Société

Selon Isabelle Richer

Un combat de tous les instants.

Photo: Radio-Canada

Photo: Radio-Canada

Un programme sans cesse renouvelé auquel je travaille en soignant mes angoisses et mes doutes.

Je suis une angoissée, une éternelle insatisfaite qui, un jour sur deux, voit sa vie comme un échec. Je n’ai pas fini ma maîtrise ni écrit ce roman inspiré dont je rêve, je ne suis pas encore allée au Japon, qui me fascine depuis toujours, je baragouine une langue étrangère mais je voudrais tant parler italien… Bref, la liste de ce que je n’ai pas accompli dépasse largement celle de mes réalisations.

À huit ans, réussir ma vie consistait à skier jusqu’à l’épuisement sur les pentes du mont Plante ou du mont Gabriel avec mon frère et à compter le nombre de descentes qu’on enfilait en une journée. Pour le lunch, on grignotait des sandwichs au fromage au pied de la pente, le foulard à moitié dénoué, l’anorak sur le dos, avant de repartir jouer à Jean-Claude Killy et à Nancy Greene.

Dix ans plus tard, réussir ma vie, c’était m’entraîner le plus possible au karaté, passer des heures, des jours, des semaines entières au dojo à répéter les katas et à simuler les combats pour enfin attacher une ceinture noire autour de mes hanches.

Le bonheur résidait alors dans le sport et la compétition. Cette adrénaline était mon oxygène. Je croyais que, privée d’elle, j’expirerais, qu’il n’y avait pas de vie hors du dojo.

Tout ça juste avant que je découvre la vie dans une salle des nouvelles. Les clichés se bousculent quand je repense à mon initiation au monde de l’information. Mais rien ne se compare à la révélation que j’ai eue au palais de justice, cet endroit pourtant rébarbatif, à l’architecture désolante. Rien n’est simple au palais, on navigue à vue dans un univers hermétique où on cultive le secret (si, si), où les reporters sont considérés comme une nuisance et où les enjeux sont complexes. En outre, ce pan de l’information est bien souvent méprisé.

Il m’arrive de prononcer des confé­rences devant des étudiants. Invariablement, on me demande pourquoi les médias traitent tant des questions judiciaires ; on m’ac­cuse de faire du sensationnalisme. On me re­proche souvent de m’intéresser à des faits divers alors qu’il y a tant d’autres sujets fondamentaux sur lesquels on devrait se pencher.

Je réponds chaque fois que la justice n’est pas un fait divers, que l’administration de la justice et le comportement des avocats, des juges et des policiers doivent nous préoccuper. Cesser de rapporter les procès serait une démission impardonnable.

Par-dessus tout, le reportage judiciaire est un condensé de l’humanité dans ce qu’elle a de grandiose et de détestable.

Depuis 20 ans que je couvre les affaires judiciaires, j’en ai appris davantage sur la nature humaine entre les murs des salles d’audience que dans tous les livres du monde.

J’ai vu des accusés mentir, craquer, s’ouvrir les veines, cracher, insulter le juge, sauter par-dessus le box pour tenter de s’enfuir. J’ai vu des victimes s’évanouir de terreur, j’en ai vu raconter à voix basse leur vie anéantie par l’agression qu’elles avaient subie, j’en ai vu être confondues dans leurs mensonges par des avocats habiles. J’ai vu des parents accablés par le chagrin, mus par la volonté de comprendre les derniers instants de leur enfant, j’ai vu des mères prises de tremblement à l’apparition de l’assassin de leur fils dans le box des accusés, j’ai vu la mère d’un meurtrier tendre un mouchoir à la mère de la victime de l’autre côté de l’allée, ce même jour j’ai vu une juge essuyer ses larmes. J’ai vu des procureurs de la couronne succomber à la pression, faire un burnout, j’ai vu des avocats de la défense livrer des plaidoiries éblouissantes, d’autres dire des âneries, aligner les sottises.

Mais, surtout, j’ai vu là la quintessence des enjeux de notre société, soumis à des hommes et des femmes chargés de trancher des litiges où l’émotion le dispute à la raison.

Depuis 20 ans, je m’efforce de rendre tout ça digeste, d’expliquer les procé­dures et les décisions des tribunaux. Ma plus grande victoire n’est plus de compter mes descentes en ski. C’est quand on me dit que mon discours est limpide et com­préhensible.

Réussir sa vie est un combat de tous les instants, un programme sans cesse renouvelé auquel je travaille en soignant mes angoisses et mes doutes.

Et puis je finirai bien par terminer cette maîtrise et j’apprendrai l’italien… mais, je me connais, ça ne suffira pas à me dire que j’ai réussi ma vie.

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