Culture

Le jour où j’ai raté mon selfie avec mon idole, Robert Lepage

Rencontre avec le créateur à l’aube de la présentation de son nouveau spectacle, Pique, à l’affiche à la TOHU.

maude et robert
* Un selfie est un autoportrait pris avec un iPhone et généralement ensuite partagé sur les médias sociaux. En français, on dit aussi « photoportrait » ou « égoportrait ».

Certains l’appellent le maître des illusions, le créateur-bâtisseur virtuose, le magicien de la scène. Auteur, acteur, réalisateur, Robert Lepage est un grand metteur en scène, un génie d’ici que l’on s’arrache aux quatre coins de la planète. Pour moi, Robert Lepage est une idole. Un être à part, fascinant, fulgurant. Je suis son parcours assidûment depuis des années.

En 15 ans de métier, j’ai rarement été aussi nerveuse qu’à mon arrivée à la TOHU ce matin-là. Robert Lepage y était pour présenter Pique, le premier volet de sa tétralogie Jeux de cartes, à l’affiche du 14 au 25 janvier. Affectée habituellement aux sujets qui touchent la famille, la journaliste en moi n’a pas hésité : je devais aller rencontrer mon créateur fétiche!

Parmi les nombreux journalistes, chroniqueurs, photographes et caméramans, j’attends fébrilement le début du point de presse. Je relis mes notes et ressasse les mille et une questions que j’aimerais poser. Vêtu d’un pull gris et d’un pantalon noir, une cannette de Coca-Cola à la main, Robert Lepage s’est avancé sur la scène, humble, presque effacé. J’avais envie de bondir de ma chaise et d’applaudir à tout rompre… Je me suis retenue.

Quatre opus – les origines

Pendant 20 minutes, le fondateur de la compagnie multidisciplinaire Ex Machina décortique son nouveau spectacle-fleuve, Jeux de cartes. Il se déploie en quatre opus : Pique, créé il y a deux ans à Madrid; Cœur, lancé en septembre en Allemagne (aussi présenté à la TOHU, du 30 janvier au 9 février); Trèfle et Carreau, toujours en gestation. Chacun des volets explore un univers inspiré de l’atout qu’il représente. « Au tout début du jeu de cartes, on ne disait pas “pique”, mais bien “épée”, explique Robert Lepage. Le spectacle Pique s’articule donc autour du monde militaire. Cœur, qu’on appelait “coupe”, parlera d’amour, de croyances et de religions. Trèfle, ou “bâton”, explore l’univers des ouvriers et de la révolte. Et, finalement, Carreau, ou “denier”, se penchera sur le monde des affaires et de l’argent. »

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Crédit : Erick Labbé

La culture arabe

Au tableau, déjà complexe, s’ajoute un autre élément, celui qui rassemble et lie chaque œuvre : la culture arabe. « Le spectacle parle de notre relation au monde arabe, dit le metteur en scène, rappelant que le jeu de cartes est une invention arabe. Il ne servira pas de lieux communs, mais s’attaquera à certains préjugés. » Pique sonde les dualités entre l’Orient et l’Occident à travers deux grandes villes situées dans le désert, Bagdad et Las Vegas. L’histoire s’articule autour d’une multitude de personnages (une trentaine joués en trois langues par six acteurs) et aborde les thèmes du hasard, de la guerre, de dilemmes moraux, du sexe… Chacun lutte contre ses démons intérieurs et oscille entre déchéance et rédemption.

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Crédit : Erick Labbé

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Crédit : Erick Labbé

Une scène 360°

Déjà ambitieux, le nouveau projet de Lepage constitue aussi un défi scénographique puisqu’il prend place sur une scène circulaire, sans espaces cour ni jardin. « J’étais tanné d’être pris en sandwich quand je montais un spectacle, illustre celui qui a signé plusieurs mises en scène pour le Cirque du Soleil et Peter Gabriel. C’était trop bidimensionnel. Depuis des années, je veux aller vers quelque chose de plus sculptural. J’aimais aussi l’idée du forum : à une autre époque, le théâtre était un forum, un lieu où une collectivité en regarde une autre, avec moins de distance. »

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Crédit : Erick Labbé

Évidemment, qui dit scène circulaire dit aussi prise de risques. L’équipe a dû penser et repenser les déplacements des comédiens, en plus de dissimuler tous les éléments de décor, les accessoires, les costumes, les dispositifs scéniques… « La scène 360° a d’abord été une contrainte, puis avec le temps, une inspiration », résume l’auteur de 56 ans. Il ajoute qu’il aime ce genre de challenges, ceux qui le forcent à « trouver des solutions artistiques ».

La salle de la TOHU, d’abord destinée aux arts du cirque, était l’endroit tout indiqué pour monter Jeux de cartes. Elle fait d’ailleurs partie du Réseau 360°, un regroupement de 13 salles de spectacles circulaires dans neuf pays d’Europe, en plus de la TOHU. « Le rêve, c’est de revenir à Montréal avec les quatre spectacles et de les présenter dans la même semaine », souligne Robert Lepage, sourire aux lèvres.

La photo…

Quant à moi, mon rêve est presque achevé… Le point de presse tire à sa fin. La période de questions est terminée. Mon idole nous salue, il s’en va, il s’éloigne. Oserais-je? Je le rattrape au pas de course. Après m’être présentée brièvement, je lui demande la permission de prendre une photo de lui et moi. Il accepte gentiment. Une relationniste, mécontente, s’interpose. J’insiste. Je suis juste à ses côtés quand j’appuie sur le bouton de mon téléphone intelligent. Clic!

Je le remercie avant de me sauver, mon trésor au fond de la poche de mon anorak. Dans la voiture, anxieuse, je scrute l’écran, mais… rien du tout! Dans la nervosité du moment, j’ai fait une mauvaise manœuvre. Tant pis. J’ai deux billets pour Pique. Et, surtout, le souvenir d’une rencontre mémorable.

Pique est présenté à la TOHU du 14 au 25 janvier 2014, suivi de Cœur, du 30 janvier au 9 février 2014.

Pour aller plus loin : Robert Lepage présente Jeux de cartes

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