À bien y penser

Épidémie: la fiction qui aide à comprendre la vie

J’aime beaucoup la série Épidémie diffusée à TVA. En fait, et je ne suis pas la seule, je la regarde avec d’autant plus d’intérêt qu’elle se déroule parallèlement à la vraie crise du coronavirus qui a cours présentement.

Photo: Unsplash/Ani Kolleshi

Il y a quelques semaines, les autorités de santé publique du Québec nous ont formellement avisés: il ne faut pas confondre réalité et fiction en ces temps de coronavirus. Ne surtout pas semer le virus de la peur. Et ç’aurait été encore mieux si un message à cet effet avait pu défiler pendant la diffusion d’Épidémie, qui débutait à TVA. Pas pendant les pauses publicitaires, mais bien comme bandeau intégré aux images de la série.

La chaîne, avec raison, a refusé cette curieuse demande. Parce que ça, ç’aurait nourri la confusion! Après tout, Épidémie, tournée l’an dernier, n’est pas entrée en ondes parce qu’un coronavirus sévit actuellement.

De plus, loin de semer la panique et de cultiver les préjugés, la série fait exactement ce que souhaitent le monde de la santé et les responsables politiques: elle ramène l’affaire à ses justes proportions. 

En fait, mieux qu’un documentaire, et en dépit des invraisemblances propres au genre télévisuel (par exemple, ce ministre de la Sécurité publique omniprésent, alors que son ou sa collègue de la Santé est absent), Épidémie permet de montrer bien des facettes d’une crise de santé publique. 

Moi, j’ai embarqué dès le premier épisode en janvier, juste à la manière dont la directrice du Laboratoire d’urgence sanitaire, personnage joué par Julie LeBreton, se lavait les mains, fermait les robinets ou se déchaussait en entrant chez elle. Des gestes si naturels que la comédienne semblait avoir eu de tout temps ces réflexes! (Depuis, je me lave les mains plus scrupuleusement!)

Et puis, le décompte des jours qui apparaît à l’écran en fait foi, la série s’est mise en place très très tranquillement, bien loin d’un récit tonitruant à l’américaine. On a eu le temps de voir comment un animal est à la source d’un coronavirus, comment celui-ci se transmet à l’humain, comment il se répand de manière d’abord inattendue puis exponentielle, surtout dans une ville – ici Montréal.

On comprenait mieux dès lors pourquoi, dans la vraie vie, la « mystérieuse pneumonie apparue en Chine » dont quelques articles de presse faisaient état à la mi-janvier, avec quelques dizaines de patients contaminés, a pu devenir en un mois le COVID-19 touchant, au moment où j’écris, plus de 70 000 personnes et faisant quelque 1 800 morts.

Quant aux préjugés (du genre de ceux qui, stupidement, poussent à boycotter tout ce qui est asiatique, comme ça se manifeste un peu ici… et énormément dans bien des pays!), ce n’est pas dans Épidémie qu’on trouve matière à les encourager. Au contraire!

En fait, en faisant transiter son coronavirus (nommé COVA dans la fiction) par un petit groupe d’itinérants inuits, Épidémie a pu démontrer à quel point les préjugés sont à proscrire. Ainsi c’est à cause de ses idées préconçues qu’une infirmière de la série va mal évaluer les malades qu’elle reçoit, envenimant dès lors la situation. Oui, chère madame, c’est la toux qui fait le malade, pas l’origine ethnique! (En plus, ça nous est dûment répété par Julie LeBreton, convaincante dans son rôle.)

Et nous qui avons tout vu, on le sait bien que c’est plutôt du furet qu’il aurait fallu se méfier!

Mais le plus tristement fascinant, c’est que l’émission reste en deçà de ce qui se passe dans la vraie vie. 

Ainsi, Mélissa Désormeaux-Poulin joue le rôle du premier médecin à avoir été en contact avec quelqu’un atteint du virus. Elle tombe gravement malade mais n’en meurt pas.

Dans la réalité, le médecin chinois qui a le premier donné l’alerte en décembre, voyant se développer dans la très populeuse ville de Wuhan une curieuse infection ressemblant au SRAS, a d’abord été accusé par les autorités chinoises d’avoir troublé l’ordre public. Puis il est mort au début de février du coronavirus qui l’avait à son tour infecté. Le docteur Li Wenliang n’avait que 34 ans. Une fin de vie digne d’une tragédie, à laquelle on n’aurait pas cru dans une télésérie.

De même, on aurait levé les yeux au ciel si dans Épidémie, toute activité avait été stoppée à Montréal, chacun devant rester chez soi, alors que c’est véritablement le cas à Wuhan

Et on aurait crié à l’invraisemblance totale si on y avait vu des milliers de touristes enfermés dans leurs minuscules cabines de bateaux de croisière, avec droit à de l’air frais juste une heure aux deux ou trois jours. « Ben voyons don’: même les prisonniers au cachot ont droit à davantage! » Et pourtant…

En fait, même la quarantaine imaginée par les auteurs Annie Piérard, Bernard Dansereau et Étienne Piérard-Dansereau ne dure que dix jours. Moins longue donc que pour le COVID-19.

N’empêche, cette quarantaine prend tout son sens du seul fait de regarder vivre les personnages. Oui, mieux vaut écouter les conseils des autorités sanitaires! (Et sagement tousser au creux de son coude.)

Et puis dans la série, on a une piste de solution pour sortir du cauchemar. S’il ne s’agissait pas de tout mélanger, on pourrait même en prescrire le visionnement aux malades de la vraie vie afin qu’ils gardent le moral! 

À mes yeux, le diagnostic est clair: la fiction a du bon. Et il faut se méfier de trop s’en méfier. Surtout quand la réalité s’avère finalement bien pire.

***

Journaliste depuis quelque 35 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. En 2019, elle a publié J’ai refait le plus beau voyage (éd. Somme toute) et Ce jour-là, Parce qu’elles étaient des femmes (éd. La Presse) soulignant les 30 ans de la tuerie de Polytechnique.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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