Ronde, et alors?

De l’importance de la beauté

Pourquoi la beauté est-elle devenue le sacro-saint idéal qui régit désormais nos vies?, demande notre chroniqueuse Joanie Pietracupa.

Joanie-bandeauMardi matin, alors que j’étais encore couchée dans mon lit, à moitié endormie, j’ai lu l’article de Patrick Lagacé savamment intitulé «Mononcle Julien et Mononcle Picotte» , publié sur La Presse+ du jour même. Faut dire que plusieurs amies l’avaient partagé sur leurs réseaux sociaux et que ça m’avait intriguée. L’auteur y décrit son indignation face à un certain geste posé par les ex-ministres Guy Julien et Yvon Picotte envers la journaliste à la télévision de Radio-Canada à Trois-Rivières, Marie-Claude Julien. Parce qu’elle a «osé» dénoncer une controverse à laquelle les deux hommes étaient mêlés (rappelons-nous que c’est sa job, m’enfin…), Guy Julien s’est permis de la traiter de grosse et d’en rire ensuite avec Yvon Picotte, à micros ouverts, juste avant une conférence de presse. Plusieurs idées se sont bousculées dans ma tête: 1) «Ils ont quels âges, ces hommes d’exception, ces honorables messieurs, ces grands gentlemen? Douze ans et demi? Quel manque de maturité et de décorum!»; 2) «Ah, tiens: une énième femme qui vient de se faire balancer des insultes à propos de son poids, en plein jour et en public. C’est vrai qu’on en manquait, ces derniers temps!»; 3) «Tout ce qu’ils ont trouvé de mieux à faire pour tenter de blesser Marie-Claude Julien et entacher sa réputation, c’est s’attaquer à sa silhouette? Vraiment?».

Cette dernière idée m’a beaucoup fait réfléchir. (Pas que les deux autres ne soient pas importantes, loin de là. Mais vous savez déjà ce que je pense du manque de respect et des critiques gratuites.) Pourquoi? Parce que j’ai l’impression qu’on ne pense qu’à ça, qu’on ne parle que de ça, qu’on ne voit que ça et qu’on n’entend que ça, ces temps-ci. Quoi donc? Les surplus et les pertes de poids intenses, la minceur et la grosseur extrêmes, les standards de beauté classiques, modernes ou réinventés… C’est comme s’il n’existait plus que ça, en nous et autour de nous. Exit la sagesse, la bonne volonté, les connaissances, les compétences, les qualités et les valeurs; c’est l’apparence physique qui règne désormais sur nos vies. (Remarquez que je fais ici une distinction nette et précise entre entretenir un discours «gratuit» versus entretenir un discours «sensé» sur l’apparence physique. Je n’ai absolument rien contre le fait que la diversité corporelle, la confiance et l’estime de soi – des sujets beaux et valables, à mon avis – fassent la une des magazines, des blogues et des journaux du monde entier. Je pense même que c’est ainsi qu’on va réussir à faire bouger les choses et à faire avancer notre société vers le mieux, quitte à choquer quelques personnes au passage.)

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Toutes ces réflexions m’ont menée à ces deux questions clés: depuis quand fait-on d’abord référence à la forme physique d’une personne pour tenter de l’insulter ou de la flatter au plus haut point? Et où sont donc passées nos priorités?

Puis, j’ai enfin compris pourquoi les paroles blessantes et les jugements mesquins envers mon (sur)poids ne m’ont jamais tant affectée. Pourquoi les kilos qui jouent au yoyo, les coupes de cheveux ratées, les ongles rongés, les poussées d’acné surprises, les coups de soleil sur camisole à huit bretelles et les colorations blondissimes qui virent au vert ne m’ont jamais tant perturbée. Voilà la vérité brute: la beauté n’est pas un concept important à mes yeux. Oui, je sais ce que vous allez me dire: ça ouvre des portes au travail, ça permet de rencontrer l’âme sœur (ou l’âme d’un soir) plus facilement, ça booste l’estime de soi… Vrai, vrai et vrai. Mais mon intelligence, mon perfectionnisme et ma minutie en font (presque) tout autant. Et je dois avouer que c’est bien plus satisfaisant de gagner un emploi, un chum ou de l’assurance avec mon «contenu» plutôt qu’avec mon «contenant».

C’est sûr: on rêve tous, secrètement ou pas, d’être beaux et forts, en forme et en santé, stylés et branchés. Des demi-dieux du stade ou des anges de la lingerie apprenties, tout en muscles et en jambes, avec une chevelure soyeuse, une peau parfaitement ambrée et des griffes manucurées. Mais ce n’est que ça, aussi: un rêve. Pas inatteignable (on est capable de tout si l’on s’y met, je le crois fermement), mais un peu surfait, sauf si l’on souhaite faire carrière dans le domaine de la perfection. Pourquoi ne mettrait-on pas autant, sinon plus, d’efforts à se développer de l’intérieur qu’à polir l’extérieur? À apprendre et à peaufiner nos nouvelles aptitudes en même temps qu’on prend soin de son corps en le faisant bouger, bien manger et relaxer? À chercher à être la meilleure version de soi, toutes catégories confondues, plutôt que la pâle copie d’un autre? Il me semble qu’on gagnerait tous plus de temps, d’énergie et de tranquillité d’esprit en arrêtant d’être aussi obsédés par la beauté. Et qu’en prime, on aurait l’air un peu moins niaiseux dans les salles de presse – n’est-ce pas, MM. Julien et Picotte?

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