Violence en ligne: les trois quarts des femmes en sont victimes, dit Pénélope McQuade

Menaces de viol, intimidation, vidéos obscènes, l’animatrice Pénélope McQuade a tout vu sur ses réseaux sociaux. Elle a décidé de contre-attaquer.

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Pénélope McQuade. Photo: Productions Esperamos II

«Ta gueule, salope». «Je te crisserai un coup de batte de base-ball». «J’espère que vous allez avoir le cancer.» Les propos haineux, racistes ou misogynes d’une extrême violence polluent de plus en plus les réseaux sociaux. Et leurs auteurs, appelés des trolls, s’attaquent à bien des personnalités publiques, dont Pénélope McQuade. En 2014, elle recevait régulièrement des menaces de viol. Cette violence verbale lui a donné envie de comprendre le phénomène du trollage et la multiplication de messages orduriers sur les réseaux sociaux. Avec le réalisateur Hugo Latulippe, elle est partie à la rencontre des trolls et de leurs victimes dans Troller les trolls, un documentaire-choc. Châtelaine s’est entrenu avec elle quelques jours avant la diffusion.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans votre enquête?

Je n’avais pas mesuré l’ampleur du phénomène, même si je savais parfaitement que les réseaux sociaux véhiculaient des idées haineuses. Ça a été une découverte choquante. Le fait qu’il s’agisse d’un phénomène toléré et même banalisé par les victimes est aussi très dérangeant. Quant aux trolls eux-mêmes, ils ne sont pas du tout ce à quoi je m’attendais. J’imaginais des hommes jeunes, seuls dans leurs sous-sols avec leur méchanceté au bout des doigts. J’ai rencontré des pères de famille, des personnes qui ont toute l’apparence de la normalité, des dames qui posent avec des chatons sur leur profil Facebook… Bref, monsieur et madame Tout-le-monde. Mais quand l’un deux m’a lu en direct et sans même sourciller ses propres commentaires racistes publiés sur les réseaux sociaux, des propos d’une vulgarité inouïe, j’ai été estomaquée!

Qu’est-ce qui autorise les gens à se comporter si mal sur Internet?

On a tous été élevés avec un certain sens de la civilité, avec à l’esprit les limites à ne pas franchir dans la vraie vie. Mais sur les réseaux sociaux, les trolls ont complètement perdu ces notions de savoir-vivre et n’hésitent pas à sauter par-dessus la clôture pour aller insulter leur voisin. C’est comme si les mots se désincarnaient parce qu’ils passaient par un clavier. De véritables personnalités médiatiques haineuses prennent ainsi vie sur Internet, et l’impact sur les victimes peut être dévastateur.

Quel est le point commun de tous ces trolls?

Une haine profonde envers les femmes, les personnes différentes, en particulier les musulmans, la société en général… Ce mouvement est né d’une grogne latente parmi une certaine frange de la population persuadée que les gouvernements ne la représentent pas et que les médias ne lui laissent jamais la parole. Chaque page Facebook, chaque blogue, chaque commentaire devient une manière de dire: «On ne me demande jamais mon opinion aux nouvelles, mais, moi, je vais la donner!» C’est devenu leur façon d’exister. Un bon nombre est même convaincu de se porter à la défense du Québec.

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Dalila Awada. Photo: Productions Esperamos II

 

Vous consacrez la première partie de votre documentaire aux femmes. Sont-elles toujours des victimes désignées?

Les trois quarts des femmes ont déjà été confrontées d’une manière ou d’une autre à des violences en ligne, selon l’ONU. C’est hallucinant. Il ne s’agit pas juste de personnalités publiques, mais aussi de femmes anonymes en position d’autorité dans les entreprises, le monde de l’éduction, ou encore la recherche scientifique. Les femmes ont une immense vulnérabilité sur les réseaux sociaux. Quand j’ouvre la messagerie Facebook et qu’apparaît tout d’un coup une vidéo d’un gars qui se masturbe, il y a une prise de contrôle totale et complète de mon univers, avec un réel désir de domination. La technologie rend la chose encore plus violente. Prendre possession du sentiment de sécurité des femmes, même pendant quelques secondes, est intolérable.

Une raison de plus pour ne pas banaliser ces situations?

C’est vraiment une question de sécurité! On a décidé d’éclairer certains quartiers de Montréal pour rassurer les gens. Pourquoi ne pas faire de même pour tout un pan de notre vie virtuelle? Beaucoup de personnes ne se sentent pas en sécurité derrière leurs propres écrans. Pire encore, elles n’osent pas chercher de l’aide ou porter plainte parce qu’elles ont l’impression que ce n’est pas si grave. Mais ça l’est.

Est-ce que le phénomène du trollage est le symptôme d’un mal profond qui s’installe sur le Québec?

Un extraterrestre qui visiterait des centaines de sites Internet se dirait que le Québec est raciste, misogyne, incapable de dialoguer politiquement… C’est ce qui m’inquiétait au début de mon enquête: est-ce vraiment ce qu’est devenu «mon» Québec? Oui et non. Le documentaire dresse un portrait fidèle d’une partie de la population qu’on ne veut pas toujours voir. Heureusement pas de tout le Québec, mais de certains Québécois. Les réseaux sociaux agissent comme un amplificateur pour ces voix haineuses, mais aussi comme un multiplicateur. Avant, les commentaires sur les médias en ligne étaient anonymes et pouvaient être très acrimonieux. On a donc décidé d’interdire l’anonymat, en pensant que ça allait calmer le jeu et que les internautes allaient être moins agressifs. C’est tout le contraire qui est arrivé! Si madame untel constate que monsieur untel pense comme elle, ça va la légitimer dans son droit d’expression de sa haine ou de son mépris.

Avez-vous réussi à «troller les trolls», comme le dit le titre de votre documentaire?

C’était l’idée de départ mais, finalement, on a décidé de ne pas alimenter cette toxicité. Analyser les trolls pendant une heure sans jamais leur donner le contrôle, mettre sous les projecteurs qui ils sont et ce qu’ils font est une bonne manière de les déboulonner. On voulait également réduire l’espace entre la personne derrière son clavier et celle qui reçoit ses messages. L’idée était d’essayer de comprendre les trolls et non de les confronter. Sans compréhension de ce phénomène, on n’arrivera jamais trouver des solutions viables.

Troller les trolls, 3 octobre à 20h, sur Télé-Québec.

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