivant avec un handicap. Il importe de ne laisser personne derrière.

Livre Eliza Reid

Les secrets des Sprakkar – Ces femmes qui changent le monde, d’Eliza Reid, traduit par Carine Chichereau, éditions Michel Lafon, 288 pages.

 

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