Chroniques

Un mois sans shopping : chronique d'un échec annoncé

Mes patronnes m'ont lancé le défi de me priver d'acheter vêtements, bijoux, chaussures pendant un mois. Évidemment que j'ai échoué... Mais je me suis quand même donné rendez-vous devant le miroir.

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La vérité ? Je n’ai même pas essayé de me prêter au jeu. Par esprit de contradiction, j’ai même dépensé encore plus, tiens. Après le lunch, je revenais au bureau avec des sacs plein les mains et un air de défi, pas même un petit peu honteuse. D’ailleurs, tout le monde raconte ses sevrages de Facebook, de sucre, de sexe, d’achat de ceci ou de cela. Au début c’est donc dur, et puis après, liberté recouvrée, placidité, retour aux « valeurs essentielles ». Bravo, bravo.

J’aime le linge, bon. Et tout le tralala : rouges à lèvres, bottes de cuir, bracelets, écharpes. Depuis toujours.

Quand j’étais petite, l’une de mes occupations préférées consistait à choisir un mannequin en soutien-gorge dans le catalogue Sears pour ensuite lui constituer une garde-robe. Sinon, j’étudiais les patrons de couture de ma mère et je dessinais des collections de vêtements d’une excentricité à faire pâmer Lady Gaga.

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Marie-Hélène Proulx (Photo : Maude Chauvin)

La qualité des matières, la finesse d’une confection, l’originalité des lignes et des coupes, l’odeur de certains tissus m’apportent un vif plaisir esthétique. J’en jouis autant en boutique que dans le métro : je n’ai de cesse d’observer vos ornements.

J’aime les vêtements, surtout quand ils n’ont pas encore été portés ou qu’ils le sont pour la première fois, à cause de la promesse d’un moi tout neuf qu’ils contiennent. Un moi paré pour de nouvelles aventures.

D’après Catherine Joubert et Sarah Stern, deux psychiatres françaises qui se sont intéressées aux dessous des comportements vestimentaires (Déshabillez-moi: Psychanalyse des comportements vestimentaires, Hachette littératures), ce sont des « gains narcissiques » que j’achète à coups de sacoches et de mascaras. C’est-à-dire un regard neuf sur moi, d’abord dans l’échange avec le miroir, puis dans le regard des autres, comme l’explique Catherine Joubert dans une entrevue accordée au quotidien suisse Le Temps. « Un petit coup de pouce pour nous relancer dans la course, pour doper l’image de soi. » Apparemment, quand l’identité est chancelante, le « besoin de réparation de l’image de soi est un gouffre sans fond ». Bon.

Si j’avais les moyens de me réparer l’image de soi comme je le fais, ce serait moins dramatique. Sauf que voilà : j’ai quand même une pas pire dette. Il y a un bac et une maîtrise là-dedans, une belle bibliothèque, de la musique et des voyages, mais beaucoup (vraiment beaucoup) de godasses et de « guenilles », pour citer ma mère. Pas de maison à moi, de bien modestes économies pour mes vieux jours, une vie qui se vit d’un chèque à l’autre. Ça ressemble à un problème.

L’espoir d’une solution est néanmoins apparu récemment, à la suite d’une entrevue avec une femme exquise, Florence Girod, tête d’affiche du Entre nous de l’édition de novembre de Châtelaine. Alors que je visitais sa garde-robe pour les besoins de l’article, cette ex-designer graphique, elle aussi passionnée de mode, m’a expliqué qu’elle avait peu de morceaux, essentiellement parce que ceux qu’elle achète lui correspondent tout à fait. « Je n’ai pas plusieurs personnalités côté vêtements : je veux juste me sentir au plus près de moi. » Quitte à enfiler souvent la même chose.

Curieusement, ce sont les autres que ça dérange – elle se fait parfois reprocher de s’habiller toujours pareil. Comme s’il fallait divertir la galerie avec une variété de tenues…  Elle ne voit que des avantages à cette cohérence vestimentaire : économie, puisqu’elle ne fait pas de mauvais choix en boutique, et gain de temps, puisqu’elle ne tergiverse pas devant le miroir. Tout ce qu’elle possède se coordonne aisément et lui va comme un gant. « Ça laisse plus d’espace mental pour réfléchir à autre chose qu’à mon allure. »

Tout à coup, je me suis vue sous une lumière crue. Contrite, j’ai songé à toutes ces poches de vêtements à peine usés que je donne parce qu’ils ne collent plus, soudainement, à l’archétype dont je souhaite me rapprocher. Archétype qui change au gré des humeurs et des influences – une héroïne au cinéma, une collègue ou une amie dont j’admire le style, un mannequin dans une publicité de parfum. Comme si je cherchais à m’approprier leur beauté, leur charme, leur assurance.

À la perspective d’un événement social en soirée, j’ai parfois couru acheter de nouveaux vêtements à l’heure du lunch parce que ceux que j’avais enfilés le matin me paraissaient tout à coup ridicules, trop « madame » ou négligés. Folle de même.

Ça fait que non, je n’ai pas réussi ce mois sans achat de vêtements. Mais je suis maintenant aux prises avec un défi plus exigeant : arrêter de changer de costume. En plus de permettre à mes cartes de crédit de souffler, ça me laissera l’énergie d’apprendre à coudre, tiens. Ou de me remettre aux croquis de mode.
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