Société

Selon Charles Lafortune et Vincent Vallières

Rester près des siens, avoir des projets.

Photo: Maude Chauvin

Photo: Maude Chauvin

Mon succès n’aurait ni queue ni tête sans ma blonde et mes enfants.

Charles : Avec ta chanson On va s’aimer encore, tu as créé un monstre. C’est comme une bibitte qui vit toute seule !

Vincent : Ce gros boum s’est produit il y a deux ans. Je ne l’attendais pas, je ne l’attendais plus… J’avais atteint une forme d’équilibre avec un succès d’estime qui me permettait de tourner aux quatre coins du Québec. Tout ce mouvement m’a sorti de l’état de création pure. En même temps, j’ai découvert un monde d’occasions. Toi, tu es arrivé au top. As-tu peur que ce soit le tour d’un autre ?

C.L. : La réussite professionnelle, ce n’est pas une finalité, c’est un levier. Mais pour en arriver là, j’ai fait mes classes. J’ai joué dans la Ligue d’impro, Watatatow, Macaroni tout garni… Est-ce que je fais ce que j’aurais voulu faire ? Je dirais que non. Je voulais être Luc Picard, Denis Bernard, jouer au Théâtre de La Veillée… Mais ma carrière est plus riche que ce que j’espérais. Je fais de l’animation, de la production. À La voix [TVA, le dimanche soir à 19 h 30], je me mêle de tout. J’ai découvert le plaisir de travailler derrière la caméra. Ça m’amuse autant de convaincre la gang d’inviter tel ou tel artiste – de nouvelles recrues qui feront peut-être des étincelles – que de les présenter devant des millions de personnes.

V.V. : Un peu comme tu l’as fait avec moi, quand tu m’as offert de venir chanter au Gala Artis [animé par Charles en 2011]. Tu m’as fait confiance. Ça doit être le fun pour toi de contribuer concrètement à la réussite d’un autre.

C.L. : Quand je parle de levier, c’est en plein ça : une réussite en entraîne une autre. Elle permet de faire découvrir des choses.

V.V. : Quand tu montes sur scène, je ne sais pas à quoi tu penses, mais moi, je pense à tout ce qui me rattache – mes enfants, ma blonde, les chums avec qui je joue de la musique depuis 15 ans, nos débuts dans le garage de la rue Dufresne. C’est comme si j’essayais d’emmagasiner toute cette énergie.

C.L. : Même chose pour moi. Je regarde mes techniciens et je me dis : OK, ici, c’est Jean-François au son, là, c’est Gilles à la caméra. C’est ma maison à moi. Et les gens dans la salle sont chez nous. Ça me calme. Il y a une chanson de toi que j’aime beaucoup, à laquelle je m’identifie : Le repère tranquille. Parce que je suis souvent parti. Ma blonde est toujours là à tenir le fort et à s’occuper de mon fils en crise. As-tu parfois l’impression que ta blonde n’a pas de break ?

V.V. : Ces dernières années, j’ai compris l’importance de prendre des vacances en famille. Les personnes autour de nous ont besoin de s’arrêter. Pour moi, le travail c’est comme des grandes vacances, une célébration – on part en tournée avec les boys… Mais, avec l’arrivée des enfants, j’ai découvert l’ennui. Je suis un « ennuyeux ». Et toi, tu t’ennuies ?

C.L. : Ben oui. Mais je reviens tous les soirs à la maison.

V.V. : L’été dernier, je suis parti pendant des dizaines de jours. À un moment donné – je ne sais pas comment l’expliquer – j’avais hâte, pis pas hâte de rentrer. Étrangement, je carbure à l’ennui, ça me fait comprendre à quel point mes proches sont importants. Je suis content de revenir… mais ma blonde est très contente aussi quand je repars ! C’est comme ça depuis qu’on se connaît.

C.L. : Elle savait dans quoi elle s’embarquait… Moi, je me sens souvent coupable. Mon fils Matis est autiste. À 10 ans, il a besoin d’être encadré comme un enfant de deux ans. Les portes de la clôture doivent être barrées, sinon il peut se sauver sans faire attention aux autos. Quand je m’absente, j’impose une charge à ma blonde. Quand je suis à la maison, parfois elle me regarde : « T’es où, là ? »

V.V. : Il arrive que les enfants s’adressent à moi une fois, deux fois, trois fois avant que je réagisse. C’est inacceptable. Il faut apprendre à dire : les prochaines heures, c’est la famille, pas de téléphone, pas d’ordi. On va jouer dehors, on prépare le souper, on s’amuse ensemble. On doit bien ça à nos proches. Si tu ne veux pas te retrouver un jour à regretter : Oups, j’ai manqué tout ça parce que j’étais pas là.

C.L. : Moi, j’ai dû faire des choix. Je ne peux pas sortir tous les soirs en disant à ma blonde : « Après la radio [il coanime Les poids lourds du retour à CKOI, du lundi au vendredi à 15 h], je vais souper avec la gang. » Si Matis va bien, c’est une tout autre atmosphère à la maison. Mais s’il revient en criant, c’est dur pour le couple.
V.V. : Avez-vous de l’aide ?

C.L. : Oui, mais je ne veux pas faire venir une éducatrice pour me débarrasser de lui. J’encourage aussi ma blonde à sortir. Mais elle est plutôt casanière. Moi, pourquoi j’ai besoin d’air ? Suis-je un sans-cœur ? J’ai de l’ambition, je veux garder ma place. Sauf que, sans eux, tout ça serait absurde.

V.V. : Mon succès n’aurait ni queue ni tête sans ma blonde et mes enfants. J’aime ce que je fais, mais ma famille reste ce qu’il y a de plus important. J’ai lutté contre l’engagement, le vrai. Je veux rester un peu innocent, faire des niaiseries, aller prendre une bière. Je ne veux pas d’une vie trop rangée, ça me fait peur. Mais jamais je n’aurais pu écrire Le repère tranquille si je n’avais pas connu ma blonde, jamais je n’aurais pu écrire On va s’aimer encore si je n’avais pas eu mes enfants.

C.L. : Voulais-tu vraiment avoir trois enfants ?

V.V. : Je voulais des enfants, mais des fois la vie nous surprend !

C.L. : Comment t’as fait pour lancer des disques à travers tout ça ?

V.V. : Janette Bertrand s’est déjà fait poser cette question-là (je ne me compare pas à elle, là !). Elle répondait : « J’écrivais dans la cuisine, avec plein de lavage autour. » Même chose pour moi. J’aime être dans l’action, c’est là que les idées sortent. Quand t’as des deadlines et du pain sur la planche, c’est là que tu livres.

C.L. : Te vois-tu à travers tes enfants ?

V.V. : Oui, c’est pour ça que les plus grands moments de bonheur – et les plus grands moments de rage aussi – sont dans la famille. Les enfants te mettent au défi. Ça nous confronte à une certaine part de nous, faut croire.

C.L. : À t’entendre, on dirait une vieille âme. Tu aurais pu écrire tes chansons à 45 ans ! Alors que tu as commencé jeune…

V.V. : En fait, on écrit sur ce qu’on est, sur ce qu’on connaît. Je ne suis pas Richard Desjardins ni Jean Leloup. Je dois utiliser mes propres forces, carburer à ce que j’ai.

C.L. : Mais ça prend du temps avant de savoir qui on est. Moi, j’ai vécu longtemps en pensant que le bonheur était ailleurs. C’est peut-être de là qu’est venu le besoin de mener mes projets personnels. Toi, as-tu toujours voulu chanter ?

V.V. : Toujours. Mais peut-être pas au rythme de 150 shows par année ! Comme toi, j’aimerais explorer la production, faire de la direction artistique, travailler comme auteur-compositeur pour d’autres artistes. Je n’ai pas besoin que tout soit centré sur moi. Donner du temps aux autres, c’est super important.

C.L. : J’éprouve vraiment du plaisir à faire découvrir d’autres artistes, mais je ne le fais pas par pur altruisme. Je ne suis pas mère Teresa. C’est donnant-donnant. Il y a une phrase que je n’oublierai jamais : « Le métier, c’est comme les escaliers roulants dans un centre commercial. Souris à tout le monde pendant que tu montes, parce que tu vas les recroiser en descendant. » Il y en a peut-être un qui va te tendre la main et te remettre dans l’escalier. On ne sait jamais.

V.V. : C’est une grande force de savoir passer le flambeau. De savoir dire : après moi, la vie continue. C’est la seule façon de vieillir en beauté, de ne pas vieillir amer. Au fond, réussir sa vie, ce n’est pas juste réussir sa carrière.

C.L. : Oui, ça ne me tente pas de me retrouver un jour seul dans un quatre et demi, entouré de trophées qui prennent la poussière… Je n’ai pas fait tout ça pour ça.

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