Famille tout compris

Faut-il laisser les enfants marcher seuls à l’école?

Dans certains pays, comme au Japon, on laisse les enfants marcher seuls jusqu’à l’école sans problème. Sommes-nous trop obsédés par la sécurité?

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Je me pose cette question depuis que mon aînée a fait son entrée à la maternelle. Nous habitons trop près de l’école pour avoir accès au transport scolaire, mais il faut tout de même une dizaine de minutes pour faire le trajet au pas bondissant d’une fillette de 5 ans. Tous les matins, j’observe les enfants qui migrent avec nous vers notre école de quartier. Plusieurs sont accompagnés de leurs parents, d’autres marchent en petits groupes. Peu sont seuls. J’essaie plus ou moins subtilement de deviner leur âge : « Alice, le garçon là-bas, tu sais en quelle année il est? »

Contrairement à d’autres provinces canadiennes qui ont fixé l’âge minimum pour laisser un enfant seul à 10 ou 12 ans, le Québec n’impose pas de telle loi. On laisse donc les parents user de leur gros bon sens pour déterminer à quel moment leur enfant est prêt à se rendre seul jusqu’à destination.

La difficulté là-dedans, c’est que le gros bon sens, non seulement c’est relatif, mais c’est aussi culturel. C’est le cas dans bien des situations qui concernent l’éducation des enfants, d’ailleurs (si ça vous intéresse, je vous suggère le livre How Eskimos Keep Their Babies Warm).

J’ai justement eu un petit choc culturel en regardant cette vidéo qui compare les modes de transport de deux écolières, l’une au Japon et l’autre en Australie.

Noe, jeune Japonaise de 7 ans, ne fait pas que revêtir son uniforme toute seule. Elle marche jusqu’à la gare, saute dans un premier train, puis un deuxième, avant d’arriver enfin à l’école. Il faut voir cette minuscule enfant trimballer lourdement ses sacs et décrire en détail son itinéraire avec tous les transferts.

De son côté, Emily, préadolescente australienne de 10 ans, ne s’est jamais rendue à l’école toute seule et ce sera sans doute ainsi jusqu’à son entrée au secondaire. Son papa va la reconduire tous les matins en voiture, même si l’établissement se trouve à quelques minutes de marche de chez elle.

Dans ce reportage, on apprend que les Japonais valorisent beaucoup l’autonomie des enfants, et ce, dès leur plus jeune âge. Un proverbe dit même « d’envoyer les enfants bien-aimés en voyage », une façon de dire qu’il faut laisser partir ceux qu’on aime, selon la mère de Noe. Elle n’est pas stressée pour deux cennes que sa fille soit laissée à elle-même: « Si elle se perd ou qu’elle se trompe de train, elle devra s’arranger toute seule. Elle ne pourra pas revenir à la maison autrement! »

Un discours qui passerait pour de la négligence en Amérique du Nord. Peut-être avez-vous entendu parler de cette mère qui a été arrêtée en Floride parce qu’elle a laissé son enfant de 6 ans se rendre seul au parc? On peut trouver plusieurs cas semblables qui ont fait la manchette dernièrement. Semble-t-il qu’être seul dehors est désormais une situation dangereuse pour la jeunesse occidentale.

D’après un éditorial du Globe and Mail paru à la rentrée, on nage en pleine paranoïa. Le texte encourage les parents à se rebeller contre « notre obsession collective de la sécurité » et de laisser les enfants marcher seuls à l’école. Cette tendance à la surprotection de nos enfants serait basée sur des peurs non-fondées : il est extrêmement rare qu’un enfant se fasse enlever par un pur étranger et les crimes violents contre les enfants n’ont jamais été aussi bas depuis les années 1960. Ce qui a changé, c’est notre perception du danger et notre tolérance au risque.

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Photo: iStock

J’ajouterais également le regard des autres. Aujourd’hui, ce qu’il est de bon ton d’affirmer, c’est qu’on vit dans un monde de fous où des pédophiles, des intimidateurs et des pittbulls se terrent à chaque coin de rue. Si on dit autrement, on est étiqueté parent irresponsable, voire suspect.

Il faut aussi ajouter qu’au Japon, le taux de criminalité exceptionnellement bas n’est pas la seule cause de l’émancipation précoce des enfants. La pression que leurs parents vivent dans leur vie professionnelle y est aussi pour quelque chose. Ces derniers ne peuvent tout simplement pas prendre le temps d’accompagner leurs enfants à l’école sans nuire à l’organisation rigide du monde du travail.

Ce n’est pas simple, tout ça. Je trouve qu’il y a quelque chose de très attirant dans l’indépendance à la japonaise, peut-être un sentiment de liberté qui me rappelle ma propre enfance. Pourtant, je doute que ce soit applicable tel quel ici, le décalage culturel et philosophique est trop grand. Je suis aussi d’avis que le discours de peur que les gouvernements et les médias nord-américains aiment ressasser bousille notre gros bon sens et nous fait perdre le sens de la réalité. J’aimerais savoir quels sont les véritables risques qu’un écolier québécois encourt en marchant seul vers son école de quartier.

D’ici là, j’espère accompagner ma fille encore longtemps sur le chemin de l’école. Pas pour la protéger, mais juste pour être là, avec elle, sur le trottoir, au petit matin. C’est un grand bonheur de la voir bondir alors que le soleil se lève.

Est-ce que vos enfants marchent seuls vers l’école? Si oui, depuis quel âge?

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Marianne Prarie est l’auteure de La première fois que… Conseils sages et moins sages pour nouveaux parents (Caractère)