Entrevues

Montréalaise sans frontières

Joanne Liu est présidente internationale de Médecins sans frontières. Une première pour une femme, canadienne de surcroît.

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Photo : Jocelyn Michel

Avec elle, on sait tout de suite à quoi s’en tenir. Pas de maquillage, pas de flafla, pas de temps à perdre. La nouvelle présidente internationale de Médecins sans frontières doit parer aux urgences. À commencer par son mémoire, qu’elle doit terminer d’ici son départ pour Genève, où se trouve le bureau international de l’organisation médico-humanitaire qu’elle pilotera dès octobre. « Dans les prochaines semaines, mes nuits seront courtes, je le sens ! » dit la pédiatre urgentologue de 48 ans.

Il n’y a pas que sa maîtrise en leadership et gestion des soins de santé qui l’empêche de fermer l’œil. Les besoins des patients dans les zones de conflit, que beaucoup d’ONG ont désertées, la préoccupent au plus haut point – c’est d’ailleurs l’une des grandes lignes de la campagne qui lui a valu l’appui des grands électeurs du mouvement. La Syrie, la République démocratique du Congo et l’Afghanistan figurent en tête de liste des lieux à visiter au cours de son mandat de trois ans. La missionnaire, « humanitaire », corrige-t-elle, qui cumule plus d’une vingtaine de missions pour MSF en autant de pays et presque autant d’années, devra jouer les diplomates auprès des instances politiques internationales pour négocier des couloirs de sécurité, régler des problèmes de visas, exposer l’état des lieux de pays en crise. Et si besoin est, témoigner haut et fort des lamentables conditions de vie des gens.

La langue de bois ? Très peu pour elle. Primo, elle ne l’a pas dans sa poche, secundo, la prise de parole est dans l’ADN du regroupement. « S’il faut dénoncer, je le ferai, dit-elle, décidée. Nous devons faire preuve d’audace dans nos opérations. En sachant qu’il y a toujours un prix. » Elle rappelle que, au cours de son histoire, MSF s’est déjà fait montrer la porte pour ses prises de position, notamment par l’Éthiopie et la Corée du Nord…

Gros mandat pour ce petit bout de femme à l’allure de jeune fille sage. Le travail ne lui fait pas peur. Le fait d’être une femme à la tête d’une organisation lancée en 1971 par un commando de gars ne l’ébranle pas non plus. Celle qui se présente en disant pour rire « I’m a CBC, a Chinese born in Canada » a vu son père, un immigré chinois, bosser des heures de fou dans son restaurant de Limoilou, où elle prenait les commandes avec un accent québécois à confondre les clients ! « J’ai été exposée très tôt à la différence. À Québec, dans les années 1970, j’étais la seule Asiatique de l’école. Alors être une femme, vous savez… »

Son élection est d’ailleurs un signal qu’envoie MSF, selon elle. « Dans les sphères décisionnelles, nous sommes sous-représentées et les attentes envers nous sont beaucoup plus élevées. » Elle encourage néanmoins les filles à foncer. « Être une femme n’est pas un handicap. C’est un avantage, même ! Combien de points de contrôle j’ai passés en promettant ma main au militaire ! lance-t-elle à la rigolade. Il faut suivre ses passions. »

Pour Joanne Liu, la médecine d’urgence était un rêve. Adolescente, la cadette de quatre enfants, « le mouton noir », traverse une crise existentielle. Elle lit Et la paix dans le monde, docteur ?, L’éradication mondiale de la variole (un rapport de l’Organisation mondiale de la santé), La peste… À 17 ans, elle laisse l’école et s’engage pendant un an auprès de l’organisme de bénévolat Katimavik. Elle cumule les jobines – décoller de la gomme à mâcher dans un aréna et de la cire de cierge dans une église avec un fer à repasser… « Ça m’a donné le goût de retourner aux études ! » Dans le cadre d’un programme de coopération internationale, elle passe trois mois au Mali à vivre au rythme africain et à marcher un demi-kilomètre pour puiser l’eau. « Il n’y a rien d’humanitaire là-dedans, ces expériences profitent à ceux qui partent », affirme-t-elle, lucide.

Diplômée de la Faculté de médecine de l’Université McGill, elle rallie MSF en 1996. De mission en mission, elle se retrouve à Paris, trois ans plus tard, comme directrice des programmes à MSF France, puis à la tête de MSF Canada de 2004 à 2009.

Mais la carrière sur le terrain, l’apprendra-t-elle, comporte aussi son lot de renoncements. Elle a dû faire une croix sur les enfants et a mis du temps à trouver son conjoint, un travailleur autonome qui, cette fois, va l’accompagner à travers l’Europe.

En raison de ses nombreux déplacements, il lui a fallu des années pour obtenir son poste au CHU Sainte-Justine, à Montréal. « Beaucoup de jeunes médecins veulent des emplois permanents. Moi, j’ai pris un risque, j’ai fait des remplacements, mais je n’ai jamais manqué de boulot. »

Paradoxalement, ses deux vies lui ont toujours donné l’impression d’être ordinaire dans tout. « J’aurais voulu être un super professeur émérite, faire de la recherche… Je n’ai rien accompli de tout ça, reconnaît-elle sans amertume. Je me considère comme un médecin correct, qui fait un job correct. Je ne suis pas une étoile sur tous les fronts. »

 

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