Je vis les portes débarrées

Geneviève Pettersen raconte dans ses mots ce que lui a fait subir un moniteur dans un camp de vacances lorsqu’elle avait douze ans, et qu’elle avait tu jusqu’ici.

 

Ma_parole

Été 1994. Comme d’habitude, je passe deux semaines au camp de vacances. Mais cette fois-là, c’est spécial parce que je serai dans le groupe des plus vieilles, spécial parce qu’on aura le droit, enfin, de se coucher après les bébés de onze ans et de veiller autour du feu avec les moniteurs.

La veille du camp, j’étais prête. J’ai placé dans mon sac à dos six shorts, une dizaine de t-shirts de toutes les couleurs et, surtout, mon nouveau maillot de bain. J’avais acheté le fameux une-pièce Budweiser, mais pas le blanc qu’on voit au travers quand on se baigne. J’avais pris le bleu marine parce que je n’étais pas une guidoune. Dans mon nouvel une-pièce, je ressemblais à la fille sur le poster du show Harley Davidson. Je me regardais dans le miroir et je trouvais que mes seins étaient vraiment rendus gros. Ça me gênait pas mal, mais j’avais pas le choix de faire avec vu qu’ils étaient pognés après moi.

Photo: iStock
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À la journée d’accueil, j’ai retrouvé toutes mes amies des années passées. Mais ce n’est pas elles que je cherchais. Je me demandais si le beau moniteur qui était là l’an passé travaillait encore cet été. Ça n’a pas pris cinq minutes pour que je le voie trimballer le chariot à collations en direction du groupe des plus petits. Il était aussi beau qu’avant, encore plus peut-être. J’avais des papillons dans le ventre juste à penser qu’il allait peut-être passer à côté de moi avec ses berlingots de lait et ses barres tendres.

À la plage, le même après-midi, je portais mon maillot de bain. Toutes les filles dans mon groupe me complimentaient, et elles me trouvaient chanceuse que ma mère me laisse porter pareille affaire. Le moniteur, celui que je trouvais à mon goût, s’est approché. On s’est mis à discuter. Il me parlait de la musique qu’il écoutait. Je faisais semblant de connaître les bands dont il me parlait. On a discuté longtemps avant que je surprenne son regard sur ma poitrine. Je me rappelle l’effet que ça m’a fait de savoir qu’il regardait là. J’étais contente. Je jubilais à l’idée qu’un gars de 21 ans s’intéresse à moi de cette façon. J’avais des papillons dans l’estomac.

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On partait en camping sauvage dès le lendemain, donc ç’a pris quatre jours avant que je revoie mon beau moniteur. C’était à la cafétéria du camp. Il est passé près de moi et m’a glissé un billet dans les mains. «Retrouve-moi derrière la maison des moniteurs ce soir pendant le feu de camp.» Je ne sais pas ce que je me suis imaginé, ou plutôt oui, je le sais très bien. Je me suis imaginé que j’irais le rejoindre et qu’il me dirait à quel point il me trouvait cute. On s’embrasserait peut-être. C’était l’affaire la plus osée que je pouvais me figurer à douze ans. J’ai conté ça aux filles de mon équipe et elles aussi, elles jubilaient. Un gars de 21 ans, ça nous impressionnait pas mal.

Le soir, je me suis trouvé une excuse pour aller errer du côté de la maison des moniteurs. Il m’attendait. Il m’a souri et m’a dit de venir dans sa chambre. Il voulait me faire écouter de quoi. Je l’ai suivi, persuadée que je venais de rencontrer le prince charmant. Il a mis une toune de Pantera dans le ghetto et il m’a regardée bizarrement. «T’as vraiment des gros seins pour une fille de 12 ans le sais-tu ?» Je ne savais pas quoi répondre. J’étais mal à l’aise à cause de la façon crue dont il s’était adressé à moi. Là, il s’est avancé et m’a accotée fermement contre le mur. C’est là que j’ai compris dans quel pétrin j’étais. Il a commencé à me frencher d’une façon très désagréable en me malaxant les seins. Il me faisait mal, mais je ne savais pas comment lui dire. Après, il a détaché mon short en jeans et a rentré ses doigts dans mon vagin sans ménagement. J’ai hurlé de douleur. «Ta gueule crisse d’agace», a été sa réponse. Mais il avait été décontenancé par ma réaction et avait relâché son étreinte.  Je l’ai poussé et je me suis sauvée de la chambre en courant.

Je suis retournée au feu et en rentrant me coucher, j’ai enroulé mes bobettes pleines de sang dans du papier de toilette pis je les ai jetées aux vidanges. Le lendemain, pendant la corvée de vaisselle, il est arrivé derrière moi au moment où l’autre fille avec qui j’essuyais des verres était partie je ne sais pas trop où. Il m’a chuchoté que j’étais une petite plotte pis que j’étais aussi ben de fermer ma gueule vu que je lui avais couru après avec mon maillot de petite vache. J’ai ravalé mes larmes et j’ai continué à faire briller les verres.

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Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais parlé de ça avec à personne. Surtout pas à mes parents. Je n’ai rien dit parce que j’étais convaincue que je m’étais moi-même mise dans cette situation avec mon maillot Budweiser et mes gros seins. J’étais certaine que je l’avais cherché, parce que quelque part, j’avais du désir pour ce moniteur de camp de vacances. Mais il avait 21 ans et moi 12. J’avais du désir, mais pas ce désir-là. Ce gars-là m’a agressée sexuellement et ç’a m’a pris des années pour m’en rendre compte. Tout ce temps-là, quand j’y repensais, je m’imaginais que c’était une amourette qui avait mal tourné.

Alors quand j’entends Éric Duhaime comparer les femmes victimes de violence sexuelle à des autos qu’on aurait laissées débarrées, ça me met en troisième crisse. Parce que j’ai pensé pendant des lustres que si ça m’était arrivé, c’était de ma faute. J’avais juste à pas m’habiller de même, à pas avoir des gros seins ou à pas exister. J’avais juste à garder mon maudit char barré. Vous rendez-vous compte à quel point c’est terrible de dire une affaire de même? J’espère que monsieur Duhaime réalise l’effet de ses paroles sur les victimes d’agression. Moi, je n’ai pas envie de me comparer à un char, mais j’ai envie de vous dire, et à lui en particulier, que je peux laisser les portes débarrées si ça me tente et que cela ne constitue en rien une autorisation pour venir s’asseoir dedans. Fin de la métaphore automobile de marde.

Pour écrire à Geneviève Pettersen: genevieve.pettersen@rci.rogers.com
Pour réagir sur Twitter: @genpettersen
Geneviève Pettersen est l’auteure de La déesse des mouches à feu (Le Quartanier)

 

 

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