Famille tout compris

Pourquoi les féministes reçoivent-elles des menaces sur le web?

La féministe Jessica Valenti se retire des médias sociaux après avoir reçu des menaces de mort et de viol visant sa fille de 5 ans. Horrifiée de cette violence, Marianne Prairie se demande si les trolls feront un jour taire les féministes.

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Je lis la chroniqueuse et auteure féministe Jessica Valenti depuis une bonne douzaine d’années. D’abord sur le blogue Feministing, qu’elle a cofondé au début des années 2000, puis dans ses nombreux livres qui vulgarisent de façon punchée des enjeux majeurs comme la pression d’être un parent parfait (Why Have Kids?), la culture du viol (Yes Means Yes) ou le sexisme (Sex Object). Considérée comme l’une des féministes ayant le plus d’influence sur le web, elle tient aussi une chronique dans The Guardian. Je l’aime comme une amie et elle m’inspire comme une mentor.

L'auteure féministe Jessica Valenti

Photo: facebook.com/feministjessica

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C’est pourquoi j’ai été horrifiée d’apprendre que (ma) Jessica Valenti avait reçu des menaces de mort et de viol visant sa fille de 5 ans.

SA FILLE! DE 5 ANS! (Insérez plusieurs mots d’église.) Je n’ai pas de mots tellement je suis outrée.

Tweet de la féministe Jessica Valenti

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Dans une série de huit messages publiés sur Twitter mercredi, Jessica Valenti explique se retirer des médias sociaux pour une durée indéterminée à la suite de cet évènement épouvantable. Dans ses tweets, elle dit que cette partie de son travail (recevoir des menaces) est inacceptable et qu’elle ne devrait pas craindre pour la sécurité de son enfant parce qu’elle écrit au sujet du féminisme.

Car c’est bien là sa seule « offense » : faire de la revendication des droits des femmes son cheval de bataille et d’en parler sur plusieurs tribunes. C’est une chose de ne pas partager son opinion, de critiquer ses points de vue ou même de s’opposer catégoriquement à elle parce qu’elle est féminissssssss. Une prise de parole publique peut être soumise à ce genre de feedback pas toujours heureux.

Mais les chroniqueuses, journalistes et auteures de la trempe de Valenti doivent composer avec du harcèlement et des insultes au quotidien : dans la section commentaire de leurs articles ou sur les médias sociaux, sans compter les menaces qu’elles doivent recevoir en privé. Ce qui est aberrant, c’est qu’on tend à minimiser les effets négatifs de la violence dont elles sont systématiquement et régulièrement victimes.

Jessica Valenti l’exprime bien dans ce tweet : « Je suis écœurée de cette m****. Écœurée de répéter encore et encore à quel point c’est épeurant, écœurée de me faire dire d’en revenir. »

Tweet de la féministe Jessica Valenti

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Tout ça me donne envie de hurler. Ce n’est pas parce que ça se passe dans le monde virtuel que ça n’existe pas. Ce n’est pas parce que c’est écrit de façon anonyme que les attaques ne sont pas personnelles. Ce n’est pas parce que ça se passe sur un écran qu’on ne ressent pas physiquement et psychologiquement les contrecoups de ces atrocités répétées.

Quand est-ce qu’on va le comprendre? Que ce comportement est inacceptable, partout, tout le temps? Personne ne devrait subir ce type d’attaques, PERSONNE! Surtout pas des enfants qui n’ont rien à voir là-dedans. Faire des menaces de mort et de viol à une fillette de 5 ans parce que sa mère est une fière féministe, c’est si bas et ignoble, que j’en ai la nausée.

Dans sa série de messages sur Twitter, Jessica Valenti amène un autre point très important :

« Les forces de l’ordre doivent s’organiser au sujet des menaces en ligne. Les entreprises de médias sociaux doivent faire quelque chose. » (Oui, j’ai enlevé les gros mots.)

 

Tweet de la féministe Jessica Valenti

C’est une partie de la solution. La police doit accueillir les plaintes pour harcèlement en ligne avec sérieux. Se faire répondre de s’endurcir ou d’ignorer les méchants trolls ne sert à rien d’autre que nourrir l’isolement et le sentiment d’impuissance des victimes.

La semaine dernière, Twitter a créé un précédent en bannissant un de ses usagers qui avait incité son réseau à inonder de commentaires racistes et homophobes l’actrice Leslie Jones, l’une des quatre vedettes du dernier Ghostbusters. Jack Dorsey, le directeur général de Twitter a commenté la décision dans une conférence téléphonique avec les investisseurs laquelle a été rapportée dans plusieurs médias : « Freedom of expression means little if we allow voices to be silenced because of fear of harassment if they speak up. (…) No one deserves to be the target of abuse online, and it has no place on Twitter. »

C’est exactement ça : personne ne devrait être la cible de harcèlement en ligne. Combien de voix comme celles de Jessica Valenti se taisent parce qu’elles sont épuisées de recevoir tant de haine? C’est ce qui me déprime au plus haut point dans cette histoire : les trolls ont gagné. Ils ont réussi à faire taire une grande voix féministe.

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Je vous laisse sur cette citation qui chapeautait une lettre cosignée par une quarantaine de blogueuses et auteures féministes québécoises. Parue en mars 2015, elle dénonçait le cybersexisme dont sont victimes les femmes qui prennent la parole sur le web et demandaient que des mesures soient prises pour s’assurer du respect et de la sécurité de ces femmes.

« Suivant la logique de la misogynie en ligne, le droit d’une femme à la liberté d’expression est beaucoup moins important que le privilège que s’accorde un homme de la punir pour s’être exprimée librement. » – Laurie Penny, Cybersexism

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Pour écrire à Marianne Prairie: chatelaine@marianneprairie.com

Pour réagir sur Twitter: @marianneprairie

Marianne Prarie est l’auteure de La première fois que… Conseils sages et moins sages pour nouveaux parents (Caractère)