Projet 97

«Ma fille est en danger: elle est autochtone et c’est une femme»

Une mère autochtone, Dawn Harvard, fait face à une dure réalité: elle ne peut pas dire à sa fille de 10 ans qu’elle est parfaitement en sécurité.

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En 2012, l’Association des femmes autochtones du Canada a lancé le Projet de la poupée sans visage pour représenter « des femmes autochtones fortes et belles, devenues victimes sans visage d’actes criminels. » Les centaines de poupées créées pour ce projet font maintenant partie d’une exposition itinérante en mémoire des filles et des femmes autochtones canadiennes disparues ou assassinées.

Je me demande souvent comment une fille qui n’a jamais l’air de m’entendre quand je l’appelle puisse posséder une ouïe aussi fine dès que les adultes abordent des sujets que je préférerais qu’elle n’entende pas. Comme parents, nous avons tous eu à répondre à des questions difficiles sur des événements graves. Nous rassurons nos enfants, nous leur disons qu’ils sont en sécurité malgré tout ce qui peut arriver. Mais pouvons-nous vraiment le garantir?

L’an dernier, comme chaque été, nous avions plein de choses à faire et pas assez de temps. J’avais promis à mes filles de 17, 10 et 5 ans de faire avec elles des activités amusantes, mais je m’étais aussi engagée à participer à une réunion à Charlottetown. J’ai bêtement pensé pouvoir tout accomplir : j’ai donc rempli la voiture et nous sommes parties, mes trois filles, ma meilleure amie et moi, à l’aventure.

Pendant que la plupart des mamans magasinaient frénétiquement en vue du retour à l’école, je traversais joyeusement, et en mode multitâche, quatre provinces, en participant à des téléconférences entre un repas de crêpes à Québec et une croisière d’observation des baleines au Nouveau-Brunswick. Au moment où je commençais à croire que, oui, j’étais une bonne mère malgré tout, il y a eu collision… entre ma vie professionnelle et mon rôle de parent.

La question des femmes autochtones disparues ou assassinées (en anglais Missing and Murdered Indigenous Women, qui a mené au mot-clic #MMIW dans les médias sociaux) était d’actualité depuis mai 2014 en raison du dépôt du rapport de la GRC sur la progression des enquêtes. Tout l’été, à titre de vice-présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada, j’avais dû répondre au pied levé à des journalistes.

Un jour, alors que j’expliquais – pour la énième fois – à un journaliste que les disparitions et les meurtres de près de 1200 femmes autochtones témoignaient de l’existence d’une réelle crise des droits de la personne à l’intérieur de nos frontières, ma fille de 10 ans s’est tout à coup tout mise à écouter. « Nos mères, nos sœurs et nos filles n’ont pas tout bonnement disparu comme un portefeuille ou un trousseau de clés », ai-je dit au journaliste. « Elles ont été volées à nos familles et à notre collectivité. » Rien de très étonnant que, après cette entrevue, ma fille me demande de quoi je parlais.

Moi, un parent féministe autochtone qui croit au pouvoir de l’éducation, je trouvais essentiel qu’elle connaisse la vérité pour qu’elle puisse se protéger. Je lui ai expliqué que nos femmes étaient plus susceptibles d’être victimes de violence, de disparaître ou d’être assassinées que les femmes non autochtones. Je n’avais cependant pas bien pesé tout le poids de mes affirmations. Après un moment de réflexion, elle m’a regardée et m’a dit : « Maman, nous sommes autochtones, n’est-ce pas? » et sans attendre la confirmation elle a ajouté : « Et je suis une fille… » Comme en un éclair, j’ai vu le déclic se faire dans sa tête : « Est-ce que ça veut dire que je suis en danger, maman? » Ç’a été le moment le plus effrayant de ma vie.

J’aurais tellement voulu la rassurer et lui dire : « Mais non, je vais veiller sur toi, maman va te protéger. » Mais la réalité n’est pas si simple. Ici, au Canada, je ne peux pas promettre ça. Au pays, l’âge moyen des filles recrutées pour la prostitution se situe à 13-14 ans, dont un nombre disproportionné de jeunes autochtones. Cela signifie que pour chaque fille de 15 ou 16 ans, il y en a aussi une de 12, 11 et même 10 ans. En fait, il y a des filles d’à peine 8 ans qui se font enjôler dans les parcs ou pendant le retour à la maison après l’école. Voilà ce qui se passe en ce moment, ici, au Canada.

Et ce n’est pas le seul fait de celles qui vivent des problèmes de pauvreté, de violence ou autres traumatismes. En fait, un nombre croissant de ces filles proviennent de foyers stables, fréquentent l’école ou occupent un emploi. La crise est devenue si préoccupante qu’elle attire l’attention d’organismes internationaux des droits de la personne.

De façon générale, la dévalorisation des filles et des femmes de notre communauté, les impacts du racisme généralisé et les effets négatifs persistants des pensionnats autochtones contribuent également à ces taux élevés de femmes autochtones assassinées ou toujours introuvables. Des décennies de silence ont permis à cette situation de perdurer. Bien que les médias aient commencé à parler du problème, nous les parents, autochtones et non autochtones, devons aborder de difficiles discussions sur le racisme, la discrimination et l’oppression historique pour briser le cycle sans fin de la violence physique et sexuelle.

La dure réalité est que d’être autochtone et femme au Canada constitue déjà un danger. J’ai donc essayé de poursuivre cette discussion tant bien que mal. Je croyais que parler de pénis et de vagin avec nos jeunes enfants était difficile; imaginez maintenant trouver un moyen d’expliquer les dangers du trafic sexuel à une enfant qui saisit à peine le concept de « sexe ».

Je sais que beaucoup de parents me diraient que les meurtres et les disparitions de femmes autochtones ainsi que le trafic sexuel ne sont pas des sujets à aborder avec une enfant de 10 ans. Mais si les filles qu’on recrute ont en moyenne 13 ans, même moi je peux faire le calcul.

Une version de cet article a paru dans le numéro d’avril 2015 du Today’s Parent sous le titre : “Am I in danger, Mommy?”, p. 42.

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