Histoire: hommage aux femmes oubliées

La journaliste Noémi Mercier redécouvre des femmes remarquables que l’histoire a effacées. Ces héroïnes méritent leur place dans notre mémoire collective.

 
Photo: Julie Perreault

Je n’avais aucune idée qu’une Montréalaise avait un jour été l’une des sprinteuses les plus rapides du monde. En 1932, Hilda Strike a décroché l’argent au 100 mètres aux Jeux de Los Angeles, les deuxièmes olympiades où les femmes ont été autorisées à concourir en athlétisme.

Comment n’ai-je pas su que Rose Ouellette, dite « La Poune », a été plus qu’une comique burlesque, mais la première femme à diriger un théâtre en Amérique du Nord? Sous sa gouverne, le Théâtre National, à Montréal, a fait salle comble deux fois par jour, sept jours sur sept, pendant près de deux décennies.

Je ne savais pas non plus que la grève des bûcherons de Rouyn, en 1933, épisode fondateur du mouvement ouvrier au Québec, on la devait notamment à Jeanne Corbin. Cette jeune militante a arpenté les chantiers pour convaincre les travailleurs de se soulever, ce qui lui a valu une peine d’emprisonnement de trois mois.

Et que dire d’Elizabeth Davie, qui, en 1841, en prenant seule la barre du chantier maritime qui porte ce nom, à Lévis, après la mort de son mari, est devenue vraisemblablement la première femme patronne d’un chantier naval au monde.

Ces destins extraordinaires ne m’avaient jamais été contés. Il a fallu que j’aie le privilège d’animer une série documentaire sur l’histoire du Québec pour en être instruite par une équipe de spécialistes passionnés, pilotée par l’historienne Myriam Wojcik.

Sans eux, j’aurais continué à entretenir le mythe voulant que les femmes aient joué un rôle négligeable dans les grands élans sociaux, politiques ou artistiques qui ont façonné le Québec. Si les annales ont retenu autant de héros et si peu d’héroïnes, croyais-je, c’était parce que les femmes avaient été largement absentes de la vie publique. D’abord, des lois les ont longtemps empêchées d’y prendre part et, de toute façon, leurs obligations familiales rendaient impensable toute occupation loin du foyer.

Elles récuraient, cuisinaient et changeaient les couches; ils gouvernaient, inventaient et marquaient des buts.

Or, la réalité est beaucoup moins caricaturale. De tout temps, des femmes ont surmonté les embûches et bravé les interdits pour s’extirper du carcan domestique. Et elles ont été bien moins rares que ce que j’avais soupçonné. Dans les arts, les rébellions, les sciences, les sports, partout, elles étaient là, juste en marge du cadre étroit où s’écrit l’Histoire officielle. Mais leur contribution a été effacée de la mémoire collective.

Photo: Stocksy/Lior + Lone

Comme j’aurais aimé les connaître plus tôt, ces héroïnes indomptables. Elles m’amènent aujourd’hui à me demander si, avec elles comme compagnes pour forger mon imaginaire et guider mes aspirations, j’aurais eu des rêves moins raisonnables, des ambitions moins sages. J’en éprouve un mélange d’enchantement, de chagrin et de colère.

À force d’écrire sur la condition féminine, j’en ai conçu une allergie viscérale aux discours qui incitent les femmes à « oser » et à « se faire confiance » pour occuper la place qu’elles méritent dans la société. Je suis plutôt persuadée que les gens de pouvoir ont la responsabilité de changer les règles du jeu afin que les femmes soient reconnues à leur juste valeur. Les messages du type « quand on veut, on peut » sont à mes yeux plus proches des mantras de croissance personnelle que du féminisme.

J’ai lu trop d’études sur la discrimination systémique pour penser qu’il suffit de croire en soi pour échapper aux inégalités. Désolée.

Et pourtant, il a fallu dans notre histoire que des guerrières défoncent des portes et abattent des murs. De temps à autre, une seule personne a le pouvoir de changer le cours du monde au bénéfice de celles qui suivent, avec un peu de chance et suffisamment de courage et de force de caractère. Bien qu’il faille à l’occasion y sacrifier sa santé, sa sérénité et sa vie de famille, oui, parfois, quand on veut, on peut.

Alors pourquoi pas nous? Pourquoi pas moi? 

Noémi Mercier est journaliste. Elle anime la série historique Kebec, sur les ondes de Télé-Québec, et collabore à diverses émissions de télé et de radio. 

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