Société

Femme inspirante: Marie-Ève Morin

Dès le début de sa pratique, celle qui se destinait d’abord à une carrière en musi­que – « le piano a toujours été ma drogue de prédilection ! » – s’est intéressée aux gens dans la marge, car leur sensibilité à fleur de peau la fascine.

Photo: Jacques Nadeau

La médecin de famille, fondatrice et directrice médicale de la Clinique Caméléon, à Montréal change le Québec… en sensibilisant la population à la crise des opioïdes et aux préjugés sur la dépendance aux substances.

Depuis 16 ans, plus de 2 500 Québécois sont morts intoxiqués par des opioïdes, une puissante famille de médicaments utilisés pour soulager la douleur qui sont délivrés sur ordonnance, mais qu’on trouve aussi sur le marché noir. Le phénomène ne cesse de s’amplifier au pays. Or, bien des décès et des surdoses pourraient être évités si on améliorait l’accès à la méthadone et à la buprénorphine, deux médicaments de substitution aux opioïdes efficaces pour arrêter de consommer, croit Marie-Ève Morin. « Peu de médecins sont formés pour prescrire ces traitements pourtant simples, et c’est plutôt déplorable. »

Manifestement, l’omnipraticienne adore ses patients, qui le lui rendent bien – certains lui apportent même de petits cadeaux à l’occasion. « Ce sont des gens qu’il est hyper gratifiant de soigner, car le moindre soutien peut faire une grande différence dans leur vie, souligne la fondatrice de la chaleureuse clinique Caméléon, qui offre depuis deux ans des soins médicaux à ceux pris dans les griffes de dépendances diverses. Dans la salle d’attente, une faune bigarrée défile – ingénieurs, mères de famille, transsexuels, artistes… Pourtant, depuis qu’il est beaucoup question des opioïdes, les médias tendent à ne présenter que les piqueries et les prostituées des quartiers défavorisés, dénonce-t-elle, alors que le problème touche toutes les sphères de la société.

Dès le début de sa pratique, celle qui se destinait d’abord à une carrière en musi­que – « le piano a toujours été ma drogue de prédilection ! » – s’est intéressée aux gens dans la marge, car leur sensibilité à fleur de peau la fascine. « J’ai commencé à l’hôpital Saint-François d’Assise, dans le quartier Limoilou. À l’époque c’était un peu le Hochelaga de Québec, il y avait beaucoup de toxicomanes, de gens atteints du VIH, de l’hépatite C, de problèmes de santé mentale. Or, c’est auprès d’eux que je me suis sentie utile pour la première fois de ma vie. »

Elle-même détonne dans le paysage de la communauté médicale, avec ses Doc Martens fleuris et sa robe noire pas trop BCBG. « C’est vrai, et ça me fait plaisir ! Je suis une rebelle qui aime faire les choses autrement. Quand j’étais petite, je rêvais de devenir une punk sur la rue Sainte-Catherine. » Son sentiment de ne pas correspondre au profil type de l’étudiant en médecine – ce demi-dieu hyper compétitif et sans faille – l’a d’ailleurs conduite à l’anorexie pendant le doctorat. Un épisode très souffrant qui l’aide peut-être à mieux comprendre la détresse des gens qu’elle accueille dans son bureau vert lime, puisqu’on compare de plus en plus les troubles alimentaires à la toxicomanie.

Son rêve ? Publier un récit autobiographique un jour. Mais surtout, ouvrir d’autres cliniques Caméléon à Montréal. « Le nom Caméléon, c’est en l’honneur de Darwin, qui a écrit : “Ce n’est pas le plus fort de l’espèce qui survit, ni le plus intelligent. C’est celui qui sait le mieux s’adapter au changement.” Beaucoup de mes patients s’en sortent et deviennent même des overachievers. Ils démarrent des entreprises, font des bébés, retournent à l’école. C’est extraordinaire de les voir aller. Pour moi, ça vaut de l’or. Ils sont ce que j’ai de plus précieux. 

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