Léa & Louise

Ma burqa de chair?

Histoire de paradoxes

Lea et Louise hires

Chère Louise,

J’ai lancé la semaine dernière un essai, La revanche des moches, qui se questionne sur le culte de la beauté. Comme plusieurs autres, tu t’es dite étonnée de me voir accoutrée si coquettement à la soirée de lancement du livre. Tu as soulevé ce paradoxe évident. Une robe blanche et sexy n’est pas l’habit typique de la vraie féministe. J’aimerais qu’on en parle.

revanche-moches-400 copiePour te dire les choses franchement, je vis très bien avec mon look. Pierre Lapointe avance dans La revanche des moches que la beauté joue un rôle important dans nos vies. Je suis d’accord avec lui. La beauté n’est pas une mauvaise chose. Elle contribue au bonheur des gens par le cinéma, l’art, l’architecture, la musique, et aussi la mode.

De mon côté, ayant été asservie trop longtemps par la dictature de la maigreur, j’ai pris le pari que je ferai ce que je veux de mon corps, en commençant par l’aimer. Aujourd’hui, j’essaie d’en prendre soin sans tomber dans une obsession maladive… J’aime m’habiller comme il me plaît. Suis-je esclave des diktats de beauté? Je l’ai déjà été. Je ne le suis plus.

Vis-je bien avec cette contradiction apparente? Oui. Tout n’est pas noir ou blanc dans la vie. Je suis une fan des nuances de gris. Critiquer l’obsession de la beauté ne signifie pas nécessairement refuser la beauté.

En entrevue, on me pose souvent cette question: «Oui, mais toi, Léa tu n’es pas moche! Comment peux-tu parler au nom des moches?». Ces journalistes n’ont pas bien compris ma démarche. Il ne faut pas prendre le titre au premier degré. La revanche des moches n’est pas un livre sur les moches, mais sur l’image de soi, les représentations, l’obsession de la beauté. Or, cette obsession pour le paraître n’appartient pas seulement aux laids. Nous sommes majoritairement asservis à cette volonté de plaire. La société dans laquelle nous vivons nous dicte d’être beaux sans quoi nous risquons l’ostracisme. Aujourd’hui, je ne me trouve pas moche, bien que pendant des années, je me suis trouvée horrible, parce que je ne correspondais pas aux critères de beauté auxquels souscrivent 5% de la population.

Mon livre n’offre pas de solutions à l’obsession de la beauté, ce n’est pas un guide moral. Mais, pourquoi écrire un essai sur le culte des apparences quand on envoie l’image d’une personne soucieuse de son physique? J’avoue ouvertement être encore un peu prisonnière de la burqa de chair. Quoi qu’il en soit, la revanche des moches se fait à petite échelle, individuellement et collectivement, à coup de questions et de remises en question. À chacune, chacun sa revanche.

Je te laisse sur cet extrait qui te fera mieux comprendre ce que tu entends par mes «paradoxes».

Enfant, toute mon existence s’est tournée très rapidement vers ce petit nombril, ce miroir qui m’envoyait une image que je détestais profondément. Et mon destin était celui de devenir celle qui plairait. J’ai appris à plaire trop jeune, à jouer la putain sans vraiment m’en rendre compte. C’est ce qui est inquiétant : ne pas s’en apercevoir, jusqu’au jour où les masques tombent. Et lorsque cela arrive, on comprend vite ce qu’il y a devant le miroir : une image construite pour plaire. Voilà l’aliénation qu’on ne peut nommer, car elle est trop vilaine, trop intime aussi. Cet atroce narcissisme perpétuel qui guette la fillette qui se fait vomir et qui se déteste jusqu’à vouloir mourir. Voilà qui m’écoeure profondément.

Je n’ai lu que très tardivement l’oeuvre de cet être fragile et profondément troublé qu’est Nelly Arcan. Je ne voulais pas m’y attarder, parce que je savais qu’elle était peut-être plus près de ce qu’on ne veut pas être. Malgré nous, notre obsession de la séduction, ce corps qui nous dégoûte et qu’on tente de parfaire. Un corps odieux avec ses formes, trop gros, trop grand, trop petit. Un corps mou, un corps rond, un corps vulgaire, un corps insignifiant. Se comparer. Encore et toujours. Parce qu’on ne sera jamais ceci ou cela. C’est ce qui me trouble le plus dans cette tyrannie de la beauté, c’est que dès qu’on y entre, on risque de s’y perdre: perdre notre identité, notre particularité, notre sensibilité. On risque de se perdre dans la quête de l’approbation. Mais celle-là ne parviendra probablement jamais. Pas complètement, du moins.

Je me suis réfugiée assez tôt dans les bras des hommes pour oublier ma prétendue laideur imaginée. Et pour parvenir enfin à m’accepter. Et comme lorsque je perdais tous les kilos, j’ai tenté de me transformer pour avoir l’approbation ultime. Mais je me suis toujours dit, dans ma petite tête d’adolescente, que je ne deviendrais jamais une putain. Et c’est quand on s’interroge très sérieusement sur la limite entre la putasserie et nos manoeuvres de séduction peu subtiles qu’on se rend compte qu’on a touché, quelque part, les dessous abyssaux de la crise existentielle de l’ado éperdument en quête d’amour. Et que tout cela est franchement vulgaire, insignifiant et pathétique. Que nous sommes rien ni personne, sauf un enfant en manque d’amour.

Cette dictature de la beauté m’a rendue folle quand je n’avais même pas l’âge de l’être. Cette aliénation destructrice est débilitante et me ronge de l’intérieur, comme elle ronge ces humains en quête d’individualisme, de sens à leur vie. À force de me faire vomir, de me détester, de jouer les putes, je me suis révoltée. Parce que je suis de nature combattive et que je déteste perdre, j’ai eu envie de gagner cette lutte dramatique. J’ai tué l’émotive en moi. Je l’ai étouffée. Je l’ai reniée. Je l’ai oubliée. Je me suis concentrée sur ma rationalité. Car de cette façon, je ne pour- rais plus jamais souffrir.

Voilà aussi pourquoi j’écris ces lignes. J’essaie de me révolter contre ce qu’on m’a dit de faire toute ma vie: plaire. Très rapidement, j’ai jeté à la poubelle celle que j’avais été. J’ai ignoré. J’ai feint mes angoisses. J’ai fait comme si cela n’avait pas existé. J’ai théorisé. J’ai réfléchi. Je suis devenue une femme froide et indépendante. J’ai méprisé les relations de séduction vulgaires. Et je me suis concentrée sur l’esprit, parce que j’avais trop perdu de temps à examiner ce corps. Éprise de moi-même, comme une narcissique finie qui se perd dans son miroir à se trouver plus laide ou plus belle selon ses humeurs. J’ai tenté de prendre ma revanche.

 

 

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