Société

La révolution bio du Sikkim

Un petit État du nord de l’Inde, dans l’Himalaya, est en train de prouver que l’agriculture sans pesticides ni fertilisants chimiques peut améliorer les conditions de vie des populations paysannes tout en accroissant la biodiversité du territoire. Coup d’œil.

Le district de Dzongu est encore nimbé de brouillard quand le chant des oiseaux annonce le début d’une nouvelle journée. Alors que l’humidité s’évapore et qu’apparaît un ciel cristallin, dans les collines boisées résonnent des cascades d’eau dévalant les montagnes environnantes. Quelques heures plus tard, le soleil passera derrière ces pics majestueux, révélant l’imposante silhouette enneigée du mont Kangchenjunga, troisième sommet de la planète.

À ses pieds, le monde s’éveille. Les producteurs maraîchers sont déjà aux champs, comme partout ailleurs dans la campagne indienne. À une différence près et non la moindre : ici, toute l’agriculture est 100 % bio.

Bienvenue au Sikkim, premier – et seul – État entièrement biologique au monde. Depuis 2016, ce minuscule territoire blotti entre le Bhoutan, le Népal et le Tibet interdit toute utilisation d’intrants chimiques dans ses cultures. Objectif : préserver son environnement, son écosystème et sa riche biodiversité, et assurer une vie plus saine à ses 610 000 habitants, soit l’équivalent, à peu de chose près, de la population de Québec. Pour cette initiative, le Sikkim a même reçu une distinction de la part de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.

Culture bio Sikkim

Une maison paysanne, dont le terrain est consacré à la culture biologique. Photo : Matilde Gattoni

Tenzing Lepcha, fermier et militant de l’environnement, a ressenti l’appel de sa terre natale il y a quelques années. Il a abandonné la ville pour retourner vivre à Dzongu et plonger dans l’aventure bio. « Le monde industrialisé a suivi la voie du progrès, mais aujourd’hui, même les Occidentaux tentent de retourner à leurs racines », explique l’homme de 39 ans, assis sous un porche dans une nature luxuriante. Dès son arrivée dans la région, Tenzing a encouragé les jeunes chômeurs à se lancer dans l’agriculture et a géré lui-même la commercialisation des produits de Dzongu. Aujourd’hui, on le vénère. Il incarne à lui seul la nouvelle voie que le Sikkim a suivie.

Récolte bio Sikkim

Après une matinée à récolter le riz, c’est l’heure de la pause. Des fruits utilisés en médecine traditionnelle, cultivés à la ferme d’Azing Lepcha. Photo : Matilde Gattoni

Plus de biodiversité

Les premiers résultats de cette révolution bio se font déjà sentir. Les autorités locales comme les universitaires ont noté un essor chez les espèces fauniques, les insectes et les papillons.

Cela dit, ce mode de culture n’est pas sans risques. Il est plus complexe et requiert davantage de main-d’œuvre que l’agriculture conventionnelle. Et ses rendements sont inférieurs. La rentabilité n’est pas encore au rendez-vous. Sauf pour quatre cultures – gingembre, sarrasin, curcuma et cardamome – qui pourraient booster les exportations de l’État indien. Toutefois, celui-ci ne dispose pas pour l’instant des infrastructures nécessaires à la commercialisation des produits alimentaires. Mais des investisseurs du Moyen-Orient, d’Europe, d’Asie du Sud-Est et d’Extrême-Orient cognent à sa porte…

La révolution bio a tout de même profité à l’industrie du tourisme. En plus de sa géographie spectaculaire, le Sikkim est habité par diverses communautés – Bhoutias, Lepchas, Népalais et Tibétains – et possède un mélange de langues, de cultures, de religions, et une identité culturelle propre.

Le meilleur moyen d’explorer cette terre fascinante ? Quitter la capitale Gangtok et se perdre dans la nature luxuriante. Les visiteurs peuvent loger dans des maisons d’hôtes et goûter à la vie rurale authentique. Les journées se déroulent entre les récoltes, la marche en montagne et l’exploration des cascades cachées en forêt. Le soir, les familles se réunissent pour partager des histoires et de délicieux repas – bios, bien sûr – avec leurs invités.

Monastere Sikkim

Près d’un monastère, une statue de Bouddha trône parmi les plantes. Le monastère de Pemayangtse, l’un des plus anciens de la région. Sa construction remonte au 17e siècle. Photo : Matilde Gattoni

Autosuffisance salvatrice

Parmi les incontournables, on trouve la ferme d’Azing Lepcha, petit homme timide de 57 ans. Son histoire illustre autant les défis que les récompenses de la transition biologique. En 2003, Azing a hérité d’un terrain agricole de quelques hectares à la suite du décès de son père. Les parcelles en terrasses servaient jusque-là à la culture du maïs. Pendant 25 ans, l’application constante d’urée, un engrais azoté peu coûteux, avait appauvri un sol déjà aride.

Azing a donc converti cette terre en ferme fruitière, où poussent désormais sans additifs ni pesticides ananas, goyaves, bananes et mangues. Les débuts ont été très difficiles et il ne s’en cache pas. « Personne ne connaissait ma nouvelle activité. Je ne pouvais que vendre mes fruits au marché local. Pendant quatre ans, j’ai eu du mal à subvenir aux besoins de ma famille », explique-t-il.

Mais il a diversifié ses revenus en produisant du miel et des vins sans alcool fabriqués à l’aide de ses surplus de fruits. Les touristes, curieux, ont commencé à affluer, ce qui a convaincu Azing d’ouvrir un gîte à la ferme, jumelant ainsi agriculture biologique et tourisme équitable. Depuis, il accueille chaque mois plus de 300 visiteurs.

Grâce à son succès, Azing a prouvé à ses pairs agriculteurs qu’il est possible de cultiver la terre en comptant simplement sur la nature. Et qu’importe si 20 % de sa récolte est mangée par les insectes, les oiseaux, les singes et les animaux sauvages. « Cela ne me pose aucun souci, au contraire. Ces animaux nourrissent la forêt, qui à son tour fournit du fumier pour ma ferme. Tout est relié en nature », conclut-il, philosophe.

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