Reportages

Rêver d'une autre vie

Partir ou rester? Dans son couple ou au boulot, on se pose toutes la question un jour ou l'autre.

France Cloutier a jonglé avec l’idée de changer  de travail. Pour finalement choisir d’y rester et de devenir brocanteuse  à ses heures.

France Cloutier a jonglé avec l’idée de changer de travail.
Pour finalement choisir d’y rester et de devenir brocanteuse à ses heures.

Personne n’échappe aux remises en question. C’est encore plus vrai en cette période de l’année où l’introspection et les résolutions sont à l’honneur. Mais les « vrais » questionnements, ceux qui chamboulent, surviennent le plus souvent aux moments clés de la vie adulte : passage à la trentaine, quarantaine ou cinquantaine, naissance du premier enfant, ménopause, retraite… « Ils sont le plus souvent déclenchés par une perte, petite ou grande, explique la psychologue Eugénelle Fortin. Perte d’un idéal, d’un être cher, d’un emploi, de la jeunesse… et même de certaines illusions. » Et comme tout change, les deuils sont inévitables.

Entre raison et passion

Alors, partir ou rester ? Que faire pour découvrir la réponse ? « Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision, répond le psychologue Yvon Dallaire. Chaque option apportera son lot de conséquences, positives et négatives. » Il s’agit de trouver celle qui convient le mieux. D’où l’importance de bien se connaître…

Julie (nom fictif), une résidante des Cantons-de-l’Est, aurait tout donné pour faire durer son couple. À 20 ans, elle fait un mariage d’amour. Mais, 10 ans plus tard, elle ne sait plus où elle en est. Depuis le retour au travail qui a suivi la naissance de ses deux garçons, sa maison est devenue une zone de combat. « Je devais sans cesse argumenter pour que mon conjoint me donne un coup de main », dit-elle. Elle suggère qu’ils consultent un professionnel, mais son mari ne veut rien entendre.

Elle se met à ruminer des idées noires et comprend alors qu’elle a besoin d’aide. En psychothérapie, elle découvre que, dans sa relation, aucun geste n’est gratuit. Son conjoint fonctionne selon le principe du donnant-donnant : Tu me donnes ceci, alors je fais cela. « Mais je croyais très fort au mariage et ma famille aussi, indique-t-elle. Divorcer était tout simplement impensable. »

Et puis, mettre fin à sa vie de couple pour aller vers quoi exactement ? Les divorcés de son entourage ne semblaient guère plus heureux. Et son mari finirait peut-être par changer ? Après un an de tergiversations, ce dernier lui fait un jour une curieuse proposition. D’accord pour la thérapie conjugale… à condition qu’elle perde du poids ! Cette phrase a été le point de rupture. « J’ai compris que nos valeurs à l’un et l’autre se situaient vraiment à des années-lumière, raconte Julie. On ne peut pas changer la nature profonde de quelqu’un. » Elle a quitté son conjoint et n’a jamais regardé en arrière.

Pour Sabrina Bourque, de Lévis, aucun doute n’était possible. Elle n’aimait plus son mari depuis longtemps. C’est la peur qui l’empêchait de partir : peur de manquer d’argent, de perturber ses deux filles, d’être incapable de monter l’abri Tempo. « Mais je ne pouvais m’imaginer finir ma vie dans cette routine », dit-elle. Consulter un psy pour y voir plus clair ? Bof ! pas son genre. Et puis un jour, comme dans les contes de fées, elle rencontre un homme formidable, qui a les mêmes buts qu’elle, les mêmes goûts, « la même drive ». À 34 ans, elle fait le saut. La jeune femme, qui souhaitait une relation plus intense et plus excitante, est-elle enfin heureuse ? « Oui… mais je vis plus d’insécurité, confie-t-elle. Avec mon ex-mari, je n’étais pas inquiète, car c’est lui qui était amoureux. Maintenant, je vis avec le stress et l’incertitude de l’amour-passion. »

Sabrina Bourque a vaincu ses peurs et s’est séparée. Et elle a refait sa vie auprès d’un « homme formidable ». C’est la passion enfin !

Sabrina Bourque a vaincu ses peurs et s’est séparée.
Et elle a refait sa vie auprès d’un « homme formidable ».
C’est la passion enfin !

Rêver d’une autre existence comporte une part de pensée magique, selon la psychologue Rose-Marie Charest, également présidente de l’Ordre des psychologues du Québec. Le nouvel amoureux sera toujours extraordinaire et la vie « à venir », merveilleuse. « En réalité, on sera confronté à d’autres difficultés, à d’autres pertes, dit-elle. C’est pour cela qu’il faut bien comprendre ce que l’on quitte. »

Mais rester par peur de l’inconnu, n’est-ce pas manquer de courage ? C’est la question que se posent bien des femmes dont l’union va cahin-caha. La psychologue Eugénelle Fortin voit les choses autrement. « Si la perte des liens familiaux ou d’une certaine sécurité suscite un trop grand malaise, on a peut-être raison de rester, dit-elle. Après tout, le mariage n’a pas toujours été fondé sur l’amour romantique. »

En fait, nos besoins sont multiples et parfois contradictoires : besoin d’amour, oui, mais aussi de liberté, de défis, de sécurité, d’accomplissement… Comment concilier tout cela ? Voilà la question.

Une vie par procuration ?

Les femmes qui s’engagent très tôt dans une relation de couple vivent souvent de graves remises en question plus tard dans la vie, selon le psychologue Yvon Dallaire.  « À 20 ans, elles achètent la paix en se conformant aux désirs de leur conjoint, dit-il. Mais, à 30 ans, elles commencent à s’affirmer, quitte à tout jeter par-dessus bord. »

C’est un peu l’histoire de Mélissa C. Après sept années de vie conjugale, la jeune femme de la région de Québec avait l’impression d’étouffer. À 28 ans, elle partageait sa vie avec un homme de 41 ans qui avait la garde de ses deux enfants. « Je m’étais pliée à son mode de vie : ses passe-temps, son horaire, ses amis, dit-elle. Je vivais sa vie, pas la mienne. »

Sa carrière connaissait aussi des ratés. La société pour laquelle elle travaillait avait été rachetée. Les nouveaux directeurs avaient une vision qui ne concordait pas avec la sienne. Pour tout dire, Mélissa n’était bien nulle part.

Un soir, elle rentre exténuée du boulot, pour constater que la maison est – encore une fois ! – remplie d’invités. « C’est là que tout a sauté, dit-elle. J’ai dit à mon conjoint que je partais un certain temps pour réfléchir. »

Son employeur lui offre finalement une prime de départ qui la met à l’abri des soucis financiers. « Mais mon malaise était plus profond, plus viscéral », dit-elle. Malgré sa confusion, elle se résout à s’attaquer à ses problèmes et entreprend une psychothérapie. Et elle met fin à sa relation de couple. Durant les deux années qui suivent, elle voyage et retourne aux études. Finalement, elle accepte un poste de professeure, moins payant que son emploi de directrice des communications mais plus proche de ses goûts. « J’avais enfin trouvé ma place ! » dit-elle avec enthousiasme.

En début de carrière, on est prêt à bien des compromis, selon le conseiller en orientation Mathieu Guénette. Mais on l’est moins avec quelques années d’expérience. « Après avoir travaillé très fort, la désillusion nous attend parfois au tournant. La promotion ou la recon­naissance ne sont pas nécessairement au rendez-vous. » On veut revoir ses priorités, faire un peu plus ce que l’on aime.
Et puis, quelque part dans la trentaine ou la quarantaine, on découvre qu’on n’est pas immortel ; on veut donner un sens à sa vie. « En consultation, bien des gens me confient que leur travail ne correspond pas à leurs valeurs, poursuit Mathieu Guénette. On veut contribuer, et pas uniquement à l’augmentation des profits de son patron. »

Partir pour mieux revenir

Parfois, c’est l’ennui qui provoque les remises en question. Après 22 années à bosser en centre de la petite enfance, France Cloutier, 53 ans, avait fait plusieurs fois le tour du jardin. « J’aspirais à autre chose, dit-elle. Mais quoi ? » Elle consulte un conseiller en orientation, qui lui fait passer des tests pour mieux cerner ses aptitudes. Les résultats l’orientent encore une fois vers des emplois d’éducatrice ou d’aidante. Travailler avec les personnes âgées, peut-être ? Mais elle cohabite déjà avec son père, un veuf de 85 ans. Alors, non. « Je craignais de me retrouver le bec à l’eau, dit-elle. J’ai donc décidé de changer d’attitude plutôt que de changer de boulot. »

La peur nous fait-elle rater des occasions uniques ? Peut-être, mais la psychologue Rose-Marie Charest prône une certaine prudence. « Il faut s’informer le plus possible sur les conséquences des changements qui nous attendent. Et, malgré tout, il y aura toujours des informations que l’on obtiendra seulement après avoir pris sa décision. »

Heureusement, France allait recevoir un coup de pouce du destin. À l’été 2013, elle rencontre un homme d’affaires qui vient visiter la ferme familiale, dans les Laurentides. « La maison est centenaire et remplie d’antiquités, raconte-t-elle. Il m’a fait voir tout le potentiel qui se cachait là. » Sans le savoir, cet homme a ouvert une porte sur l’un de ses rêves secrets : devenir brocanteuse.

Petit à petit, France s’est mise à parcourir la région pour collectionner des objets. C’est ainsi qu’est née sa petite entreprise, La Grange C. « Ça ne me permet pas encore de laisser mon emploi, mais ça me donne des ailes. Pour se rapprocher de son rêve, il faut faire certains gestes. »

Se rapprocher de son rêve, c’est aussi ce qu’a réussi Mélissa. Mais, en chemin, elle a failli perdre l’essentiel. Presque trois ans après s’être séparée de son conjoint, elle éprouvait un petit pincement au cœur qui pouvait ressembler à du regret. « Il avait quelqu’un d’autre dans sa vie et cela me rongeait », explique-t-elle.

Après des mois de silence, elle ose l’inviter à dîner. À sa grande surprise, il accepte. Pendant deux mois, ils lunchent ensemble de temps à autre. « Nous avons fait le point, dit-elle avec émotion. Et nous sommes arrivés à la conclusion que nous ne pouvions vivre l’un sans l’autre. »

Aujourd’hui, ils sont à nouveau ensemble, mais chacun vit dans sa propre maison. « Nous formons un couple très heureux. Et j’ai appris à tenir compte de mes besoins… »

Rose-Marie Charest

Rose-Marie Charest

Des pistes pour prendre une décision éclairée

Se connaître. Le meilleur atout reste encore une bonne connaissance de soi. Se demander à l’occasion : « Qu’est-ce qui compte vraiment pour moi ? De quoi ai-je vraiment besoin ? Suis-je heureuse dans cette situation ? » Pour pouvoir répondre, il faut rester en contact avec soi-même.

S’exprimer. Avant de claquer la porte (de la maison ou du bureau), on peut aussi se demander : « Quelle a été ma propre contribution dans cette histoire ? » « Si je pars parce qu’on abuse de moi, mais que je n’apprends pas à m’affirmer, je pourrais me retrouver dans la même situation, avec un nouveau partenaire ou dans un nouvel emploi », fait valoir la psychologue Rose-Marie Charest.

Faire la part des choses. « Ne quittez pas votre conjoint parce que vous n’arrivez pas à établir de consensus, dit le psychologue Yvon Dallaire. On doit se mettre d’accord sur le fait qu’on s’aime, mais qu’on aura des désaccords à vie. Et qu’on devra vivre avec ces différences. »

Respecter sa capacité de gérer l’incertitude. « Avant de changer de carrière ou d’emploi, il faut aussi tenir compte de sa tolérance au risque, ajoute Mathieu Guénette, conseiller en orientation chez Brisson-Legris. Certains ont besoin de garanties mur à mur. D’autres n’arrivent jamais à se décider. »

Savoir se satisfaire. Dans un monde qui valorise le changement, on trouve aussi des perfectionnistes qui passent leur temps à se remettre en question, selon le Dr Nicolas Chevrier, psychologue et directeur clinique chez Séquoia. « Ils butinent d’un emploi à l’autre, espérant ressentir un coup de foudre. Pourtant, il n’est pas nécessaire d’éprouver de la passion pour son métier. Pouvoir l’apprécier, c’est déjà beaucoup ! »

À qui confier ses doutes ?

À des proches  Au fil du temps, on a tendance à oublier certaines expériences ou remises en question, mais les gens autour peuvent faire preuve d’une mémoire étonnante et nous ramener sur de bonnes pistes de réflexion.

À un conseiller en orientation  Il nous éclaire sur les choix professionnels qu’on fait grâce à son bagage en psychologie et à sa connaissance du marché du travail.

À un psychologue Des démarches d’accompagnement devraient aider celles qui sont en remise en question à voir clair sans leur dicter ce qu’elles doivent faire, selon Rose-Marie Charest. Pour mieux protéger le public, l’exercice de la psychothérapie est maintenant encadré par la loi. C’est donc un acte réservé aux professionnels autorisés : psychologues, médecins ou détenteurs d’un permis de psychothérapeute.

Les coachs, même s’ils sont membres d’une fédération reconnue, ne sont pas autorisés à pratiquer la psychothérapie. « Ils peuvent être très utiles dans certains domaines, comme la carrière ou la forme physique, dit Rose-Marie Charest. Mais quelqu’un qui coache notre vie, c’est peut-être un petit peu trop », souligne-t-elle. Pour plus d’info : votretete.ca

 

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