Inondations: les leçons qu’on ne tire pas…

Les catastrophes climatiques s’enchaînent, mais on continue de les envisager une à une. Quand donc ferons-nous les liens qui s’imposent?

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Photo: La presse canadienne/Ryan Remiorz

C’est un mois d’avril qui finit les pieds, les genoux, les cuisses dans l’eau, avec les terrains, les routes, les sous-sols, les balcons, et parfois toute la maison! Les gens touchés par les inondations sont épuisés physiquement, financièrement et psychologiquement. Les autres ne cessent de se pincer devant tant de désolation.

Les sinistrés et toute l’infrastructure de soutien – ce qui va des bénévoles jusqu’au premier ministre François Legault – ont été impeccables d’efficacité. Et l’envie de ne plus revivre de tels événements est plus forte que jamais, encouragée d’ailleurs par le discours politique qui a levé un tabou: il faut sérieusement songer à déménager quand on demeure dans une zone à risque d’être inondée.

Parallèlement, certains – dont des météorologues – ont appelé à la prudence dans l’analyse: gardons-nous de faire un lien avec le réchauffement climatique; rappelons-nous que les grandes inondations marquent l’histoire du Québec depuis aussi loin que 1643; observons que c’est un cocktail exceptionnel de conditions qui a mené au désastre de ce printemps 2019.

J’entends bien. Mais je note aussi que le mois d’avril avait commencé par d’autres intempéries d’une grande ampleur, dont le verglas qui s’est abattu en Outaouais, dans les Laurentides et Lanaudière, à Montréal et à Laval, et qui a privé d’électricité 300 000 résidences.

Ce verglas lui-même marquait la fin d’un hiver exceptionnellement long, installé depuis la mi-novembre, sans redoux, avec une neige incessante et plus froid que la moyenne. Pas de records battus, mais la saison ne nous a laissé aucun répit, ce qui la distinguait des hivers précédents.

Quelques mois plus tôt, c’est plutôt le vent qui a fait des siennes. À la fin septembre, six tornades ont frappé le même jour l’Outaouais et l’Ontario voisin. L’une d’elles était si puissante qu’il fallait retourner en 1903 pour en trouver l’équivalent. Ça s’ajoutait au fait qu’en mai, le Québec avait été traversé de fortes rafales – particulièrement Montréal où ç’a soufflé jusqu’à 117 km/h.

Inutile d’insister sur l’été 2018. Tout le monde se souvient de l’incroyable canicule qui a sévi à la grandeur non seulement du Québec, pas même du Canada mais bien de l’ensemble de l’hémisphère nord. Les avertissements de chaleur extrême ont été nombreux; rien qu’au Québec, 93 personnes en sont mortes.

J’arrête ici ce relevé météorologique mais j’insiste: il s’étend sur à peine un an.

S’il y a un avantage à être ainsi malmenés, c’est qu’on sait de mieux en mieux y faire en matière d’opérations de secours. Soutien logistique, plans d’évacuation, appel rapide à l’armée, aide psychologique, assouplissements bureaucratiques pour les sinistrés…

Sur le terrain, on sait aussi se débrouiller. On remplit en gang des sacs de sable pour contrer la montée des eaux; Hydro-Québec émonde des arbres pour ne plus que les branches chargées de verglas s’abattent sur les fils électriques; les foyers s’équipent de climatiseurs l’été; on rajoute des crampons à ses bottes l’hiver…

C’est parfait…, mais ça reste de l’ordre du bricolage et de l’urgence. On ne tente pas de changer les manières de faire, encore moins de s’en prendre aux causes de tous ces bouleversements.

Prenons Hydro-Québec. Pour faire face au verglas, on préfère augmenter le budget d’émondage des arbres plutôt qu’établir un plan afin que d’ici quelques années, tous les fils électriques soient enfouis. Enfouir coûterait trop cher, dit Hydro. L’incohérence sera bien plus coûteuse à long terme! Car nous avons de plus en plus besoin des arbres, de leurs racines jusqu’à leur feuillage. Ce sont eux qui cassent les îlots de chaleur en ville et stabilisent les zones éponges quand les eaux se déchaînent.

Prenons nous-mêmes, avec l’été qui approche. Pour contrer la chaleur écrasante en ville et en banlieue, la solution semble évidente: rentrer chez soi, toutes fenêtres fermées, en poussant au max son bruyant climatiseur. Du coup, on contribue au problème que l’on fuit, soit l’émission de gaz à effet de serre qui sont associés au réchauffement climatique, donc aux débalancements météorologiques!

Il faut donc arrêter de tout voir en petits morceaux et mettre ensemble les pièces du casse-tête que sera l’avenir. Adapter la vie au nouvel environnement qui est le nôtre – et ça signifie bien plus que de dire aux résidents des zones inondables: déménagez ou ne nous demandez plus rien!

Ça veut dire multiplier les coins de verdure en ville, transformer les zones inondables en parcs, dégager les rues pour que l’air circule, faciliter l’installation de toits verts, interdire de toucher aux arbres en santé (oui, ça vaut aussi pour Hydro!), encadrer l’usage même des climatiseurs. Déjà, on respirerait mieux.

J’aimerais exiger davantage: élargir la consigne, seule véritable manière de recycler efficacement le verre; limiter le tonnage des bateaux sur le fleuve, trop gros et trop nombreux, qui fragilisent les berges; bloquer l’entrée en ville aux mastodontes sur roues qui brisent la chaussée et ajoutent à la pollution; protéger pour vrai les terres agricoles; exiger des entreprises qui souillent les sols et les sous-sols qu’à leur départ, ils remettent les lieux comme ils les avaient trouvés…

Je serais même prête à pousser au maximum: sus à l’exploitation du pétrole!

Mais comme il y a longtemps que les experts en la matière plaident l’urgence d’agir et que ça n’affole toujours pas les élus, je reste réaliste. Il n’y aura pas de virages brusques dus à un éveil des consciences.

Sauf qu’il y a l’argent. C’est toujours un puissant moteur d’action, surtout quand on en perd! Or la démonstration vient d’être faite: se confronter à la nature est devenu hors de prix. Le point tournant de 2019, c’est de refaire nos calculs.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. Son plus récent, J’ai refait le plus beau voyage, vient de paraître aux éditions Somme toute.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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