Entrevues

L’école québécoise est-elle en déroute?

Budgets sabrés, taux de décrochage élevés, échecs en hausse… L’école québécoise est-elle en déroute? «C’est plutôt un chantier en perpétuelle transformation», tempère Gérald Boutin, spécialiste en éducation et auteur de plusieurs ouvrages sur la réforme scolaire. Entrevue.

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Photo: iStock

On sent beaucoup de découragement dans le monde de l’éducation. Comme parents, que pouvons-nous faire pour garder le contrôle ?
D’abord, ne pas se laisser prendre au jeu des annonces dévastatrices. Se dire : voilà, l’école comporte des points positifs et négatifs. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? La réponse ne viendra pas toute ficelée de la part du ministère de l’Éducation. Les parents ont comme responsabilité première d’aider leur enfant en étant attentifs à son entourage et à son vécu, de même qu’à ses apprentissages. Il faut tenir compte de sa sensibilité et voir s’il se sent à l’aise dans son milieu. Parler avec lui, l’écouter parler de son école. Ça peut paraître banal, mais il ne faut pas l’oublier ! S’il éprouve des difficultés académiques, ne pas hésiter à s’adresser à son enseignant pour trouver ensemble des solutions.

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Nouvelles approches, nouveaux programmes, nouveaux bulletins… Depuis l’entrée en vigueur de la réforme pédagogique en 2000 (rebaptisée depuis renouveau pédagogique), tout change tout le temps. À commencer par le vocabulaire…
Le vocabulaire lancé par la réforme est un bel exemple de complication inutile ! L’école ressemble de plus en plus à un marché qui mise sur la nouveauté. La réforme bat son plein depuis 15 ans, faut-il le rappeler, et s’inscrit dans une logique marchande, ici comme ailleurs. En fait, « l’école marchande » est un mouvement mondial lancé notamment par l’OCDE. Exit le savoir gratuit, le plaisir d’apprendre. Les jeunes sont de plus en plus formés dans cet esprit-là : ça me sert à quoi d’apprendre ceci ou cela ? Du coup, les connaissances ont cédé la place aux compétences, le savoir au « savoir-faire ».

Est-ce que cela donne de bons résultats ?
Le nouveau programme de formation de l’école québécoise n’a pas permis aux jeunes de progresser, selon un rapport d’experts du projet ERES, paru en février 2015. Pire, leurs résultats ont diminué en maths et en français. Alors qu’autrefois nos jeunes performaient bien aux tests du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (Pisa) mené par l’OCDE. La réforme n’a rien corrigé au sujet du décrochage scolaire ou des difficultés d’apprentissage.

Que faire maintenant ?
Recentrer l’apprentissage sur la connaissance et la culture. C’est bien d’être compétent, mais il faut aussi être savant. Tout dépend maintenant de la volonté ministérielle. Je ne désespère pas. Car la réforme a eu ça de bon : elle a permis de s’interroger sur certaines méthodes pédagogiques jugées dépassées et de mettre l’éducation sur la carte. Mais ça ne suffit pas.

Problèmes de moisissure, peinture écaillée, mobilier désuet… Même le bâti tombe en ruines, comme pour illustrer l’état de délabrement du système d’éducation !
C’est l’exemple parfait d’un manque flagrant de prévision. Le gouvernement a consacré des millions à la réforme ! De sorte qu’il restait bien peu de ressources pour le reste – le ressac se fait sentir encore aujourd’hui. Les réformateurs ont perdu tellement de temps et d’énergie à convaincre les gens du bien-fondé de la réforme qu’ils ont fini par en oublier les bâtiments, les bibliothèques, etc.

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Comment les enseignants tirent-ils leur épingle du jeu ?
Leur travail est de plus en plus difficile. Surcharge de la tâche, trop d’élèves par classe, intégration massive des élèves en difficulté dans les classes ordinaires, manque de ressources, coupures dans le personnel de soutien… On voudrait que l’enseignant fasse tout, tout seul – qu’il soit aussi orthopédagogue, psychologue, etc. Ça devient épuisant. Plus d’un enseignant sur cinq va quitter l’enseignement au cours des quatre premières années de sa carrière. Ils abandonnent parce qu’ils n’en peuvent plus. Si on leur offrait du coaching comme ça se fait dans d’autres métiers, peut-être qu’on en perdrait moins. Un point sur lequel j’insiste : la valorisation de leur rôle. Avec la réforme, on ne parle plus d’enseignants, mais d’accompagnateurs. Ce qui revient à nier leur fonction de transmission des connaissances. Si on disait aux médecins qu’ils sont accompagnateurs de la santé, ils hurleraient.

Les premiers « élèves de la réforme » sont entrés à l’université l’an dernier. Comment ça se passe pour eux ?
On manque un peu de recul. Une chose est sûre, pour l’instant, on ne note aucun progrès notoire chez eux. Au cégep, certains faits ont été rapportés par des observateurs : comme ils ont été habitués à fonctionner en groupe, les étudiants éprouvent souvent des difficultés à travailler seuls. En français, ils sont plus forts à l’oral qu’à l’écrit. La grammaire et l’orthographe ne sont pas bien maîtrisées. Les professeurs remarquent aussi que les jeunes sont portés à exiger beaucoup d’eux, à vouloir tout négocier. Autrement dit, c’est l’approche client, qui se fait sentir même chez certains parents – les fameux parents-rois qui demandent des comptes sans arrêt. Heureusement, pour la majorité d’entre eux, l’école a toujours une mission importante à accomplir !

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Justement, la réforme voulait faire plus de place aux parents… Le projet de loi sur la gouvernance et la restructuration du réseau scolaire du ministre de l’Éducation François Blais va aussi dans ce sens.
Si on veut faire de la place aux parents, il faut rendre l’école accessible. Trouver un vocabulaire qui les rejoint, les tenir au courant des changements de programme, bref, établir un véritable dialogue avec eux. C’est bien beau de dire « on vous donne la place », mais encore faut-il prendre les dispositions nécessaires – une politique est attendue à cet effet. Mais les seules volontés du gouvernement ne suffisent pas. L’engagement des parents et des enseignants est essentiel.