On hiberne aussi!

C’est reparti pour vrai cette semaine: la rentrée en classe et le retour en foule au boulot après deux semaines au cours desquelles, presque partout, ça tournait au ralenti. Un grand désengourdissement après notre hibernation du temps des fêtes. Et ce n’est pas une figure de style!

 
Photo: Getty Images

Elles étaient bien désertes, les rues de Montréal, l’autre vendredi soir où ça poudrait juste pour le plaisir qu’on sente vraiment ce que signifie moins 38 degrés Celsius… C’était tout aussi désert dans le restaurant où mon conjoint et moi sommes alors entrés. L’endroit est pourtant habituellement très achalandé, particulièrement quand commence la fin de semaine. Mais ce soir-là, les annulations de réservation se succédaient.

Déserts aussi, les sentiers de raquette ces derniers jours, et carrément fermées, bien des pentes de ski. Même pas tant de monde non plus au supermarché comme dans les petits commerces de mon quartier. Et quand j’ai circulé sur les grandes artères montréalaises et les voies rapides qui enserrent la ville, le fait est – pincez-moi! – qu’on y circulait, comme si le cône orange n’avait jamais existé et que les voitures s’étaient envolées.

Où étaient les gens? Quand même pas massivement partis dans le Sud, ni tous propriétaires de chalet?

Eh non! Ils étaient sous leurs couvertures!

Jamais vu – sur les réseaux sociaux comme dans la vraie vie – autant de confessions où chacun racontait avoir passé une journée entière, voire deux, en pyjama. Ou avoir collé des heures au lit pour rêvasser ou lire un bon livre (j’ai pris une journée de congé exprès pour ça, me glissait une connaissance). Ou avoir succombé à une sieste sans fin, dont on émerge quelques instants pour mieux y replonger, avec juste assez d’énergie pour s’étonner d’être incapable de résister.

Chacun dans sa brume, chacun dans sa tanière. Et c’était absolument normal: un réflexe de survie.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la science, croisée par hasard alors que je tapais dans mon moteur de recherche quelques mots-clés, histoire de bien distinguer entre hiverner et hiberner. J’étais tout bonnement à la recherche d’une image pour enjoliver cette chronique, la première de l’année, mais rédigée avec des réflexes que je peinais à retrouver. «Réveille, la blogueuse!», que je ne cessais de me répéter en pianotant mollement.

À lire aussi: Éloge de la paresse

C’est à cet instant qu’à l’écran, un titre m’a sauté aux yeux: «L’homme hiberne, selon la science.» (J’en ai déduit que la femme aussi…)

Ah oui?

Je clique, et voilà que mon image littéraire prend une tournure concrète.

Dans un texte publié en 2009 par l’agence de presse AFP, on apprend qu’une importante découverte venait d’être faite grâce à la collaboration entre un explorateur français, Stéphane Lévin, qui avait passé six mois seul dans une zone inhabitée du pôle Nord, et un médecin de Toulouse, spécialiste du sommeil, le Dr Christian Bourbon.

Le constat: l’hiver, il n’y a pas que le manque de lumière qui joue sur notre métabolisme (ça, on le sait depuis longtemps et ceci explique entre autres la déprime saisonnière, comme on se le fait rappeler chaque mois de novembre qui se pointe). Selon le Dr Bourbon, il y a d’autres facteurs qui ralentissent notre système: l’isolement, mais surtout, surtout, la froidure, grande oubliée de l’analyse.

Quand le froid atteint à l’extrême, l’humain retrouve de bien anciens réflexes: celui de l’hibernation. Pas à la manière de la marmotte, qui profite de l’hiver pour plonger dans un sommeil profond. Nous relèverions plutôt de la catégorie «ours polaire», qui alterne entre phases d’éveil et de sommeil.

On ne saurait mieux définir ce que nous venons de vivre! Nous avons bel et bien traversé un moment extrême: des températures sous-humaines (c’est moi qui le dis!) qui se maintiennent sans discontinuer à du «moins 40 ºC ressenti» (oh que si!), qui se sont manifestées pendant les jours les plus courts de l’année, au moment où, en plus, nous sommes plus isolés que jamais. (Oubliez la parenthèse des partys – ça, c’est la phase «éveil» du cycle. Au quotidien, ce qui vous entoure, ce sont vos collègues. Or, ils ont disparu de votre vie dans le temps des fêtes!) Le cocktail que cela a donné surpassait toutes les bombes météo qui ont fait les manchettes.

Nos instincts primitifs se sont donc réveillés: bonjour les nuits d’au moins 12 heures, les siestes dès 10 heures le matin et le cerveau qui, sommeil ou pas, tourne au ralenti. Notre corps avait compris de quoi il devait nous sauver. Rien de personnel, juste une continuité dans l’histoire de l’humanité.

Citons l’article de l’AFP: «L’exposition prolongée à des températures basses extrêmes augmente de 50 % la durée totale de sommeil et de 75 % la somnolence diurne, [a noté le Dr Bourbon], une hypersomnie physiologique de survie [qui] permet à l’Homme de s’adapter à ces nouvelles conditions.»

Et ce réflexe d’adaptation, poursuit l’article, on le doit aux télomérases, qui sont là pour protéger nos chromosomes et s’assurer que notre corps garde en mémoire les processus ancestraux qui ont assuré la survie de l’espèce humaine. Processus dont, c’est maintenant prouvé, fait bel et bien partie l’hibernation, concluait le spécialiste.

Voilà!

À lire aussi: Des pyjamas pour se détendre avec style

Je n’ai pas poussé plus loin ma recherche. Très possible, car ainsi va le monde scientifique, que, depuis, les données du Dr Bourbon aient été corrigées, contestées, nuancées et compagnie. Moi, je m’en tiens au principe de réalité.

Et dans la réalité, notre temps des fêtes fut glacial à ne pas mettre un ours dehors (ce qui exclut, hélas pour elles et eux, tous les frigorifiés qui ont piétiné en attendant leur autobus, les réparateurs de tuyaux gelés, les pompiers appelés sur bien trop d’incendies et les itinérants). En même temps, il fut aussi des plus paresseux – au point où nous n’avions même pas le réflexe de nous en défendre, quasiment à nous en vanter. Un beau cas de laboratoire à grande échelle.

J’ai d’ailleurs un premier constat à tirer de l’expérience: je dirais que ce repli sur l’hibernation n’a finalement rien d’archaïque. Au contraire, il est tout à fait approprié à notre époque: ne s’agit-il pas de la meilleure réaction contre l’hyperactivité qui nous habite collectivement? Une affaire de survie, aujourd’hui comme il y a des millénaires.

Oserais-je alors faire le vœu, en cette année qui commence, qu’on gèle tout rond encore un peu pour qu’on se calme davantage l’agitation? On en reparle… après la sieste!


Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

Impossible d'ajouter des commentaires.