Femmes en politique: comment en recruter plus... et les garder

ILLUSTRATION : ISTOCK PHOTO/MARY LONG
Chaque campagne électorale suscite la même question: où sont les femmes? La prochaine, en 2026, ne fera sans doute pas exception. Les partis se demanderont encore comment favoriser une participation accrue des femmes à la vie politique, en cherchant des moyens de faire en sorte que l’Assemblée nationale soit à l’image de la société, composée à parts à peu près égales d’hommes et de femmes.
Au Québec, on n’en est plus à se demander si on doit ou non viser la parité. En règle générale, du moins dans le discours officiel, cet objectif est commun à l’ensemble de la classe politique. C’est sur le choix des moyens qu’on ne s’entend pas.
D’un côté, il y a ceux qui estiment qu’avec le temps, l’écart entre hommes et femmes se refermera de lui-même. Pour preuve, ils font valoir que la proportion de candidates et d’élues ne cesse de croître d’une élection à l’autre. Selon eux, la pression populaire, jointe à celle des élues, finira par corriger la situation.
De l’autre, il y a les tenants de la voie législative. À leurs yeux, légiférer est la seule façon d’éviter les reculs et de pérenniser la présence d’une masse critique de femmes à l’Assemblée nationale et au Conseil des ministres, puisque l’égalité de représentation et l’accès aux lieux de pouvoir vont de pair.
La résistance des femmes
Dans les faits, l’objectif de la parité se heurte à autre chose: le rapport ambigu des femmes avec le pouvoir. Celles-ci ont tendance à résister aux appels du pied, se méfiant de l’univers politique, qu’elles jugent hostile à leur endroit. C’est comme si ce monde leur était étranger, estime Brigitte Legault, organisatrice en chef des campagnes électorales de la Coalition avenir Québec (CAQ) depuis 2012 et directrice générale du parti. Un détour par le Parlement ne constitue pas un « parcours naturel » pour les femmes, dit-elle.
France Amyot, jusqu’à tout récemment directrice de la campagne électorale de 2026 du Parti québécois (PQ), abonde dans ce sens. Les éventuelles candidates se demandent toujours pourquoi on a pensé à elles, pèsent le pour et le contre sans fin, posent beaucoup de questions, anticipent l’impact sur leur vie, alors que les hommes « ont très, très peu ce genre de questionnements ».
Bref, pendant que la fille hésite, le gars fonce. Selon France Amyot, beaucoup d’hommes veulent être en politique pour être en politique, parce que le pouvoir les attire. « Les femmes, elles, veulent accomplir quelque chose de précis, qui leur tient à cœur », dit l’ex-directrice de campagne, se rappelant avoir rencontré de jeunes candidats potentiels qui, « dans leur plan de carrière, se voyaient déjà premier ministre »!
Ce que confirme sans hésiter Brigitte Legault. « Les hommes, quand tu les approches, c’est comme si ça leur était dû. Ils pensent tous devenir ministres », dit-elle.
La grande séduction
Les hommes et les femmes, on l’aura compris, entretiennent avec le pouvoir politique un rapport tellement différent que les partis ont dû moduler leur approche des candidats selon le genre.
« Il est très rare que les femmes disent oui d’emblée », ajoute Mme Legault, consciente que, pour les amener à se porter candidates, il faut persévérer, rassurer, revenir à la charge, créer un climat de confiance et « leur consacrer de nombreuses heures », voire des années.
Des exemples? La ministre de l’Habitation, Sonia Bélanger, s’est fait courtiser par la CAQ pendant sept ans avant de porter les couleurs du parti, en 2022.
En 2014, le PQ tentait en vain d’enrôler la pharmacienne Diane Lamarre, qui se faisait désirer. L’ex-première ministre, Pauline Marois, a dû intervenir personnellement et la rencontrer à plusieurs reprises pour réussir à l’intégrer dans son équipe. Normalement, le chef du parti – d’autant plus s’il est premier ministre – ne se mêle pas directement du recrutement. Sauf que, parfois – surtout s’il s’agit du recrutement d’une femme –, cela peut faire la différence.
Approchée en 2016 par François Legault, alors dans l’opposition, Sonia LeBel, ex-procureure en chef de la Commission Charbonneau – et aujourd’hui ministre de l’Éducation –, a hésité longtemps avant d’accepter l’offre de porter les couleurs de la CAQ. Elle a choisi la stratégie des petits pas: d’abord occuper le poste de conseillère du chef, pour apprivoiser l’univers politique et partisan, avant de faire le grand saut et de poser sa candidature, en 2018.
Le parcours de ces trois politiciennes n’a rien d’exceptionnel; il est à l’image de la grande prudence que la politique inspire aux femmes en général.
Sans compter que le recrutement est également tributaire de la popularité des partis. En 2022, à la CAQ, c’était un jeu d’enfant, alors que pour le PQ, c’était un cauchemar. Tout indique que ce sera l’inverse en 2026. Plus d’un an avant l’échéance électorale, le PQ avait déjà reçu près de 600 curriculum vitae de personnes intéressées à porter ses couleurs. Phénomène nouveau: 40% d’entre eux provenaient de femmes.

Obstacles nombreux
Tant d’autres facteurs peuvent être perçus comme des obstacles et influencer la décision des femmes. Au premier chef, les obligations familiales – et la charge mentale qui vient avec –, qui incombent encore aux mères. « Le contexte familial, c’est vraiment un frein pour amener les femmes en politique », constate l’ex-ministre de la Condition féminine, Christine St-Pierre, qui a fait du recrutement pour l’équipe libérale dans le passé. Elle note qu’avant de dire oui, une mère va réfléchir longtemps et se demander comment gérer sa vie de famille, en raison des constants allers-retours entre le Parlement et la circonscription qu’implique la fonction.
D’autres considérations, et non des moindres, freinent l’enthousiasme d’éventuelles candidates: l’absence de congé parental, les horaires et la charge de travail des élues, le ton parfois acrimonieux en Chambre et son climat de confrontation, et la misogynie envers les femmes politiques si répandue sur les réseaux sociaux, allant de propos dégradants sur leurs attributs physiques et leur apparence jusqu’à des menaces de viol.
D’autre part, une fois élues, les femmes déchantent souvent vite. Elles se sentent inutiles et sous-utilisées, conclut l’historien Alexandre Dumas, auteur de l’étude intitulée Pourquoi les femmes quittent-elles la politique?, menée en 2024 auprès de 21 ex-élues pour le compte du comité des femmes du Cercle des ex-parlementaires de l’Assemblée nationale. En d’autres mots, elles se sentent parfois comme une « plante verte », selon l’expression colorée de Claire Samson, ex-députée de la CAQ, puis du PCQ.
La tentation de partir après un seul mandat est donc forte. En 2022, les deux tiers des parlementaires ayant choisi de ne pas être candidats à nouveau étaient des femmes, même si celles-ci n’occupaient que 44% des sièges. L’exode, on le constate, était majoritairement féminin.

Les grands moyens?
Dans ce contexte, une idée fait son chemin: seule une loi pourrait donner de véritables moyens politiques aux femmes. « On est rendus là. Il faut pousser ça le plus possible », estime l’ex-ministre, Christine St-Pierre. En 2021, la députée de l’opposition libérale, Isabelle Melançon, avait déposé un projet de loi visant à imposer aux partis politiques de présenter au moins 40% de candidatures féminines. Le gouvernement Legault n’y a pas donné suite.
Les tenantes de cette option, elles, s’organisent. Le Groupe Femmes, Politique et Démocratie (GFPD), en collaboration avec le Comité des femmes ex-parlementaires de l’Assemblée nationale, a produit, en novembre 2024, le documentaire Manifeste pour la parité: des politiciennes prennent la parole. Des élues et ex-élues de tous les partis y souscrivent à l’idée d’avoir recours à la voie législative.
Depuis plus de 20 ans, le GFPD, créé en 1999, se bat pour la parité en politique. Il milite auprès des gouvernants et chefs de partis en faveur de l’adoption d’une loi destinée à ancrer le principe dans les mœurs politiques. Selon ses recommandations, les partis auraient le choix entre la carotte et le bâton: se conformer à l’éventuelle loi et avoir accès à des sources de financement supplémentaires ou la défier et subir des pénalités financières.
Des hommes donnent d’ailleurs au GFPD un appui inconditionnel. « Qu’on fasse la loi et qu’on en finisse! » lançait Régis Labeaume, ex-maire de Québec, à l’occasion d’un colloque organisé par le GFPD sur le sujet, en décembre dernier. Lors du même événement, son confrère, Jean-Pierre Charbonneau, ex-président de l’Assemblée nationale, déplorait, pour sa part, que la place des femmes en politique dépend encore et toujours du « bon vouloir du prince en exercice », étant laissée à l’entière discrétion des chefs de parti.
La présidente du Conseil du statut de la femme, Louise Cordeau, a rappelé alors qu’une loi avait été adoptée en 2006 en vue d’imposer la parité aux conseils d’administration des sociétés d’État: « Et aujourd’hui, on ne pose plus de questions. C’est devenu une évidence », note-t-elle.
Des mesures ou des lois proparité existent déjà ailleurs dans le monde. Selon ONU Femmes, dont la mission est de promouvoir l’égalité des sexes, la parité – soit une proportion d’au moins 45% d’élues – est présentement atteinte dans 16 des 193 États membres des Nations Unies, dont le Mexique, la Nouvelle-Zélande et la Suède. D’autres, comme la France et l’Espagne, n’ont pas encore atteint leur but. Les femmes y comptent respectivement pour 36% et 44% de la députation.
Un consensus loin d’être acquis
Au Québec, l’impératif d’un cadre légal ne fait pas l’unanimité. Le premier ministre, François Legault, s’est prononcé contre. Brigitte Legault, son organisatrice en chef, croit qu’imposer des pénalités – en cas de non-respect de la parité – priverait les partis moins fortunés que les autres de ressources financières éventuellement destinées à recruter des femmes. Elle rappelle que l’appui d’un parti à une candidature peut coûter de 40 000$ à 50 000$ (location de local, promotion, etc.). « Le cash, c’est la clé. C’est plate, mais c’est de même que ça marche », assure-t-elle.
Le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, n’a pas pris position. « Je pense qu’on n’est pas encore rendus là », estime France Amyot, qui a été sa directrice de campagne jusqu’à la fin octobre 2025. Elle se dit d’ailleurs « partagée » sur la nécessité d’une telle initiative, qui ne fait pas consensus chez les femmes. Des candidates éprouveraient un malaise, selon elle, à se voir confinées à « une classe à part » et réduites à un quota à respecter.
Quel que soit le moyen retenu pour y arriver, il est acquis dans les milieux féministes qu’une présence importante et durable des femmes dans les sphères du pouvoir aurait valeur de puissant symbole dans leur longue marche vers l’égalité. Une fois relevé le défi du recrutement, une question s’imposera à elles: comment exercer ce pouvoir? Les filles n’étant pas socialisées comme les garçons, se pourrait-il que la façon de gouverner et le regard qu’une élue porte sur les enjeux à prioriser reflètent cette différence?
Idéalement, la parité devrait donc transcender le simple exercice comptable pour transformer de l’intérieur la culture politique, estime l’écrivaine et journaliste Pascale Navarro, qui explore ces questions depuis des années. « Ce n’est pas juste une question de chiffres. C’est une question de sens, une question de contenu, de latitude », soutient-elle, puisque l’accès aux lieux de pouvoir, « si c’est pour se mouler, ne rien changer et faire comme si de rien n’était, ça sert à quoi? ».
Pour en savoir plus

Le sexe du pouvoir, de Jocelyne Richer
Éditions La Presse, 2024, 360 pages.

Pour une féminisation du pouvoir, de Pascale Navarro
Leméac, 2025, 112 pages.
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