Ronde, et alors?

A-t-on le droit d'être ronde et bien dans sa peau?

« J'ai deviné les mots qu'elle ne prononçait pas tout haut: quelqu'un qui vit mal avec son corps, quelqu'un qui a une histoire triste à raconter, quelqu'un qui va probablement pleurer en direct à la télé, en pleine heure de grande écoute. » Ce n’est pas moi ça, écrit Joanie Pietracupa. A-t-on le droit d'être ronde et bien dans sa peau? OUI!

Joanie-bandeau

Je me souviens d’une courte conversation que j’ai eue avec mon père, quand j’avais 14 ou 15 ans, à propos de mon poids. À l’époque, je devais avoir une vingtaine de livres en trop. Il était venu me chercher à l’école, en voiture, comme d’habitude. On s’était mis à jaser de tout et de rien, de la température, de nos journées, de son travail, de mes devoirs, comme d’habitude. Puis, alors qu’on était arrêtés à un feu rouge, il m’a regardée et m’a demandé combien je pesais. «Quoi?», ai-je lancé, pas certaine d’avoir bien compris la question. «Combien pèses-tu?», a-t-il répété. «Aucune idée!»

Arrivés à la maison, on s’est dirigés vers la salle de bain du premier étage, où se cachait le pèse-personne. Il m’a regardée grimper sur la balance, en silence. On s’est tous deux penchés pour observer le chiffre qui était estampé noir sur blanc sur l’écran de la petite boîte grise, toujours en silence. «Tu devrais perdre du poids, a-t-il fini par lâcher. Ce n’est pas bon pour ta santé, cet embonpoint.»

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J’ai suivi ses conseils, évidemment. Je me suis nourrie presque exclusivement de salade verte pendant plusieurs mois, en plus de faire de l’aérobie (merci, vieille cassette VHS de remise en forme avec Jane Fonda!) dans le salon familial tous les matins. J’ai perdu toutes mes livres en trop, et même plus. Très rapidement. J’ai aussi développé une sorte d’obsession plutôt malsaine pour mon tour de taille et mon alimentation, mais ça, c’est une autre histoire. Remarquez, je comprends un peu plus tous les jours pourquoi mon père m’a dit ça, il y a plus de 15 ans. Un parent, ça veut le meilleur pour son enfant. Ça veut le savoir en santé, en pleine forme, actif, heureux, beau et bien dans sa peau. Tout simplement.

Je me souviens aussi d’une longue discussion que j’ai eue avec une bonne amie, quand j’avais 23 ou 24 ans, encore et toujours à propos de mon poids. On soupait ensemble, rien qu’elle et moi, dans mon nouvel appartement. Des pâtes aux saucisses et aux rapinis, je m’en souviens comme si c’était hier. On parlait de tout et de rien, de nos jobs, de nos amoureux, de nos amis, de nos familles, comme d’habitude. Tout à coup, elle s’est tue, m’a regardée et m’a dit, d’une voix douce: «Faut que je te le demande: ton surpoids ne te dérange pas?» Sur le coup, sa question m’a choquée. Je me suis sentie ébranlée, violentée, bousculée, jugée. Puis, au bout de quelques secondes, après avoir lu la curiosité sincère au fond de ses yeux, et tout l’intérêt, l’amour et la compassion qu’elle me portait, je me suis calmée. «Non, en fait, pas du tout, ai-je répondu. Avant oui, mais plus maintenant.» S’en est suivi un de mes plus beaux moments passés avec cette copine que j’ai malheureusement perdue de vue depuis quelques années, des heures et des heures à jaser de notre apparence physique et de l’importance qu’on y porte, de la perception des autres et de la place qu’on y accorde.

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Je me souviens finalement d’un bref échange que j’ai eu tout récemment au téléphone avec une recherchiste télé en quête d’une invitée qui voudrait bien parler de son surpoids. Quand après avoir passé environ une heure à discuter de l’industrie de la mode taille plus au Québec et de la place des femmes rondes dans la société d’aujourd’hui, elle m’a dit qu’elle allait devoir trouver quelqu’un d’autre pour l’entrevue, quelqu’un qui «a une histoire plus humaine». La même vague d’émotions qui avait déferlé sur moi à 14-15 ans et à 23-24 ans m’a à nouveau ensevelie. Plus humaine? Mais qu’entendait-elle donc par là? «Quelqu’un qui doit composer avec son surpoids au quotidien», a-t-elle dit avant de raccrocher. J’ai deviné les mots qu’elle ne prononçait pas tout haut: quelqu’un qui vit mal avec son corps, quelqu’un qui a une histoire triste à raconter, quelqu’un qui va probablement pleurer en direct à la télé, en pleine heure de grande écoute.

Savez-vous quoi? Ce n’est pas moi, tout ça. Je ne suis ni une adolescente triste et influençable, ni une jeune adulte susceptible et revendicatrice et encore moins une femme malheureuse et sans confiance en elle. Je refuse de jouer ces rôles qui ont été écrits pour moi, dans l’attente que je me conforme à l’idée qu’on se fait des gens qui ont de l’embonpoint. Mon parcours est unique, comme c’est le cas pour chacun d’entre vous. Mon poids m’a fait vivre des tonnes de hauts et de bas, à travers les années. Des hauts si grandioses qu’ils m’ont presque fait oublier les bas colossaux. Mais j’ai encore du chemin à faire.

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C’est le travail de toute une vie, apprendre à s’aimer véritablement tel qu’on est, là, maintenant, sans peur ni jugement. Apprendre à prendre soin de soi, à accepter ses défauts, à se trouver beau avec (et non malgré) ses failles et ses faiblesses, à s’écouter avant d’écouter les autres, à se respecter en tout moment et dans toutes ses décisions, et surtout, à être son fan #1. Une longue liste de tâches à accomplir, dans cette vie ou la suivante, qui serait sûrement beaucoup plus facile à mettre à exécution si on n’avait pas tous ces gens autour de nous qui essayaient tant bien que mal de nous cantonner dans de petites boîtes étiquetées. «Triste», «malheureuse», «fragile», «instable», «susceptible», «jalouse»: autant de tags qui ne me définissent pas et qui ne me définiront jamais. Alors, qu’est-ce qu’on attend pour se laisser de la place afin d’être heureux et enfin bien dans sa peau?

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Joanie Pietracupa et son blogue Ronde, et alors? sont nominés au prix IMAGE/in. Elle a besoin de vos votes: http://www.votepourleprix.ca

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