Kim Lévesque-Lizotte: en toute franchise

Photo : Andréanne Gauthier
« Je me sens souvent incomprise. Les gens pensent que je joue un personnage, alors que pas du tout », me confie Kim Lévesque-Lizotte au début de notre entretien, dans un café de la Rive-Sud. L’humoriste de formation, ardente chroniqueuse, autrice des séries télé Les Simone (2016) et Avant le crash (2022), parle vite, vite, comme pour suivre le flot de ses pensées. Et ce n’est pas parce qu’elle ne fait plus de stand-up qu’elle a perdu son sens du punch!
Ta façon de communiquer a beaucoup évolué depuis une quinzaine d’années : tu utilises moins l’humour frondeur. Pourquoi?
Le changement s’est produit quand je suis devenue autrice, avec Les Simone. Avant, quand je faisais du stand-up, j’étais très social justice warrior [NDLR : guerrière de la justice sociale]. Mais j’ai commencé à réaliser que dénoncer, pointer du doigt, ça radicalise les gens. En écrivant, je pense que j’ai réussi à trouver une façon d’aborder autrement ce qui est important pour moi. Les gens ont beaucoup plus accès à ma tête et à mon cœur.
La création, pour toi, c’est indissociable d’un message social?
Il y en a qui aiment inventer des mondes, moi ce sont les phénomènes de société qui m’inspirent des histoires. J’ai envie d’y réfléchir avec le public. Je ne donne pas de réponses. Je ne veux pas faire des œuvres militantes, avec un message moral. J’essaie de nous mettre un miroir dans la face, pour qu’il y ait une réflexion. Souvent, ce sont les injustices qui me font réagir, et je me demande comment amener les gens à avoir de l’empathie pour ceux qui vivent ces situations.
Je pense par exemple à la scène des Simone où le personnage interprété par Anne-Élisabeth Bossé se faisait agresser sexuellement par son collègue. Ce n’était pas une scène violente. Il y avait beaucoup de discussions, à cette époque, sur ce qui était une agression et ce qui n’en était pas une. Je voulais que les filles qui avaient vécu la même chose se disent : « Je ne suis pas toute seule, et ce n’est pas de ma faute. »
J’essaie de nommer des choses dont on ne parle pas. Il y a des gens qui m’écrivent et qui me demandent de continuer, des femmes qui me remercient. Ça me comble. Comme me dit mon psy, j’ai besoin d’être dans le « plus grand que soi » ; il faut que mes actions aient un sens. Sinon, je m’effondre dans un vide existentiel!
Tu disposes de plusieurs tribunes pour défendre tes idées. Comment te définis-tu? Polémiste? Citoyenne engagée?
Je veux avoir un mini-impact, être un peu à contre-courant. Je veux toujours être comme Denise Bombardier quand elle a dénoncé sur un plateau de télé français les propos de l’écrivain Gabriel Matzneff, qui faisait l’apologie de la sexualité avec des adolescentes, en 1990. Je ne partageais presque aucune autre valeur avec elle, mais je trouve qu’elle a eu du guts. Et elle a accepté de payer le prix de sa prise de parole. [NDLR : Des acteurs importants du milieu littéraire français de l’époque se sont portés à la défense de Matzneff en tenant des propos très durs envers elle.]

Paies-tu, toi aussi, le prix de tes prises de position?
Oui. Le féminisme, ça fait encore peur. Il y a des gens qui n’ont pas envie de travailler avec moi, qui craignent que je les défie avec un petit ton moralisateur. Pourtant, je suis gentille! Je privilégie les relations humaines plutôt que les convictions, comme dit le psychologue et auteur Nicolas Lévesque. En même temps, j’assume le fait que je suis responsable de cette perception de moi. J’ai fait des choses, en début de carrière, comme aller aux Francs-tireurs dire que Radio X, c’est de la m… Ça m’a aidée à me faire connaître, mais ça m’a aussi nui.
Le déluge d’insultes que tu reçois, ça fait partie du prix à payer?
On se sent très seule dans ces moments-là. Si tu dis à des proches que tu as une tumeur et que tu vas passer une biopsie, ils te disent : « Oh mon Dieu, pauvre toi. » Si tu dis que tu as reçu 100 menaces de mort dans ton téléphone, ils sont mal à l’aise : « Euh… ça va passer. » C’est tellement intangible.
Quand les chroniqueurs de droite parlent de moi, je m’en fiche. Mais est-ce qu’ils pourraient assumer le fait que les dix fous qui les suivent vont m’écrire des messages haineux? Ça ne devrait pas être accepté. Si, moi, je critique ces chroniqueurs-là, il n’y aura pas dix femmes qui vont leur écrire qu’ils méritent de mourir. Si c’était le cas, je ne serais pas capable de dormir, la nuit. Le résultat, c’est qu’on se prive de la parole de femmes brillantes, plus intelligentes et talentueuses que moi, qui ne parlent jamais publiquement, parce qu’elles ne veulent jamais vivre ce que je vis. Même moi, il m’arrive de choisir de passer mon tour.

Trouves-tu que c’est encore difficile pour une femme d’être vraiment prise au sérieux?
Nous en faisons beaucoup pour avoir de la crédibilité. Nous n’avons pas le droit à l’erreur, alors que les hommes, eux, vont être défendus. Un exemple : je suis toujours en retard, et on m’en parle comme si j’avais un problème d’héroïne. J’ai travaillé avec des hommes qui avaient des comportements problématiques, qui n’étaient pas productifs, dont on attendait les textes pendant des jours, mais on les acceptait ainsi : « Ah oui, lui, tu sais comment il est… »
Quand nous, les femmes d’opinion, comme mon amie Léa Clermont- Dion et moi, nous prenons la parole, il nous faut toujours être préparées, parce qu’on nous attend : « Pourquoi on vous écouterait, vous, Madame? » Léa a un doctorat. Moi, je lis des études, des essais. Souvent, il me faut des mois pour me former une opinion. J’ai écrit quatre séries, dont deux de trois saisons, en dix ans ! Mais on me demande encore [pourquoi].
Une féministe sur la couverture d’un magazine féminin, comment tu vois ça?
J’adore ça. Quand j’étais stand-up, je m’effaçais, je ne me maquillais pas. Maintenant, je me réapproprie ma féminité. C’est une tribune physique plutôt que cérébrale, et je trouve dommage qu’on culpabilise les femmes avec ça, surtout ma génération et les précédentes, qu’on doive choisir entre la femme de tête et la femme de corps.
Je suis privilégiée, je corresponds aux standards de beauté. Plus jeune, j’aurais eu peur de nuire à ma crédibilité en faisant une couverture : « Est-ce que je joue trop à la belle fille? Si je joue à la belle fille, est-ce que je serai moins drôle ? » J’ai mis tout ça aux vidanges. Les jeunes militantes ont le poing en l’air, elles sont en bikini et elles font une thèse en même temps. C’est ça, la liberté! Moi, je veux défendre mes droits, avec un beau brushing ! J’accepte d’être une femme de corps et de tête, et je ne m’excuse pas.

Tu as une fille de 6 ans, Marguerite. Comment élève-t-on une fille en 2025?
Je suis contente de l’avoir eue dans la trentaine; je crois que ça fait de moi une meilleure mère. Je me sens plus outillée grâce à ce que j’ai vécu dans les dix dernières années. Maintenant, je peux lui dire autre chose que : « Prends sur toi, ça arrive à tout le monde. Les hommes sont de même, maudits
hommes ! » J’aurai d’autres réponses pour ma fille. Je pourrai lui dire : « Ça, c’est de l’attachement fuyant, ou du gaslighting [NDLR : détournement cognitif ou manipulation]. »
J’aimerais que le monde dans lequel on vit soit à la hauteur de Marguerite. Elle a tellement d’empathie, d’écoute, de bienveillance. Je ne sais pas quand exactement il va falloir que je lui dise : « C’est un peu injuste pour les filles, le monde dans lequel on vit… » Je ne vais pas lui dire que tout est beau et correct, mais je vais y aller pour un entre-deux : « C’est difficile parfois pour les femmes, mais prends toujours ta place et ne t’excuse jamais d’être qui tu es. »
Quel sera ton prochain défi professionnel?
Tu sais, on s’imagine parfois que je suis ambitieuse, mais pas du tout. Je viens de la campagne, où personne ne connaît le milieu artistique. Je m’imaginais adulte dans un condo industriel, avec des chums de passage, pas d’enfant et une petite carrière modeste, avec un public niché. Me voilà dans une maison, mère de famille, à vivre un grand amour passionnel [NDLR : elle est en couple avec le comédien et auteur Éric Bruneau depuis 2013], et l’écriture m’a amenée plus loin que j’aurais jamais imaginé. Il y a en moi une Kim de 27 ans qui me regarde vivre, et je ris de moi avec elle, on se dit : « Peux-tu croire? » Pour répondre à ta question, en adaptant au théâtre la série télé Moi et l’autre, j’ai réalisé que c’était la forme d’écriture qui me ressemblait le plus. C’est peut-être quelque chose que j’aimerais pousser.

Dans Les Simone et Avant le crash, l’amitié semble être l’antidote à la dureté du monde. C’est comme ça dans ta vie aussi?
On répète souvent, dans Avant le crash, que la victoire du capitalisme, c’est d’avoir réussi à convaincre les gens que le chacun pour soi va nous sauver, alors que c’est le contraire, c’est l’être-ensemble. J’ai mal compris l’amitié pendant longtemps. Puis, à 29 ans, j’ai vécu une rupture très difficile. J’étais tellement à terre que j’ai dû accepter de l’aide. C’est là que j’ai compris ce que c’est, l’amitié, la sororité. On se voit dans des moments de vulnérabilité et de faiblesse, on est là pour les autres. Nous venons d’acheter une maison, et j’ai décidé que ce sera la maison de l’amitié. Je vais y accueillir mes amies. J’ai trouvé des femmes qui me ressemblent beaucoup, auxquelles je tiens. Je veux prendre soin d’elles et qu’elles prennent soin de moi aussi. La quarantaine sera la décennie de l’amitié!
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Catherine Pelchat est journaliste indépendante. Elle est passionnée par les enjeux de société, et tout particulièrement par ceux qui touchent les femmes. Son travail de journaliste est nourri par une multitude d’expériences: diplômée d’histoire américaine, elle a aussi été, dans une vie parallèle, recherchiste pour des documentaires et des émissions de télévision. Elle aurait besoin d’au moins trois vies pour faire le tour de tout ce qu’elle veut apprendre.
