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Laissez ma santé tranquille

«La santé n’est pas un critère d’admissibilité pour être considéré comme un humain et être traité comme tel.» Dans son premier billet, notre blogueuse invitée Gabrielle Lisa Collard demande à ceux qui se permettent de tirer des conclusions sur le poids des autres de se garder une petite gêne.

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Sous n’importe quelle photo d’une personne un tant soit peu rondelette, sur internet, on peut en général lire une suite de commentaires de la part d’inconnus visiblement très inquiets pour sa santé. Encore plus, vous l’aurez remarqué, si la photo montre une femme souriante, bien dans sa peau et sexy. Immanquablement, des quidams par milliers l’accusent d’être à la solde d’un obscur lobby du diabète et de faire la promotion d’un mode de vie malsain. C’est charmant.

C’est à ces individus convaincus que leur opinion sur le corps des autres mérite forcément d’être entendue que je m’adresse aujourd’hui. Si vous êtes de ceux-là, j’ai trois choses à vous dire. Un, mêlez-vous de vos affaires. Deux, vous êtes ignorant, et trois, vous êtes une vilaine personne et votre mère vous a mieux élevé que ça. C’est noté? Maintenant que vous êtes furieux, je m’explique.

Tout d’abord, ne venez pas me dire que vous vous en faites sincèrement pour la santé d’une inconnue sur internet dont vous ignoriez l’existence il y a cinq minutes. Come on. Si c’était vraiment le cas, vous sauriez que la santé, c’est aussi la santé mentale, la dignité et l’amour-propre. Il faut aimer et respecter son corps pour vouloir en prendre soin. Quiconque daigne faire un peu ses devoirs, d’ailleurs, sait déjà que le poids et la santé ne sont pas aussi intimement liés que ça, et encore moins mutuellement exclusifs. Impossible de savoir, en se basant sur l’apparence d’une personne, si elle est en bonne santé ou non.

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Et, de toute façon, si elle ne l’était pas, qu’est-ce que ça peut bien vous faire? Les inconnus vous doivent-ils la santé? (Un indice: nope.)

Le principal «argument» invoqué pour cracher sur quelqu’un qu’on ne juge pas en assez bonne santé est qu’«il va coûter cher au système». Et celui-là mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour la cruauté spectaculaire dont il témoigne.

Juger les gens dont le mode de vie n’est pas à notre goût en prétextant le coût potentiel pour le système de santé, ça s’arrête où? Aux gros? Parce que si on tient vraiment à réduire la valeur des vies humaines à un système au mérite arbitraire et dégradant, il faudrait au moins être cohérent et juger l’hygiène de vie de tout le monde, tout le temps. Alors exit les fumeurs, les buveurs quotidiens, ceux qui mangent de la viande rouge plus de trois fois par semaine, les minces sédentaires, ceux qui utilisent des produits chimiques cancérigènes sans le savoir, les travailleurs exposés à des produits dangereux, que ce soit à l’usine, au salon de coiffure ou au champ, les habitants des régions urbaines, et j’en passe.

À la fin, il reste qui? Des gens qui vont mourir, eux aussi.

Parce que je suis navrée de vous l’apprendre, mais la vie n’est pas si simple que ça. La mort et la maladie n’épargnent personne. Et tout comme un commentaire haineux écrit à une fille de trois fois votre size se pavanant en bikini ne vous donnera pas davantage confiance en vous, aucune tirade enragée et pleine de fautes sur la supposée promotion qu’Adele fait de l’obésité ne vous rendra immortel. On ne rallonge pas sa vie en disant à des internautes à l’autre bout du monde que leurs cuisses sont dégueu. Sorry!

La santé – encore moins telle que perçue par un non-professionnel se basant sur un selfie – n’est pas un critère d’admissibilité pour être considéré comme un humain et être traité comme tel. Personne ne vous doit la santé. Mais le respect, lui, est dû à tout le monde. Peut-être que si on ne traitait pas la santé publique comme une entreprise aussi, on verrait moins d’inconnus en attaquer d’autres parce qu’ils perçoivent chaque centimètre cube de suif comme un dollar de plus qu’on vient piquer dans leur poche. Mais ça, c’est une tout autre conversation.

La leçon du jour? Soyez décent, ou à tout le moins logique; la prochaine fois que vous brûlerez de faire votre part pour la santé publique, lâchez donc les grosses et allez plutôt prendre une petite marche.

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Gabrielle Lisa Collard

 

Gabrielle Lisa Collard gagne sa vie en rédigeant et en traduisant. Elle est la voix derrière Dix Octobre, un blogue taille plus (entre autres), où elle promet sans cesse d’écrire plus souvent. Ces dernières années, elle signait des textes dans Sous la ceinture: unis pour vaincre la culture du viol (un collectif sous la direction de Nancy B.-Pilon, publié chez Québec Amérique) et Ton Petit Look: Guide pour une vie adulte (genre) épanouie (de Josiane Stratis et Carolane Stratis). Elle est un peu grande gueule, mais vraiment gentille, dans le fond. Promis.

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