Autrice, moi? Désolée, ça ne passe pas

J’ai beau essayer, je ne me fais pas à «autrice». Pourquoi, après 40 ans de loyaux services, le mot «auteure» serait-il soudainement déclassé?

 

Photo: Unsplash/Kaitlyn Baker

Impossible pour moi de dire «autrice»: ça commence par une hésitation, ça sort gauchement et ça sonne faux.

J’ai pourtant en bouche des décennies de féminisation des titres et des noms de professions. À l’université, j’arborais même un macaron qui disait «On sort de la parenthèse», parce qu’à cette lointaine époque, on suggérait de mettre un «e» entre parenthèses pour marquer le féminin. C’était vu comme une avancée. Mais les ingénieur(e)s, les professeur(e)s, les travailleur(euse)s, ça dérange l’œil et la parenthèse disparaît quand on parle. Il fallait bien davantage!

À mon arrivée en journalisme, au milieu des années 80, j’ai mis de côté cette bataille des parenthèses car l’enjeu était plus grand: la féminisation était inexistante! Plutôt ridiculisée par les patrons et les grands noms du milieu. Pourtant, dès 1976, Lise Payette avait exigé qu’on lui donne de «la» ministre, et en 1979, l’Office québécois de la langue française (OQLF) avait émis des lignes directrices pour féminiser en respectant les particularités du français.

Les médias traditionnels persistaient néanmoins à écrire au masculin, quitte à se livrer à des acrobaties langagières. On pouvait à la rigueur parler d’une «femme policier» mais surtout pas d’une «policière» – alors que les femmes avaient accès à cette fonction depuis les années 1970.

Comme d’autres, je tempêtais devant tant de résistance. Heureusement, avec le renouvellement des troupes et l’arrivée de patronnes dans les rédactions, la féminisation s’est répandue dans les médias – comme dans tous les milieux au Québec. Une bonne affaire de réglée, avec petit sourire de supériorité féministe envers la France qui a mis du temps à suivre le mouvement.

Bref, depuis des temps si lointains que j’en perds l’origine, je m’affiche auteure de textes.

Sauf que depuis peu, sans tambour ni trompette, nous voilà rebaptisées «autrices», des milieux militants jusqu’aux médias grand public: radio, télévision, quotidiens, magazines…

Or je ne m’habitue pas. Et je constate, même si ça ne se dit pas trop fort, que je suis loin d’être la seule. «Je boycotte autrice», me dit ainsi une copine journaliste qu’on ne peut soupçonner de penchant pour l’effacement des femmes!

Moi, je contourne l’affaire. Je dis, j’écris: romancière, écrivaine, chroniqueuse, compositrice, rédactrice. Je parle de la journaliste, de la reporter, de la signataire d’un texte… Car «autrice» n’arrive pas à entrer dans mon univers lexicographique.

Que certaines s’en revendiquent, soit. Mais ce qui m’agace, c’est que le mot «auteure» qui nous a si bien servies depuis quarante ans, qui est dûment accepté par l’OQLF et s’est répandu dans toute la francophonie, n’a soudainement plus droit de cité.

J’en ai pris conscience il y a peu, quand dans un contrat en tout point pareil à un autre signé un an plus tôt, on m’attribuait à répétition le titre d’autrice. Je préfère «auteure», ai-je spécifié, m’étonnant du changement survenu sans me consulter. Mes interlocuteurs, eux, s’étonnaient plutôt que je ne sois pas au goût du jour. Désagréable impression d’être passée dans le camp des dépassées…

Une ex-collègue, jeune femme dynamique et féministe, a bien ri de mon malaise. Suffit de te renseigner et tu verras qu’autrice est un terme tellement logique que tu vas vouloir l’employer, m’a-t-elle assuré.

J’ai fait mes devoirs et j’ai remonté la genèse du mot. Je sais désormais qu’il est de la même lignée que le tandem acteur/actrice; qu’autrice fut employé du Moyen Âge jusqu’au 17e siècle, époque où en France on a tassé les femmes de bien des façons, et qu’il a laissé des traces jusqu’au début du 20e siècle. Je sais aussi qu’il est revenu dans l’espace public depuis environ trois ans, porté par des écrivaines françaises et québécoises soucieuses de rendre plus visible et audible l’apport des femmes dans la création.

Suis-je convaincue? Pas vraiment…

Le recours à l’histoire est instructif, mais il y a d’anciennes formes féminines que nous n’avons pas reprises – doctoresse ou professoresse – car elles ont mal vieilli. «Auteure» me semble relever d’une modernité tout à fait acceptable, s’ajoutant à tous les noms de profession et de métier en «eur» qu’on a féminisé en ajoutant simplement un «e». Le vaste usage du terme témoigne d’ailleurs de son acceptation.

De plus, en français, l’harmonie sonore compte dans la fabrication des mots. Est-ce à cause du «c», mais actrice, rectrice, directrice résonnent bellement à mon oreille. Or même si je l’entends à répétition, «autrice» me fait tiquer. Les spécialistes de la phonétique m’expliqueront…

Enfin, dire «une auteure» me semble souligner le féminin autant que de parler d’une ministre, une journaliste, une juge, une employée…

Je reste donc perplexe, bien consciente par ailleurs qu’il y a plus grave comme débat de société!

Quoique… Ce qui m’agace au fond, c’est l’unanimité et la rapidité avec lesquelles la prise de parole publique s’est pliée à «autrice», jusqu’à s’excuser si on laisse échapper «auteure»! Comme s’il y avait là un parfum de lèse-féminisme.

Autant d’empressement me semble suspect. J’y vois moins une conviction que la crainte d’être pris en défaut – faudrait surtout pas avoir l’air en retard d’une cause progressiste, et on sait à quel point celles-ci se multiplient de nos jours! Vite qu’on sauve les apparences…

J’admets toutefois qu’il y a peu, alors que ma fille me parlait de ses lectures, c’est à peine si j’ai noté son «autrice». Il avait été prononcé sans appuyer, simple composante de l’ordinaire de son vocabulaire – exactement comme je dis naturellement «auteure». Et j’ai pensé que sous la forme, l’important reste quand même l’image derrière les mots: celle d’une femme qui s’exprime.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. Son plus récent, J’ai refait le plus beau voyage, est paru aux éditions Somme toute.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

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